Du roman au film, David Fincher se spécialise dans l’adaptation

Fight Club, Millenium, Gone Girl : quand David Fincher adapte des romans cultes

Si le cinéma est le 7ème art, la littérature est le 6ème. Il est donc logique que les deux s’entremêlent et se complètent. Et, si rien n’est plus beau qu’un scénario original, les plus grands auteurs n’hésitent pas à puiser l’inspiration dans le répertoire littéraire. Fidèles ou non, certaines adaptations sont rentrées au panthéon du cinéma. CinéSériesMag vous propose de se pencher sur certaines de ces tentatives de coucher sur la pellicule les mots qui ont fait le succès de leurs auteurs.

Fight Club (1999)

Sorti en 1996, le roman nihiliste de Chuck Palahniuk Fight Club est très vite optionné par la 20th Century Fox, qui flaire le bon coup marketing et souhaite surfer rapidement sur la réputation sulfureuse du livre. À l’époque, David Fincher est encore un jeune réalisateur, mais il s’est taillé une solide réputation grâce à Seven et The Game. De plus, son vif intérêt pour l’adaptation lui permet de se démarquer de ses autres concurrents.

Pas évident de transcrire sur la pellicule ce brûlot de 200 pages, entièrement écrit à la première personne et donc difficile à mettre en images. D’autant que le propos est pour le moins sulfureux, teinté d’une forme destructrice d’anarchisme personnalisée par Tyler Durden, anticonformiste charismatique aux idées révolutionnaires et aux idéaux acerbes. Fincher ne cherche absolument pas à diluer le propos de l’auteur, accentuant la critique du consumérisme galopant décrié par Palahniuk, et livrant une violente charge contre une société gangrenée par la publicité. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir lui-même recours au placement de produit, cela dit.

Le réalisateur parvient l’exploit de dissimuler jusqu’au bout le twist final, tout en parsemant son Fight Club d’indices et d’indications qui permettent d’apprécier tout autant le film à son second visionnage. Pour parvenir à ce tour de force, il appuie sur le thème de l’homo-érotisme déjà très présent dans le roman. Sa mise en scène est un modèle du genre, et son utilisation des images subliminales est une mise en abîme délicieuse. Tout dans sa réalisation est fait pour mettre le spectateur mal à l’aise, le renvoyant à ses propres contradictions. Les dialogues sont en ce sens savoureux, et respectent parfaitement l’esprit du livre, même s’il lui est impossible d’éviter la sempiternelle voix-off, gangrène de bien trop d’adaptations.

Malgré ses qualités indéniables et la campagne de publicité orchestrée par la production, Fight Club fait un bide à sa sortie. Seulement 100 millions de dollars au box-office, c’est l’un des plus gros flops de Fincher. Malgré tout, le film acquiert une dimension culte à sa sortie en DVD, et est considéré comme l’un des meilleurs long-métrages de l’année 1999. Aujourd’hui encore, il divise les critiques, certains pointant du doigt une apologie de la violence.

Millénium, Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011)

Lorsqu’il s’attaque à l’adaptation du roman culte de Stieg Larsson, David Fincher est au sommet de sa popularité. Après avoir frayé majoritairement avec le thriller et le policier, il a obtenu deux nominations à l’oscar du meilleur réalisateur pour deux films très différents de ses habitudes, L’Étrange histoire de Benjamin Button et The Social Network. Ce dernier lui a valu des critiques élogieuses de la part de la presse et des spectateurs, et son statut d’auteur est désormais solidement assis. Les fans de la trilogie du Suédois sont donc logiquement aux anges, lorsque l’annonce est faite, même si une première adaptation existe déjà sous forme de mini-série.

David Fincher s’en donne à cœur joie, prolongeant le côté sombre et violent du roman sur l’écran. Parmi ses trouvailles visuelles, le générique est probablement celui qui a le plus fait parler. Une séquence façon introduction d’un film de James Bond, durant laquelle est résumé le film, ainsi que l’évolution de Lisbeth Salander, et rythmée par un remix brutal de Immigrant Song, de Led Zeppelin, signé du duo Trent Reznor-Atticus Ross. Cette courte scène résume à elle seule la maestria visuelle dont va faire preuve le réalisateur dans le reste du film. Adoptant une mise en scène froide, presque mécanique, Fincher souhaite par dessus tout rendre hommage aux paysages glacés de la Suède, filmant presque l’intégralité du long-métrage sur place. Il accorde une importance particulière à la photographie, mettant parfaitement en valeur la lumière grise locale.

Parmi les reproches qui lui sont adressées, certains spectateurs se plaignent de l’inversion de l’importance des personnages. Si, dans le roman, Lisbeth Salander a une place cruciale, certains ont l’impression que celle-ci s’efface dans le film pour laisser place à Blomkvist, transformé en une sorte de James Bond local. La personnalité des acteurs y est sûrement pour beaucoup. Daniel Craig a parfois du mal à faire oublier son rôle précédent, tandis que Rooney Mara, si elle fait preuve d’une prestation impeccable, peine un peu à soutenir la comparaison avec sa prédécesseuse venue du Nord, Noomi Rapace. Force est toutefois de constater que la jeune femme apparaît bien plus soumise que dans le roman de Larsson, ou même que dans le film originel.

Contrairement à Fight Club, Fincher n’a pas eu de difficulté à adapter le roman directement, collant avec fidélité au matériel tout en imprimant sa marque de fabrique au film. On y retrouve la mise en scène brillante et précise qui a fait le succès de The Social Network, et l’aspect presque mécanique de sa réalisation colle parfaitement à l’esprit du livre. Les fans de la trilogie Millenium attendant à présent avec impatience sa vision du deuxième roman, La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette, un projet en cours mais qui ne devrait toutefois pas voir le jour de sitôt.

Gone Girl (2014)

https://www.youtube.com/watch?v=esGn-xKFZdU

Dixième film pour Fincher, et déjà sa quatrième adaptation, après Fight Club et Millenium, donc, mais aussi Zodiac, son bide le plus retentissant à ce jour (moins de 100 millions de dollars engrangés). C’est à un autre monument récent du thriller qu’il s’attaque cette fois, Gone Girl, de l’Américaine Gillian Flynn, sorti en France sous le titre Les Apparences. Pour la première fois, le script est rédigé directement par l’auteure, afin d’assurer une fidélité maximum. Celle-ci a reconnu avoir apprécié travailler avec Fincher, « un grand réalisateur, qui adore le livre et ne compte pas en faire quelque chose d’autre que ce qu’il est déjà ».

Et voilà le problème principal de cette adaptation. En collant parfaitement à la fois à l’esprit et à la lettre du roman, le réalisateur perd un peu ce qui avait rendu Millenium intéressant, même après avoir lu le roman. On retrouve toute la patte du maître, sa mise en scène est toujours aussi plaisante et précise, et il ne laisse une fois de plus rien au hasard dans sa manière de raconter une histoire sur la pellicule. Simplement le produit fini est peut-être un peu trop formel, un peu trop froid pour véritablement convaincre. Si cet aspect déshumanisé de sa caméra sied une nouvelle fois au scénario et aux personnages glaçants de cynisme, la mayonnaise prend moins qu’auparavant. On retrouve tout de même l’essence de ce qui a fait le succès de Fincher jusqu’à présent, mais enfermé dans les carcans d’une narration pas forcément adaptée pour le grand écran.

Gone Girl le film souffre d’ailleurs des mêmes problèmes que Gone Girl le roman, à savoir un dernier quart un peu faible, comparé au grand huit émotionnel vécu pendant plus de deux heures. On sent que Fincher s’amuse beaucoup à dresser le portrait de cette manipulation format XXL, qui n’est pas sans rappeler son troisième film, The Game. Les apparences sont bien entendu trompeuses, et il sait jouer avec les nerfs de ses spectateurs. Il semble également prendre un malin plaisir à envoyer un message à ses détracteurs, n’hésitant pas à le taxer de sexisme, et qui sont une nouvelle fois montés au créneau à la sortie du film. Misogyne, Fincher ? Ou, au contraire, amateur de femmes à fortes personnalités ? Ce n’est pas Gone Girl qui permettra de trancher le débat, et le réalisateur n’a pas l’air de s’en soucier outre mesure.

Trois films, trois adaptations, trois œuvres très différentes. En prenant le parti de s’éloigner (légèrement) du matériau d’origine, Fincher a sans doute réussi l’un de ses plus beaux coups, celui qui a fit de lui un réalisateur culte. Mais il a également su imposer son empreinte au fur et à mesure de l’évolution de sa carrière, sa mise en scène s’épurant avec le temps pour arriver sur ses films glaçants que sont Millenium ou Gone Girl. Il serait d’ailleurs intéressant de voir comment, aujourd’hui, il s’attaquerait à l’adaptation de Fight Club. Finalement, Fincher prouve que, même en collant au mot près à une œuvre littéraire, un bon réalisateur pouvait imprimer sa propre identité à une adaptation. Ce qui démontre que 6ème et 7ème art ne sont pas forcément opposés, mais complémentaires, et qu’il suffit d’avoir un style bien affirmé, pour tirer le meilleur des deux mondes.

Auteur de l’article Mikael Yung

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