Rétro Coen: Barton Fink – Critique du film

Ce que le manque d’inspiration nous a apporté de meilleur

C’est en se retrouvant en manque d’inspiration lors de l’écriture de leur troisième film, Miller’s Crossing, que les frères Coen se sont mis d’accord pour faire du suivant la chronique d’un scénariste connaissant le même problème. Mettant de côté le détournement de films noirs, qui faisait le ciment de leurs premiers films, les deux frères ont tenu à revenir sur une période charnière d’Hollywood, celle de la fin de l’âge d’or des studios, suite à laquelle les scénaristes vont accéder à une certaine reconnaissance, tout en gardant leur regard cynique sur l’Amérique en insistant sur la place d’exécutants qu’occupaient jusque-là les auteurs à Hollywood. En donnant à John Turturro, déjà présent dans Miller’s Crossing, le rôle de ce dramaturge directement inspiré par Clifford Odets (auteur de Les Enchainés et Le Grand Chantage), l’acteur a trouvé le rôle de sa vie.

Dès son accueil à Cannes, Barton Fink entra dans la légende du 7ème Art puisqu’aucun autre film avant lui n’avait cumulé le prix de la meilleure interprétation masculine, le prix de la mise en scène et la Palme d’or (et aucun autre film ne le pourra plus puisque le film a même donné son nom à une jurisprudence de non-cumul des prix). Les critiques presse furent dithyrambiques et, même si le box-office ne permit pas à la production de rentrer dans ses frais, Barton Fink est assurément le film qui révéla les frères Coen au public européen, puisqu’il atteint près d’un demi-million de spectateurs en France (ils devront toutefois attendre Fargo, cinq ans plus tard, pour réellement être connus du grand public américain).

Si le film a tant divisé la critique et le grand public, c’est essentiellement parce qu’il mêle à ses références cinématographiques et littéraires, une dimension métaphysique assez retors. Coté références, il faut noter que le héros n’est pas l’unique personnage à être vraiment inspiré d’une personnalité bien réelle. Le nabab Jack Lipnick (Michael Lerner) est à lui seul un mélange entre Harry Cohl (l’autoritaire directeur de la Columbia à qui il emprunte son tempérament) et de Louis B. Mayer (le cofondateur de la MGM à qui il emprunte le physique ventripotent). De façon plus évidente, le romancier alcoolique W.P. Mayhew (John Mahoney) est lui, directement calqué sur William Faulkner qui, lui aussi, connut quelques troubles après avoir été débauché par Hollywood. Même s’ils ne sont pas percutants, ces parallèles appuient fortement la pertinence du propos sur l’industrie cinématographique proposé par les auteurs.

Pour ce qui est de la lecture métaphorique ce sont, à l’inverse, toutes les scènes se déroulant à l’intérieur de l’hôtel Earle qui méritent réflexion. Sans entrer dans une analyse profonde des éléments de la mise en scène, il n’est pas compliqué de considérer cette chambre sordide dont les murs se détériorent, cette photo d’une belle femme au bord de la mer et ce mystérieux voisin envahissant comme une allégorie de l’intérieur même de la psyché de Barton Fink. La preuve du talent de réalisateurs des Coen est justement de nous faire ressentir, à quel point cet environnement devient plus oppressant, tandis que la phobie de la page blanche envahit Barton. Dès lors, la réalité des évènements survenant dans l’hôtel devient incertaine, et la nature de Meadow (John Goodman), comme alter-égo maléfique de Barton ou comme représentation de ses angoisses, reste à débattre. Quoi qu’il en soit, les dialogues qu’ils entretiennent, sont d’une saveur mythique tant ils dénoncent avec violence l’outrecuidance des élites intellectuelles et leur mépris pour le peuple dont ils prétendent vouloir dépeindre le quotidien, à travers des œuvres sociales rendues, de fait, vides de sens.

En s’attaquant aussi bien à l’absence de considération artistique du système hollywoodien qu’aux auteurs dédaigneux, et en mêlant une comédie décalée à une fable philosophique, Joel et Ethan Coen ont réussi à signer un film lyrique, particulièrement pertinent et intemporel, sur les affres de la création. Barton Fink est définitivement un des plus grands chefs d’œuvre des années 90 et une véritable leçon de cinéma.

Synopsis : New-York. 1941. Les critiques encensent une pièce de théâtre mettant en scène la réalité des marchands de poissons. Son auteur, le timide mais passionné Barton Fink se voit offrir des opportunités de carrière à Hollywood. D’abord réticent, il accepte de s’y rendre et s’installe à Los Angeles, dans un hôtel glauque. Il reçoit ses ordres de l’extravagant patron de Capitol Pictures. Mais, dans cet univers qui lui est inconnu, la phobie de la page blanche va vite le rattraper.

Barton Fink : Bande-annonce

Barton Fink: Fiche Technique

Réalisateurs : Joel et Ethan Coen
Scénario : Joel et Ethan Coen
Casting : John Turturro, John Goodman, Michael Lerner, Steve Buscemi, Judy Davis, John Mahoney, Tony Shalhoub, Jon Polito….
Scénario : Joel et Ethan Coen
Musique : Carter Burwell
Chef Opérateur : Roger Deakins
Montage: Joel et Ethan Coen
Producteurs : Joel et Ethan Coen
Maisons de production : 20th Century Fox, Circle Films, Working Title Films
Distribution (France) : Bac Films
Genre : Comédie, Drame
Genre : Comédie dramatique
Durée : 113 min
Date de sortie : 25 septembre 1991

Etats-Unis – 1991

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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