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Fargo saison 2 : critique série

A l’heure où l’actualité (intergalactique) cinématographique tend pour une fois à légitimer le reboot, le spin of et autres suites en tous genres ; le petit écran s’essaie lui aussi à l’art de faire du neuf avec du vieux : Fargo, 6ème long métrage des frères Coen somnolait tranquillement sur l’étagère des meilleurs films des années 90, jusqu’à ce que la chaine FX annonce son projet d’en faire une série télé.

Synopsis: La saison traite d’un incident qui s’est déroulé en 1979 à Sioux Falls dans le Dakota du Sud et qui a été plusieurs fois mentionné durant la première saison. Elle met en scène l’esthéticienne Peggy Blomquist et son mari, un boucher du nom d’Ed Blomquist, qui décident de couvrir leurs traces après le meurtre involontaire de Rye Gerhardt, un des fils d’une famille criminelle locale dont la matriarche est Floyd Gerhardt. Pendant ce temps, Lou Solverson, qui vient de rentrer du Vietnam et le shérif Hank Larsson, enquêtent sur trois meurtres commis par Rye Gerhardt.

No Country for Bad Men

 Toujours cité, rarement égalé dans son genre, le film n’avait rien demandé, et surtout ne semblait pas offrir le terreau nécessaire à une nouvelle intrigue. Pourtant nous pouvions faire confiance à la chaine qui héberge The Americans ou encore Louie, puisque Fargo saison 1, s’affirmait en 2014 comme l’une des meilleures séries de l’année. Un succès, et un formidable duo d’acteurs, qui n’ont été éclipsés que par le triomphe retentissant de True Detective ; mais à n’en pas douter, le couple de nordistes Billy Bob Thornton/ Martin Freeman luttait dans la même catégorie que les sudistes (beaucoup plus médiatisés) Woody Harrelson/ Matthew McConaughey. Une série au destin comparable, puisque par la forme adoptée (et louable), de faire de chaque saison une boucle bouclée ; les producteurs ne pouvant inscrire le show dans une réelle continuité annonçaient un turnover général : bref des nouveaux acteurs, des nouvelles aventures. C’était donc sans suspense, mais avec de belles promesses de réalisation que nous quittions l’excellente surprise signée Noah Hawley.

Que fallait-il espérer de cette saison 2 ? Nous nous serions facilement contentés d’un second volet d’un niveau égal, mais celui-ci ambitionnait bien plus, et fonçait tête baissée dans l’univers neigeux, névrosé, et jubilatoire du Fargo de 96, en réussissant une nouvelle fois à instaurer une intrigue palpitante. Alors, les nominations pleuvent déjà, la série est renouvelée pour une saison 3, prévue pour 2017 (…): la réussite est totale pour ce préquel. Une suite qui d’ailleurs finit par se connecter à la saison 1 ; avec des liens tissés pas forcément utiles, mais pas vraiment gênants non plus car sous forme de clins d’œil plus que de véritables révélations. De cette décade, on en retiendra essentiellement ses 90 premiers pourcents : 9 épisodes où la montée exponentielle de la folie n’a de semblable que la violence qui, contrainte au début, finit par érupter dans un flot continu de massacres et d’assassinats. Et si le pitch, plus que lugubre, peut rebuter, le travail de Noah Hawley et des frères Coen (dans quelles mesures ? puisque simples producteurs) dépasse évidement ce simple bain de sang. Un effort de mise en scène jouissif de maîtrise et de froideur, qui finalement prend plus la forme du calme que de la tempête. Avec ce sentiment annonciateur, que tout est joué dès le début, comme ces split screens qui ponctuent chaque épisode : La temporalité se distord, se confond, panique en quelque sorte: mais le temps s’achemine tranquillement vers une conclusion annoncée, alors que chaque seconde s’affole à l’idée d’y parvenir. Un refus d’obtempérer qui se retrouve dans le destin de tous les personnages, une fois encore servi par un casting délicieux. C’est là que nous parlons de Kirsten Dunst, de comment elle est merveilleuse, et de comment elle délivre la meilleure performance féminine télévisuelle de l’année. Et qui par la même occasion souligne qu’il y a matière à écrire des rôles incroyables pour des femmes dans le cinéma des frères Coen. Espérons donc qu’ils s’inspireront de ceux qu’ils inspirent, et composeront un peu plus pour des actrices.

Une fois de plus cette fin d’année met à l’honneur les hot cops de la télévision : on ne cite plus Andrew Lincoln de The Walkind Dead, mais on peut crier haut et fort le nom de Justin Theroux de The Leftovers ! Ici on retrouve Patrick Wilson dans son plus beau rôle depuis Watchmen, en policier submergé par le cancer de sa femme (La toujours parfaite Cristin Milioti), l’enquête autour d’un triple meurtre, et les péripéties aventureuses d’un couple un peu simplet mais meurtrier. A cela s’additionne une intrigue mafieuse qui voit s’opposer deux camps tout aussi déjantés l’un que l’autre. D’un côté les Gerhardt, une famille issue de l’immigration allemande prête à tout pour asseoir son autorité sur leur région face à « Kansas City », l’organisation criminelle d’obédience capitaliste qui entend s’implanter dans le North Dakota. Pour ce faire, est mandaté Mike Milligan (Bokeem Woodbine), personnage tarantinesque : éloquent, violent, et caustique.

La saison 2 de Fargo s’appuie donc sur un très solide casting, mais séduit également par la fougue et la retenue qui imprègne toute son histoire. Beaucoup d’échanges de mots au début, de dialogues nerveux où les armes sont pointées mais jamais déchargées ; puis peu à peu les victimes s’accumulent, les chargeurs se vident, et les tueurs se taisent. Un reflux de bestialité et de haine glaciale ; souvent incarnés par l’homme de main des Gerhardt, tout droit sortie de No Country for old men : un indien quasi automate qui exécute les requêtes sanguinaires de ses maîtres. Noah Hawley parvient, assez génialement il faut le dire, à repousser sans cesse les limites de la brutalité, sans pour autant lâcher les rênes et se perdre dans la gratuité. Les 9 premiers épisodes sont parfaits, le dernier l’est un peu moins avec comme souvent la dure tâche de conclure l’intrigue, mais surtout d’orchestrer l’apaisement. Et sous ce couvert, le vide s’insère un peu trop et nous laisse une pointe de déception. Pas assez cependant pour nous faire oublier cette descente dans ces enfers enneigés. Où l’on plonge dans un univers visuel impressionnant : avec un trio costumes, décors, photographie remarquable qui s’affilie avec justesse au cinéma des frères Coen. La série continue son parcours sans faute. 

Fargo saison 2>> bande annonce

Fiche technique: Fargo

Création : Noah Hawley
Réalisation : Randall Einhorn, Michael Uppendahl, Adam Arkin, Keith Gordon, Jeffrey Reiner, Noah Hawley
Distribution: Kirsten Dunst, Patrick Wilson, Jesse Plemons, Ted Danson, Bokeem Woodbine, Brad Mann, Zahn McClarnon, Jeffrey Donovan, Cristin Milioti
Scénario : Noah Hawley
Direction artistique : Trevor Smith, Bill Ives
Décors : Warren Alan Young, John Blackie
Costumes : Carol Case
Photographie : Dana Gonzales
Montage : Skip Macdonald, Bridget Durnford, Regis Kimble
Musique : Jeff Russo
Casting : Rachel Tenner, Stephanie Gorin
Production : Kim Todds, Chad Oakes, Michael Frislev, Noah Hawley, Warren Littlefield, Joel et Ethan Coen, Adam Bernstein, Geyer Kosinski
Sociétés de production : 26 Keys Productions, The Littlefield Company, Nomadic Pictures, Mike Zoss Productions, FX Productions, MGM Television
Sociétés de distribution (télévision) : FX Network (États-Unis); Netflix (France)
Pays d’origine : États-Unis
Genre : policier, comédie noire,
Durée : 48 à 53 minutes

Star Wars: Le Réveil de la force, un film de J.J. Abrams : Critique

            Synopsis : Dans une galaxie lointaine, très lointaine, un nouvel épisode de la saga « Star Wars », 30 ans après les événements du « Retour du Jedi ».

Le Retour de la Critique et des Jedi-Rédacteurs

            « Enfin la critique du Magduciné, le meilleur webzine ou web revue de cinéma et de série du monde » pourriez-vous vous dire. En effet, la critique arrive, comme promis dans l’article des retours de la rédaction sorti le 16 décembre, le jour de la sortie de ce septième épisode de Star Wars. On vous apportait une multiplicité de regards face à ce film universel, et les avis étaient réellement partagés. Hélas pour Le Point selon qui les rédacteurs ayant écrit un « oui, mais… » dans leur critique de ce nouveau Star Wars sont des « énergumènes », vous devrez alors à nouveau nous compter parmi ces contrebandiers de la critique. Car très chers collègues et lecteurs, peut-être sommes-nous au contraire des Jedi, plus sages que beaucoup d’autres… Aussi, comme dit dans notre précèdent texte, la critique contiendra alors des spoilers. Donc à toi jeune padawan qui n’a pas encore fait tes premiers pas à l’une des séances de ce film, comme le dirait l’un des plus grands maîtres Jedi, « Evite d’entrer dans cette grotte de la Force car bouleversée par un trop plein d’informations, tu seras ». Ou encore comme dirait Obi-Wan : « Ce n’est pas la critique que vous cherchez… ».

            Les lumières de la salle s’éteignent. Le logo Lucasfilm apparaît pour laisser place à l’éternel « Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine… ». Tout-à-coup, trente-huit ans après le premier film, dix ans après La Revanche des Sith qui venait clôturer la saga Star Wars, qui n’est autre que l’histoire de Dark Vador, d’un père qui tombera puis se relèvera grâce au fils pour enfin accomplir sa destinée : « rétablir l’équilibre dans la Force » (tout cela a été dit par Lucas, dans les commentaires des dernières éditions DVD et Blu Ray), le titre jaillit à nouveau à l’écran suivi de son générique inoubliable.

On y apprend le synopsis de ce nouvel épisode : un groupe politique fasciste héritier de l’Empire, le Premier Ordre, combat la République par tous les moyens. La Résistance, missionnée par la République, combat elle-même le Premier Ordre afin de protéger la jeune nouvelle République. Mais le Premier Ordre s’est donné une mission autrement plus précise : retrouver et éliminer Luke Skywalker, le dernier des Jedi.

            Vous vous dites déjà que ce résumé n’est pas sans rappeler le premier volet de la saga Un Nouvel Espoir (1977, même si le sous-titre fut rajouté en 1979) et L’Empire Contre-Attaque (1980) ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas des cas isolés aigris ou n’ayant pas compris ce nouveau Star Wars, bien au contraire…

https://www.youtube.com/watch?v=cpxrMwUsbIY

Planètes désertique, enneigée, forestière,

base spatiale hyper-armée, il est temps du…

Réveil du Magnétoscope

            Star Wars Le Réveil de la Force n’est pas juste un sequel de la saga monstre de George Lucas. S’il est un film presque entièrement créé par des fans héritiers et des anciens de l’empire Lucasfilm tels que Lawrence Kasdan – « presque » car lancé par Lucas et Kennedy bien avant la vente –, on peut se demander s’il n’est pas aussi un film justement trop fait par des fans, et si le créateur fou déifié à de maintes reprises mais assumant ses défauts qu’est Lucas ne nous manque pas ici.

            Car, en effet, ce septième volet tend plus à ressembler à un medley des deux premiers épisodes auquel sont venus se greffer d’autres morceaux du Retour du Jedi (1983) – que ce soient des situations trop similaires, des personnages (le/la jedi, le gars cool de l’espace au blaster entre autres) et des lieux (planète désertique, planète forestière, planète enneigée mélangée avec l’Étoile de la Mort puissance dix) et même quelques idées de la prélogie. Il ne faut toutefois pas oublier que la saga a été construite par Lucas à partir des réutilisations de récits mythologiques et légendaires, et sur des parallèles entre des événements et des récits entre les deux trilogies. Mais ici, il semble que le film n’a pas continué de se construire à partir des recherches et réflexions Campbell-iennes – Joseph Campbell est l’auteur du Héros aux mille et un visages et d’autres ouvrages clefs sur la narratologie, science du récit et ses schémas et personnages-archétypes (…) – de Lucas. Non le film reprend les autres films, voilà où est le problème. Plus frustrant encore, il réutilise les deux premiers films pour en faire une seule et même œuvre. Ainsi il ne s’agit pas ici de poursuivre la saga, mais plus de faire un rembobinage des anciens pour toutefois mieux avancer peut-on espérer. Aussi nuançons notre propos en disant que comme Lucas qui a fait de ses films des métaphores de nos sociétés (avec la prélogie) ou encore des paraboles (avec la trilogie originale), Abrams a pensé le Premier Ordre comme le retour brutal des nazis, regroupés et réarmés. Et le film renvoie visuellement à cela, avec l’iconographie du mal en blanc, noir et accompagné de rouge. Si cela peut renvoyer à la montée du fascisme en Europe et même aux US avec Donald Trump, ce n’est pas une véritable métaphore de notre réalité. On sait que Lucas voulait revenir sur le côté politique avec l’impact des actions passées sur le présent politique, social et familial – toujours du côté des Skywalker donc. Il s’agit donc pour Lucas de travailler la mémoire, le trauma, et le retour de forces fanatiques des ténèbres du passé malgré tout ce qui s’est passé. C’était alors un véritable travail sur le retour du fascisme ou du nazisme avec des individus prêts à assumer leur histoire malgré tout, ou d’autres qui ne la connaissent pas. Ces deux motifs sont présents dans le film sorti ce mercredi 16 décembre, mais assez différemment, loin du travail à la fois macro- et microcosmique de Lucas qu’on peut avoir dans la prélogie.

Transmission, Histoire, histoire et impact…

Traumatisme et mémoire individuelle et collective

            Dans le film, plusieurs personnages sont victimes d’une histoire personnelle (l’arrachement à une famille pour certains et la perte d’un fils pour d’autres) et collective (la défaite de l’Empire qui a marqué des paysages – voir Jakku – et tout de même donné naissance au Premier Ordre). Ces traumatismes permettent de montrer l’impact de l’histoire sur le présent, un présent toutefois présenté de manière microcosmique, c’est-à-dire qu’on voit à peine les modes de vie des civilisations, des grandes communautés. Il s’agit de suivre un individu ou des groupes, ce qui n’est pas sans rappeler le tout premier Star Wars, qui arrivait toutefois à nous présenter dans des dialogues propres et concis ou encore mystérieux le contexte socio-politique de la galaxie, on peut par exemple penser au Grand Moff Tarkin qui nous parlait du Sénat Galactique et de sa dissolution au profit de sa domination par des Gouverneurs. Ou bien même à Obi-Wan qui, lors de son explication rapide et mystérieuse d’une ère qui l’était tout autant à l’époque, évoquait « the clone wars », la Guerre des Clones. Un manque de subtilité par rapport aux anciens nous direz-vous ? Et nous vous acquiescerons avec ce petit sourire et ce regard empli de malice et de sagesse digne d’Obi-Wan Kénobi. Si bien que lorsque Kylo Ren – le sombre nouveau seigneur noir de la saga, point du film sur lequel nous n’aurons pas le temps de s’attarder, hélas pour vous et nous – évoque l’utilisation d’armée de clones plus obéissante que les stormtroopers arrachés aux familles et conditionnés dès la naissance, nous nous disons que non seulement ça n’est pas subtil mais surtout c’est peu pertinent. Pourquoi pas utiliser des clones ? Parce que, comme nous l’avons appris depuis avec les films et la première série animée (ou encore avec l’Univers Étendu détruit par Lucasfilm pour devenir des légendes mais étant toutefois une certaine source d’inspiration pour le nouveau volet), les clones ont un vieillissement accéléré qui leur permet d’être opérationnels au plus vite, mais dès lors limités par leur obsolescence programmée. Nous avions discuté avec Patrice Girod lors de la soirée George Lucas chez TCM Cinéma de la possible présence d’éléments précis incohérents. Il parlait notamment d’un stormtrooper qui arrivait en pleine bataille pour affronter Finn (le héros incarné par John Boyega) avec une sorte de bâton de force et un bouclier. Cette individualité dans une armée censée être programmée et vidée de toute humanité et personnalité propre à chacun était incohérente. Certes nous avons affaire au Premier Ordre et non à l’Empire pourrait-on penser. Problème, beaucoup de passages concernant ce First Order et se concentrant sur lui, présentent et insistent sur le conditionnement de leur troupes et leurs possibles dérèglements psychologiques vérifiés et à retravailler. Donc que fait ce stormtrooper, déjà bien trop individualiste disant « Traître ! » à Finn, au milieu de cette bataille armée de manière aussi différente à part incarner un challenge de combat de sabre laser pour le héros et la cause d’un combat brutal et attendu par le public ? Autre idée incohérente, on peut entendre un personnage dire de son fils qu’il a « trop de Vador (Vader) en lui ». L’oncle de Luke dans le premier film, Owen Lars, avait rencontré son père alors empli de rage, et toujours en mouvement, entre autres choses. Il disait justement – c’est-à-dire de manière parfaitement cohérente avec la prélogie sortie plus tard des 1999 à 2005 – dans le premier volet à propos de Luke, en réponse au « Il ressemble à son père » de sa femme Béru : « C’est bien ce qui me fait peur… ». Il s’agissait de rapprocher le père au fils, tout en étant conscient de ce que savait l’oncle du père. Une subtilité à laquelle on échappe à nouveau ici, puisqu’ils ne comparent pas le père au petit-fils, mais la personnalité qui avait pris le pouvoir sur celle de « l’homme de bien » (dixit Obi-Wan Kénobi) émotionnellement et psychologiquement instable qu’était le grand-père. Non, ils le comparent directement au seigneur Sith. « Ce sont des détails, des subtilités » pourriez-vous nous répondre un peu pantois, oui, nous sommes d’accord, des subtilités qui manquent cruellement au récit.

Ces éléments incohérents, ces traumas et informations peu subtiles ont une cause commune : le rythme du film.

Un réveil bien énergique pour tout le monde, voire dopé ?

Épisode III : La Revanche du Magnétoscope

            « Le rembobinage de la saga a été trop rapide » murmure Lawrence Kasdan, « Mince, faut qu’on avance alors ! » lui répond Kathleen Kennedy. « Shit ! Comment je vais faire ? », lâche dans un coin J.J. Abrams. Une conversation née de notre imagination qui reflète toutefois très bien une réalité : le récit à la fois passéiste et tourné vers le futur roule bien plus vite qu’à quatre-vingt huit miles. En effet, à partir d’une vingtaine de minutes du film, toutes les actions s’enchaînent sans temps morts, sans ellipse évidente, sans repos des personnages, somme toute en 24h chrono ou moins. Il s’agit alors pour le spectateur de s’accrocher à cette pure attraction que devient Star Wars Le Réveil de Force, ponctuée de révélations attendues pour certains, malvenues pour d’autres, et de grandes séquences d’émotions, parfois mystiques, trop courtes et mal situées pour être aussi puissantes que la Force. D’ailleurs, même pendant les vingt premières minutes, s’il y a un bien une chronologie temporelle claire, la réalisation ne nous laisse pas assez de temps (à l’inverse de ce « diable » de Lucas) pour contempler comme il se doit le génie visuel Abram-sien. Cette avancée rapide empêche la caractérisation des personnages d’être aussi souple et humaine que ce qu’on a pu voir avant et dans bien d’autres films, même fonctionnant sur des non-dits. Car ici, même ces derniers sont trop vite exposés (n’oublions pas que le film n’est pas subtil), on pense au personnage de Rey dont on sait rapidement qu’elle a des secrets et qu’elle est traumatisée… De même, tout ce qu’on savait sur les stormtroopers se retrouve explicité tel une scène érotique de Lynch qui serait reprise par des pornographes, ainsi Finn révèlera aussi trop vite son trauma, d’ailleurs vécu à sa première mission dira-t-il dans le film. Ou encore pour finir, la nouvelle arme du Premier Ordre –fanatique de l’Empire ne l’oublions pas, présenté comme un parti « fasciste » émergeant à la politique brutale, et toutefois surpuissant –, qui à l’image de celles des aliens dans le prochain Indépendance Day Resurgence, est toujours plus grosse qu’avant, plus puissante, technologiquement plus avancée, et toujours plus fragile… Ainsi on peut constater ceci, l’équipe du film n’a pas retenu l’une des leçons les plus importantes de la trilogie originale qu’ils ne cessent de reprendre, citer (nous avons même entendu des gens crier au plagiat, assez exagérément bien sûr) tels des puits de pétroles avec la richesse de notre chère planète. Une leçon de Yoda (à propos de Luke dans L’Empire Contre-Attaque) : « Celui-ci depuis très longtemps je l’observe et toute sa vie, il a regardé vers l’avenir, vers l’horizon. Jamais l’esprit là où il était, hum! A ce qu’il faisait. ». Assez explicite, n’est-ce pas ?

Fans as a Phantom Menace Theme & Finale

            (Re)Imaginez alors ce film, sorte de « remake » des deux premiers, aussi un pot pourri de toute la saga, peu subtil – peu humain avec la caractérisation des personnages douteuse et malvenue – et trop rapide pour l’être, un film qui n’est pas tant une suite qu’un reboot… Mais alors que reste-t-il ?

Il en reste un très bon film bancal trop nostalgique toutefois empli de bonnes idées, extrêmement bien réalisé même si son mixage sonore en Atmos efface dans les moments (d’action) la très belle bande-son de John Williams qu’on penserait plus inspiré chez un Lucas. Une belle aventure humaine aussi, parfois surprenante, souvent émouvante, parfois brillante, mais qui manque cruellement de temps. Temps dans un second sens ici, puisqu’on sait que le scénario fut terminé peu avant le tournage, et Abrams nous a appris dernièrement qu’il y avait de nombreuses réécritures pendant celui-ci. Si la Force s’est bel et bien réveillée, le film aurait du sortir en Mai 2016, et aurait du écouter Lucas et moins les fans afin de donner autre chose que ce que beaucoup attendaient de lui, du grand spectacle Star Wars. Ainsi Le Réveil de la Force, à l’inverse de la saga, néglige beaucoup trop l’humain, l’histoire, les personnages pour présenter une attraction cinématographique centrée sur l’aspect technologique et la science-fiction. Mais EA Games a déjà réussi cette mission avec Star Wars Battlefront, sorti au mois de Novembre 2015, en nous faisant « vivre » l’expérience Star Wars. Nuançons par le fait que c’est la réalisation et la mise en scène d’Abrams qui apportent la subtilité, par les jeux de regards, la contemplation, concentration et émotion qu’il sait apporter, ou encore avec la violence et la brutalité, l’horreur, la catastrophe humaine et universelle qu’il rapporte dans Star Wars, servant alors l’aspect de parabole historique qu’est la saga tout comme son cinéma, qui a toujours été empli d’espoir, optimiste sans vraiment l’être, car conscient de l’horreur du monde. Un film qui poursuit l’œuvre mélancolique, douce-amère et emplie d’espoir d’Abrams. Aussi nuançons à nouveau par le fait que le film est tout assez cohérent avec la saga. Un très bon film d’Abrams, loin d’être le meilleur Star Wars, ni le pire. La fin nous promet une suite emplie d’inattendu même si déjà un élément qui créera un parallèle avec l’Empire Contre-Attaque peut être attendu, la formation du jedi par un maître exilé. Ou alors, peut-être que Rian Johnson, réalisateur et scénariste de l’Épisode VIII prendra d’autres directions et alors nous surprendra, bien plus que ce volet, une tâche non difficile à remplir.

           Surprise, hors-sujet ou presque, Columbo sort de sa tombe et nous demande avec son air interrogatif toujours aussi amusant : « Euh just’ une dernière question M’sieur, est-ce que c’était nécessaire ? Je veux dire… Ce film et le reste ? ».

PS : Si cette critique termine sur une question, elle en pose d’autres, elle n’a pas travaillé certains sujets pour respecter un certain format et une ligne réflexive. Il s’agit aussi de vous respecter lecteurs / spectateurs afin d’éviter plus de spoilers. Enfin ces commentaires manquants peuvent être trouvés en grande quantité ailleurs sur la toile, traités de manière positive et négative, précise et généralisatrice, concernant Kylo Ren, le personnage féminin fort qu’est Rey, le retour des anciens de la trilogie originale, la 3D du film, etc.

 

 

FICHE TECHNIQUE 

Titre original : Star Wars: Episode VII – The Force Awakens
Réalisation : J.J. Abrams
Scénario : Lawrence Kasdan, J.J. Abrams, & Michael Arndt, d’après George Lucas
Acteurs principaux : Daisy Ridley, John Boyega, Oscar Isaac, Harrison Ford, Carrie Fisher, Mark Hamill, Peter Mayhew, Anthony Daniels, Andy Serkis, Max Von Sydow

Décors : Rick Carter & Darren Gilford

Costumes : Michael Kaplan

Photographie : Dan Mindel

Montage : Maryann Brandon & Mary Jo Markey

Son : Ben Burtt & Matthew Wood

Musique : John Williams
Pays d’origine : U.S.A.
Sortie : 16 décembre 2015
Durée : 2h16min

Producteurs : Kathleen Kennedy, J.J. Abrams & Bryan Burk
Production : Lucasfilm, Bad Robot, Walt Disney Pictures

Distributeur : The Walt Disney Company France

Notre sélec films anti Noël : Gremlins, Family Man…

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Les films anti Noël sont de sortie pour l’occasion !??

?? Jingle Bells, Jingle Bells, Jingle all the way ?? Ah… Voici qu’arrive Noël ! Noël et sa magie, Noël et ses cadeaux, Noël et son cortège de films à l’eau de rose ou de comédies tendres. Mais pour les plus frileux, LeMagduCiné a fait une sélection originale de films qui contre-balancera toutes ses mièvreries de fin d’année. Des frissons avec Père Noël : Origines, de l’action avec Piège de Cristal et L’Arme Fatale, de l’humour noir avec Le Père Noël est une Ordure et de l’horreur avec Black Christmas…et encore tout plein d’autres films anti Noël dans cette liste de divertissement pour grands-enfants ! :

Père-Noël : Origines – Et si Papa Noël n’était pas un gentil ?

? « Oh Oh Oh ! » Père-Noël : Origines ou quand le Père-Noël lui-même devient symbole de cauchemar ! Ce film irlandais de Jalmari Helander est un récit perverti du conte de fées où le vieux bonhomme rondouillard et souriant prend des allures de vilain dans un décor à la fois merveilleux et inquiétant. Inspiré du mythe de Saint Nicolas et de son acolyte, le père fouettard, le Papa Noël du film arrive pour punir les enfants dissipés.  De très belles images et un scénario malin pour une comédie fantastique assez réussie qui rejoint la liste des films anti Noël en première position. Alors qu’elle mène une fouille archéologique, une équipe de chercheurs découvre une cavité dans la glace. Le chef de l’expédition est alors persuadé d’avoir trouvé la tombe d’une créature légendaire, le Père Noël lui-même…?

Piège de Cristal & 58 Minutes pour vivre : des Noël plutôt agités !

?Dans Piège de Cristal, John McClane alias Bruce Willis rejoint sa femme pour participer au Noël de son entreprise mais l’immeuble est pris en otage par des terroristes. La fête est déjà finie pour le lieutenant qui va devoir affronter les criminels. Deux ans plus tard, dans 58 Minutes pour vivre, McClane attend son épouse Holly à l’aéroport de Washington pour le réveillon de Noël. Il remarque bientôt deux individus qui pénètrent dans des locaux interdits et décide d’intervenir. Mais, à cet instant, des terroristes prennent d’assaut la tour de contrôle… Encore un Noël raté pour John qui protestera dans une réplique culte : « Quand est-ce que j’aurai droit à un Noël normal, moi ?!» Dans Une Journée en Enfer, la malédiction prendra fin mais pour l’heure, on peut quand même se délecter des deux premiers opus de la saga Die Hard. Indémodable !  Le dernier Die Hard : Belle journée pour mourir est sorti en 2013 mais une sixième aventure se prépare : Die Hard : Year One. ?

Gremlins : une saga de films anti Noël

? Ces petites créatures mythiques sont presque devenues le symbole du réveillon. De vrais petits lutins capricieux qui adorent vous gâcher Noël ! La saga de Joe Dante est un régal à consommer sans modération et pour les fans de Gizmo, un troisième opus des Gremlins est en préparation et se déroulera 30 ans après.?

Furyo ou Merry Christmas Mr Laurence

? Sous des apparences de film de guerre, Furyo fait passer beaucoup d’émotions à travers ces deux personnages radicalement opposés mais irrémédiablement attirés l’un par l’autre. C’est un drame psychologique de Nagisa Ōshima avec David Bowie. C’est aussi l’un des premiers films de Takeshi Kitano (Sergent Gengo Hara). Furyo est une romance interdite, un amour inavoué, suggéré par des jeux de regards entre un prisonnier de guerre anglais (David Bowie) et un capitaine Nipon. Même si Bowie est le personnage principal du film, le Mr Laurence du titre est un autre prisonnier qui aura un rôle clef et mettra le point final à l’histoire le jour de Noël. Une oeuvre culte et riche à redécouvrir !?

Batman : le défi – le Noël du Pingouin !

? C’est aussi Noël chez les super-héros. Batman : le défi est la suite du premier Batman qui se déroule durant la période de Noël à Gotham City. Le Pingouin débarque en ville et il est bien décidé à participer aux festivités. C’est aussi l’un des Batman les plus esthétiques de par son réalisateur fantasque et visionnaire, Tim Burton, ses décors et ses personnages notamment Michèle Pfeiffer aka Catwoman. ?
Le Père-Noël est une ordure : le film culte du Réveillon !

? Voilà LE film qu’il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie. Au théâtre ou à la télé mais par la fine équipe du Splendid toujours, on appréciera les personnages loufoques, stéréotypés, égoïstes, imbuvables mais tellement hilarants ! De « Zosette épouze X » à « Je ne vous jette pas la pierre, Pierre » en passant par « c’est fin, c’est fin, ça se mange sans faim » : des répliques cultissimes, des personnages hauts en couleur interprétés par des acteurs géniaux (Jugnot, Lhermitte, Clavier, Balasko, Chazel, Anémone). Que des premiers rôles ! Une perle de l’humour noir qui rejoint inévitablement le gang des films anti Noël. ?

Black Christmas : le réveillon de l’horreur

?Pour les plus courageux, Cineseries-Mag a bien sûr misé sur le meilleur des genres de films anti Noël : l’horreur. Là où on aurait pu craindre un remake d’Halloween, Black Christmas est une vraie réussite. Un slasher de Bob Clark qui explore l’angoisse à travers les sons, les voix, les jeux d’ombres, et ce meurtrier psychopathe indéfini mais omniprésent jusqu’au bout. Le décalage avec le contexte festif et les chants de Noël en est d’autant plus malsain. Pour les moins aventureux, sachez que Black Christmas ne fait pas dans le gore, les meurtres se passent en hors-champ, le réalisateur joue davantage sur l’ambiance et le non-dit mais il réussit tout de même a créer une ambiance sous tension très efficace…?

The Children : ces vilains garnements qui n’auront pas de cadeaux ! 

Pour finir, voici un joyeux film d’horreur ambiance Le Village des Damnés (en pire !) à la sauce Noël. Deux familles se retrouvent à la campagne pour les fêtes de fin d’année mais les enfants tombent malades et deviennent très vite étranges pour finalement se retourner contre leurs parents. The Children est un film très dérangeant réalisé par Tom Shankland dont les décors, la musique et les personnages suscitent formidablement le malaise. De jeunes acteurs redoutables dans ces rôles d’enfants terribles ! Suspense et terreur sont au rendez-vous : âmes sensibles s’abstenir ! ?

L’Arme Fatale : un Noël en famille ?

? Un duo improbable formé par un flic sérieux, la cinquantaine et père de famille (Danny Glover) et un autre jeune, rebel, dépressif et violent (Mel Gibson). Tous les deux mènent l’enquête sur un trafic de drogue pendant les fêtes de Noël mais l’entente est houleuse. Jusqu’à ce que le plus jeune sauve son coéquipier. Commence alors une amitié qui durera sur quatre épisodes de la saga L’Arme Fatale.?

Family Man : Mr Scrooge revisité…

?Dans Family Man, Nicolas Cage incarne Jack Campbell, un Mr Scrooge des temps modernes qui a abandonné sa fiancée pour une carrière de courtier à Wall Street. Treize ans plus tard, un soir de Noël, il assiste à un braquage et intervient courageusement. Pour le récompenser, le destin va lui montrer l’autre vie qu’il aurait pu avoir…

Bon d’accord, ce film fleure quand même bon le pain d’épice et les chandelles. On s’éloigne un peu des films anti Noël mais avec Téa Léoni et Nicolas Cage, on est au moins sûr de passer un bon moment et cette adaptation du roman de Dickens est plutôt originale pour une fois !?

L’étrange Noël de Monsieur Jack : un peu d’animation !

On retrouve de nouveau Tim Burton mais cette fois avec un grand classique de l’animation gothique : L’étrange Noël de Monsieur JackUn véritable conte de Noël détourné, merveilleux et monstrueux. Des personnages filiformes et pâlichons, même pour les plus vivants, des décors sombres mais envoûtants et des histoires tragiques mais toujours avec une note d’humour : tels sont les ingrédients de Monsieur Burton. Dans cette animation, ses dons sont réellement mis en valeur. Les images et l’histoire rendent les personnages attachants, les chansons restent en tête et l’aspect inquiétant est vite oublié au profit des festivités. Toutefois, The Nightmare before Christmas fait indéniablement partie de la liste des films anti Noël ! 

Voilà, vous avez de quoi faire avec cette liste de films anti Noël mais que ça ne vous empêche pas de passer de joyeuses fêtes !

 

Argentina, un film de Carlos Saura : critique

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Carlos Saura, réalisateur espagnol de renommée internationale, a déjà longuement démontré, lors de ces soixante années de carrière, son talent pour mettre en scène la danse et la musique hispanique.

Synopsis : De la Pampa aux Andes, de l’univers des indiens Mapuche á celui des villageois qui chantent leur nostalgie dans les cafés, du monde des Gauchos à celui des grandes villes d’aujourd’hui… ARGENTINA nous propose un voyage musical et sensoriel dans l’espace et le temps composé des chants, des danses et des couleurs qui font toute l’âme de l’Argentine.

Deux de ses premiers films, la Cousine Angélique et Cria Cuervos, ont remporté le prix spécial du jury au Festival de Cannes dans les années 1970. Carmen (1983) et Tango (1997) reçurent également des nominations aux Oscars. Cinq ans après Flamenco, Flamenco, Carlos Saura nous plonge au cœur des racines culturelles de l’Argentine à travers une fresque picturale et sensorielle.

Avant sa sortie en France, Argentina a été présentée dans de nombreux festivals, notamment le Festival Do Rio, l’International Antalya Golden film festival, le Festival Biarritz Amérique Latine Cinémas et Culture, le Festival Cinespana et le Festival International du Film d’Arras.

Argentina ne s’assimile pas au documentaire descriptif et informatique. Il ne se raconte pas mais se regarde. Il ne cherche jamais à expliquer mais à expérimenter et à exprimer, en faisant du spectateur le témoin direct de la scène, unique cadre et décor du film. Par touches successives, des chants, des musiques, des danses aux rythmes et aux tons multiples, composent peu à peu une peinture sensuelle et colorée d’une Argentine sublimée par sa diversité culturelle. Carlos Saura précise que « ce film est musical en soi, il n’y a pas d’argumentaires mais seulement des interprétations, de la mise en scène, de la lumière et beaucoup de respect de ma part. »

Argentina s’apprécie en effet comme une invitation au voyage et à la découverte. Le film se présente comme une succession de tableaux, à la mise en scène et à la photographie soignée, révélant chacun une part des traditions et des sources culturelles de l’Argentine. La zamba, le chacarera, la tonada, le carnavalito, le chamamé s’enchaînent ainsi en suscitant la curiosité, l’admiration et l’émotion du spectateur. Les danseurs professionnels assez exceptionnels, choisis par le réalisateur, ne font pas un faux pas. Même s’ils évoluent dans un environnement simple, le jeu de la caméra et des miroirs parviennent à magnifier leurs mouvements.

Argentina s’apprécie pleinement pour ce qu’il est, à la fois une œuvre esthétique et une ode à l’art et à la diversité. Très peu de détails sont donnés sur ces musiques et ces danses, à l’exception de quelques phrases de présentation au début du film. Le parti pris de Carlos Saura est de laisser toute la place à l’art, ce qui entretient parfois, malgré l’émerveillement, un certain mystère et une forme d’opacité à l’égard de ces représentations. Il manque peut-être, dans ce large mais sélectif tour d’horizon, un fil conducteur permettant de mieux appréhender les choix, les liens et la réunion de ces tableaux fondateurs de l’identité argentine. On conserve du film des images étonnantes et magnifiques, tout en ayant une légère d’impression d’inachevé face à un sujet aussi vaste, dont on a vu beaucoup mais appris peu.

Argentina – Bande annonce

Argentina – Fiche technique

Titre original : Zonda
Date de sortie : 30 décembre 2015 Nationalité : Argentin, espagnol, français
Réalisation : Carlos Saura Scénario : Carlos Saura
Interprétation : Chaqueno Palavecino, Soledad Pastorutti, Jairo, Liliana Herrero, Luis Salinas, Jaime Torres
Musique : Lito Vitale Photographie : Felix Monti
Chorégraphe : Pajarin Saavedra Montage : Iara Rodriguez Vilardebo, César Custodio
Production : Marcelo Schaces, Mariana Erijimovich, Alejandro Israel, Guy Amon, Stéphane Sorlat, José Velasco, Antonio Saura
Sociétés de production: Barakacine Producciones, Zebra Produccionnes S.A., Mondex Films
Société de distribution : Epicentre Films Budget : NR
Genre : Documentaire
Durée : 1h27min

La vie très privée de Monsieur Sim, un film de Michel Leclerc : critique

A la découverte du nom de Jean-Pierre Bacri au générique, l’idée d’un film stéréotypé nous vient à l’esprit : personnage bougon, acteur cabotin, comédie généralement drôle, et peut-être un peu convenu. Mais au final, le nouveau film de Michel Leclerc, la Vie très privée de Monsieur Sim, est très typé… Michel Leclerc. Le même genre d’humour féroce que dans le Nom des gens, avec son doux délire, la même forme de comédie réaliste que pour Télé Gaucho, avec son anti-héros…

Synopsis: Monsieur Sim n’a aucun intérêt. C’est du moins ce qu’il pense de lui-même. Sa femme l’a quitté, son boulot l’a quitté et lorsqu’il part voir son père au fin fond de l’Italie, celui-ci ne prend même pas le temps de déjeuner avec lui. C’est alors qu’il reçoit une proposition inattendue : traverser la France pour vendre des brosses à dents qui vont « révolutionner l’hygiène bucco-dentaire ». Il en profite pour revoir les visages de son enfance, son premier amour, ainsi que sa fille et faire d’étonnantes découvertes qui vont le révéler à lui-même…

Quand l’amer monte

Pour autant, le film est une adaptation assez fidèle et réussi du livre de Jonathan Coe « The terrible privacy of Maxwell Sim », un roman pourtant très britannique dont il a fallu transposer à peu près tout pour cette version française. Jonathan Coe, un des des écrivains contemporains les plus lus outre-Manche, au même titre et un peu dans la même veine que Nick Hornby, est reconnaissable pour sa plume très acérée et drôle sur des sujets ultra-modernes (et éminemment british !). On peut avancer sans trop se tromper que le cinéaste a du se reconnaître dans l’écrivain, et dans ce livre en particulier, tant on retrouve leurs deux univers intimement mélangés dans l’œuvre.

François Sim (Jean-Pierre Bacri, magistral, car débarrassé de -certains de- ses tics), « Sim comme la carte » aime-t-il à préciser, est un homme dépressif, incapable de communiquer normalement avec ses semblables. Sa femme Caroline (pétillante Isabelle Gélinas) l’a quitté, son employeur l’a lâché, et quand il profite d’un voyage que Caroline a acheté sur Internet un mois avant de le quitter, c’est seul, et c’est seul qu’il va monter à bord d’un avion qui va l’emmener vers les Pouilles à la rencontre de son père. Dans ces premières minutes, on le découvre très bavard, un vrai moulin à paroles étourdissant, assommant littéralement son voisin de siège (et quel voisin !), une vraie logorrhée à la hauteur de son mal-être.

Cette scène inaugurale donne le ton de cette comédie française très travaillée, à savoir un comique apporté essentiellement par les dialogues truculents à la fois de Jonathan Coe, de Baya Kasmi, la coscénariste et compagne du cinéaste, et de Michel Leclerc lui-même. Le comique traverse le film de part en part, mais également une certaine tristesse liée aux situations vécues par le protagoniste : la solitude extrême (« j’ai 70 amis Facebook» assène-t-il à son voisin), les ruses qu’il emploie pour s’immiscer dans la vie de son ex-femme, la précarité et les concessions qu’il est obligé de faire pour retrouver un travail, les mensonges et les non-dits qui ont façonné sa vie, rien ne prête à rire, vraiment…

Le film, dans le sillage du livre, est bâti comme un road-movie, en PACA et ailleurs, qui permet au cinéaste de confronter son héros à différents personnages : son père, peu désireux de lui tenir compagnie, son ex-femme qui oscille entre mépris et compassion à son égard, Luigia (la toujours très belle Valeria Golino) son amour de jeunesse qui lui a permis de découvrir quelque chose à propos de son père, et dont un carnet resté à son domicile méridional a valu à François de découvrir encore autre chose sur ce père ; des nouveaux collègues stéréotypés aux bornes de la caricature, avec une Carole Franck survoltée à leur tête -qui décidément bonifie avec l’expérience-, Poppy (Vimala Pons) et son oncle Samuel (Mathieu Amalric, faussement affable comme à son habitude), des rencontres de hasard mais d’importance qui l’emmènent à Donald Crowhurst, un navigateur amateur qui a réellement existé et qui a bâti la fin de sa vie autour d’un mensonge lié à une course autour du monde. Les parallèles entre la vie de Crowhurst et de François Sim sont en effet nombreux et évidents, et en découvrant la vie du « navigateur » dans un livre que Samuel lui a prêté, François se découvre, ou plus exactement apprend à se découvrir, et une scène où il lit ce livre comme s’il lisait en lui-même est une des plus émouvantes du film.

La vie très privée de Monsieur Sim est un beau film malgré un problème de rythme ; certaines scènes sont étirées inutilement en longueur, d’autres sont répétitives (celles avec le GPS de la 3008 Hybride flambant neuve qu’on lui a donnée pour aller vendre des brosses à dent bio : la métaphore de l’homme seul et apeuré qui a pour fiancée idéale une voix virtuelle est un peu trop surlignée, et déjà vue en mieux dans le Her de Spike Jonze)…

La vie très privée de Monsieur Sim est un film faussement joyeux. Disparu en mer, à la suite d’une folie suicidaire probablement, Donald Crowhurst a écrit dans son journal ces mots ultimes : « C’est fini, c’est fini. C’est la fin de mon jeu. La vérité a éclaté. » , des mots qui sont repris dans le film et qui résonnent étrangement quand à la fin, on découvre enfin toutes les vérités sur la vie privée de François Sim. Sans en avoir l’air, le film recèle jusqu’à son terme des rebondissements qui au lieu de faire grand bruit, s’insinuent fortuitement chez le spectateur, de manière quasiment hitchcockienne, et redonne un tout autre sens à tout ce qui vient d’être vu. Une mise en scène très intelligente dont la paternité est davantage à attribuer à Jonathan Coe, car on retrouve les mêmes ressorts scénaristiques dans le livre, mais que Michel Leclerc a réussi à transposer dans son film. Malgré ses défauts, une des meilleures comédies françaises de 2015.

La vie très privée de Monsieur Sim – Bande annonce

La vie très privée de Monsieur Sim – Fiche technique

Titre original : –
Date de sortie : 16 Décembre 2015
Réalisateur : Michel Leclerc
Nationalité : France
Genre : Comédie
Année : 2015
Durée : 102 min.
Scénario : Jonathan Coe (roman), Michel Leclerc, Baya Kasmi
Interprétation : Jean-Pierre Bacri (François Sim), Isabelle Gélinas (Caroline), Vimala Pons (Poppy), Sixtine Dutheil (Lucy), Christian Bouillette (Jacques Sim), Vincent Lacoste (Jacques Sim (20 ans)), Félix Moati (Francis), Carole Franck (Audrey), Mathieu Amalric (Samuel), Valeria Golino (Luigia)
Musique : Vincent Delerm
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : François Gédigier
Producteurs : Caroline Adrian, Fabrice Goldstein, Antoine Rein
Maisons de production : Delante Films, Karé Productions, Rhône-Alpes Cinéma, France 2 Cinéma, Mars Films
Distribution (France) : Mars Distribution
Récompenses : –
Budget : –

 

 

Le dernier jour d’Yitzak Rabin, un film d’Amos Gitai: Critique

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Quelques mois après la sortie de son film précédent, le très austère et minimaliste Tsili adapté d’un roman d’Aharon Appelfeld, Amos Gitaï fait un virage stylistique radical en proposant une œuvre se voulant plus facilement accessible.

Synopsis : Le 4 novembre 1995. Yitzhak Rabin, Premier ministre israélien, qui avait obtenu l’année précédente le Prix Nobel de la paix grâce à ses négociations ayant abouti aux accords d’Oslo, est froidement abattu de trois balles. Retour sur cet assassinat, ses causes et ses conséquences.

Une enquête aussi falsifiée que ce film à thèse

Toujours soucieux de dépeindre son pays, Israël, sous toutes ses facettes, le réalisateur de Kippour et Free Zone revient, vingt ans plus tard, sur un événement qui en a bouleversé la (courte) histoire. Le choix d’aborder le meurtre du premier ministre Yitzhak Rabin en prenant pour point de départ l’enquête qui l’a suivi n’est évidemment pas sans rappeler le processus avec lequel Oliver Stone avait élaboré son JFK en 1991, mais la façon dont Gitaï a conçu son film est bien différente de l’enquête que menait Kevin Costner sur l’homicide de Kennedy. En   mêlant des images d’archives à des reconstitutions, le cinéaste s’assure une indiscutable caution de vérité.

L’interview de Shimon Peres qui revient sur l’assassinat de Rabin, dont il était très proche (ils avaient gagné le Prix Nobel ensemble, avec Yasser Arafat, le troisième négociateur, en 1994) qui ouvre le long-métrage lui offre l’aura de respectabilité de celui qui est le dernier père fondateur encore en vie de l’État d’Israël. Puis débute l’enchainement d’archives et de fictions documentées avec les images du meurtre en lui-même puis, pendant environ une heure, une succession de scènes nous faisant vivre les réactions d’un peuple en état de choc et les conférences de presse évasives d’une Police dépassée par les événements, des images qui nous renvoient immanquablement au traumatisme qu’a vécu la France en novembre dernier. Mais apparait aussitôt une scission au sein de la population israélite puisque beaucoup d’entre eux ne pleurent pas celui qui prônait la réconciliation israélo-palestinienne, mais au contraire célèbrent la mort de celui qu’ils qualifient de traitre au sionisme. La seconde moitié du film se concentrera davantage sur l’enquête menée par la commission Shamgar qui, plutôt que de rechercher les véritables instigateurs du drame, vont se focaliser sur les défaillances du système de sécurité l’ayant permis.

Comme bien souvent, le gros défaut de Gitaï est de tenir un discours trop appuyé car, dès l’instant où il montre des images des meetings du parti d’opposition, le Likkoud, en faisant apparaitre ses militants comme des gens uniquement mus par la haine assimilables à des fascistes et où il imagine une réunion de ses dirigeants en faisant d’eux d’infâmes manipulateurs, son parti-pris devient bien trop pesant. Et, dès lors que l’on a compris que l’enquête de la commission n’est qu’un simulacre de justice ourdi par des institutions qui ne veulent pas voir la vérité en face, faire se suivre les interrogatoires des témoins du meurtre ne sert plus qu’à étirer vainement la durée du film dans un rythme rébarbatif. En dehors du dernier quart d’heure, qui permet de comprendre l’endoctrinement de Yigal Amir et se conclut par un plan séquence subtil et maitrisé (même si le cadreur a eu du mal à tenir le point tout du long), toute la partie reconstitution souffre d’un manque d’enjeux rédhibitoire. En découle un soi-disant thriller judiciaire bien trop bavard et théâtral aussi épuisant qu’inoffensif. La partie documentaire est en revanche plus captivante dans la façon dont Gitaï met en place son brûlot visant frontalement Benyamin Netanyahou. L’interview de la veuve Leah Rabin clôt cette partie en lui assurant, cette fois, une profonde émotion. La façon dont le réalisateur se sert des images pour donner du poids à son pamphlet politique s’apparente au travail contesté que fait Michael Moore, lui faisant perdre beaucoup de sa crédibilité.

Beaucoup trop long et rarement passionnant, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin ne tente jamais de résoudre la moindre énigme complotiste puisque Gitai semble persuadé d’en avoir la clef et en profite pour illustrer ses opinions politiques d’une manière si peu subtile qu’elle ne convaincra que ceux qui les partagent déjà.

Le dernier jour d’Yitzhak Rabin : Bande-annonce

Le dernier jour d’Yitzhak Rabin : Fiche technique

Titre original : Yitzhak Rabin, the last day
Date de sortie : 16 décembre 2015
Nationalité : Israël
Réalisation : Amos Gitaï
Scénario : Amos Gitaï, Marie-Jose Sanselme
Interprétation : Ischac Hiskiya (Président de la Commission), Pini Mitelman (Membre de la Commission), Einat Weizman (Avocate de la Commission), Tomer Sisley (Chauffeur de Rabin), Michael Warshaviak (Membre de la Commission)…
Musique : Amit Poznansky
Photographie : Eric Gautier
Direction artistique : Miguel Merkin
Montage : Yuval Orr, Tahel Sofer, Isabelle Ingold
Sociétés de production : Thibault Grabherr, LGM Cinema, France 2 Cinéma, Les Films du Worso…
Sociétés de distribution : Sophie Dulac
Genre : Thriller, documentaire, drame
Durée : 180 minutes

Rosalie Blum, un film de Julien Rappeneau: Critique

Synopsis : Vincent Machot (interprété par Kyan Khojandi) connaît sa vie par cœur. Il la partage entre son salon de coiffure, son cousin, son chat, et sa mère (Anémone) bien trop envahissante. Mais la vie réserve parfois des surprises, même aux plus prudents… Il croise par hasard Rosalie Blum (Noémie Lvovsky), une femme mystérieuse et solitaire, qu’il est convaincu d’avoir déjà rencontrée. Mais où ? Intrigué, il se décide à la suivre partout, dans l’espoir d’en savoir plus. Il ne se doute pas que cette filature va l’entraîner dans une aventure pleine d’imprévus où il découvrira des personnages aussi fantasques qu’attachants. Une chose est sûre : la vie de Vincent Machot va changer…

            À l’occasion des 10 Ans du Cinémovida d’Arras, nous avons pu assister à deux avant-premières, celle de Les Premiers les Derniers de Bouli Lanners que nous avons pu aussi rencontrer, et aujourd’hui, ce lundi 14 décembre 2015, celle de Rosalie Blum de Julien Rappeneau dont la sortie publique est programmée le 23 mars 2016.

La reine « inconstance » et la petite surprise

            Le film conte une énième histoire de rencontre humaine qui occasionnera notamment une rencontre amoureuse. Les personnages trainent tous derrière eux un passé plus ou moins difficile à porter. S’il est censé être une comédie, Rosalie Blum a tout d’un drame, dans son intrigue, dans l’interprétation de ses personnages souvent graves, beaucoup préoccupés consciemment / inconsciemment par leur passé trouble, particulièrement porté par les liens familiaux. On pourrait répondre à cela en expliquant que la présence du personnage du colocataire incarné par Philippe Rebot qu’on retrouve ici après l’avoir vu dans Les Premiers, Les Derniers (Bouli Lanners, 2016) à la précédente avant-première. Mais sa présence amène à penser à tout autre chose : le fait qu’un acteur peut être formidable chez un cinéaste et médiocre chez un autre. Son personnage est grotesque dans le sens noble du terme, mais hélas aussi dans son sens vulgarisé soit ridicule. Il est dans un surjeu, heureusement inconstant ; il se révélera formidable lorsqu’il en fera très peu. On pense à ce bref moment où le personnage d’Aude – interprétée par Alice Isaaz – mélancolique, ira s’allonger dans ses bras doucement, calmement.

           L’inconstance caractérisera aussi la structure même du film. Le réalisateur nous dévoile d’abord un morceau de la chronologie du point de vue de Vincent. Ce point de vue est souligné par le discours du personnage en voix-off. Fondu au noir, le nom du personnage Aude, et son le récit redémarre, de son point de vue bien sûr. On découvre alors que Rosalie sait qu’elle est suivie par Vincent, et elle charge sa nièce Aude de suivre Vincent. La nièce accepte la tâche et l’accomplira avec ses deux folles amies, deux véritables clichés sur pattes : la fille colérique et nihiliste mais qui peut avoir de bonnes idées parfois, et une autre hyper excentrique aux idées farfelues mais drôle, touchante et parfois elle aussi ingénieuse. Aude, elle, est la jeune femme incomprise par ses parents, perdue, qui cherche à nouer des liens familiaux avec sa tante underground, ainsi éloignées toutes les deux de la bourgeoisie familiale. Elle cherche aussi l’amour, un type bien, car elle en a marre d’enchaîner des relations douteuses avec des garçons qui le sont tout autant. Mais l’actrice réussit à dépasser le stéréotype féminin, ou arrive à passer outre le cliché, pour livrer une interprétation plus fine que l’écriture du personnage. Alice Isaaz a cette douceur, cette lumière, cette grâce dans le regard, dans ses mouvements, qui tendent à rendre Aude plus subtile, plus complexe. Khojandi a aussi un jeu empli de doute qui le rend fragile, perdu, et parfois étonné et passionné, comme un enfant. Et bien que Lvovsky montre ce qu’elle sait faire (une femme à la quarantaine bien avancée ou cinquantaine débutée, brave, fragile, aimante, et douce malgré un passé difficile) et qu’Anémone prouve qu’elle sait jouer une personne âgée usante et méchante (à l’instar de Tati Danielle), le casting et l’interprétation relativement moyenne du film ne sauvent pas le récit de figures stéréotypées voire de clichés, ni la forme véritablement inconstante de celui-ci.

            En effet, après la vision d’une même histoire par les points de vue des deux personnages, une fermeture au noir et une ouverture en fondu nous amènent face à Rosalie, qui occupe l’espace sonore par sa voix-off. La temporalité est ambiguë, son récit a-t-il lieu après ou dans l’histoire déjà contée ? Tout-à-coup la voix n’intervient plus. Et l’on revient sur les personnages d’Aude et Vincent. Les brèves rencontres complotées par Rosalie et qui entêteront Vincent auront d’ailleurs lieu du point de vue du garçon coiffeur. Il n’y aura donc pas de troisième partie de l’histoire redécouverte à travers le personnage de Rosalie, celle-ci fera chronologiquement suite à l’histoire déjà par deux fois vue et entendue, et elle fait passer le film Rosalie Blum dans un récit linéaire. Il s’agira en effet de suivre non plus un personnage puis un autre, mais un duo et enfin le trio. Ainsi la construction du récit s’en trouve perturbée, s’il fallait progresser chronologiquement, cela aurait pu se faire via le point de vue d’un personnage comme dans la trilogie Pusher (Nicolas Winding Refn, 1996-2005), dans laquelle chaque volet nous fait vivre une histoire du point d’un personnage, les épisodes suivants nous contant ainsi la suite chronologique via les points de vues de deux autres protagonistes. D’ailleurs l’œuvre à l’origine du film, le roman graphique Rosalie Blum de Camille Jourdy, a été créée en trois tomes.

On sait qu’il est difficile de préserver l’efficacité dans un film construit avec une histoire contée par différents points de vue isolés les uns des autres dans des parties qui leurs sont propres. D’ailleurs, le film a paru très long, très mou, alors que le rythme des images, des sons et l’enchaînement des actions sont assez rapides. Et la construction globale de Rosalie Blum est au final plus que douteuse. On pourrait même aller jusqu’à parler d’échec narratif qui atteindra son point culminant avec la dernière scène du film, scène dévoilant le pourquoi d’images abstraites qui occupent les rêves de Vincent. La découverte se fait cependant au dernier plan et non au fil des rêves qui restent abstraits. Et les éléments de la scène nous étant majoritairement inconnus, il s’agit véritablement d’une surprise, d’un twist final didactique, qui nous fait d’ailleurs replonger dans un passé très éloigné de la chronologie globale du récit pour comprendre le début de celle-ci, faisant ainsi de Rosalie Blum une boucle. Mais ce twist inattendu nous apparaît comme malvenu à ce moment précis du film au récit redevenu linéaire.

            Rosalie Blum n’est pas un mauvais film, mais il n’est pas un bon film, il tient plus du téléfilm d’une qualité moyenne supérieure que du film de cinéma. Il faut dire aussi que visuellement, le film n’est pas extraordinaire, il n’a pas de particularité propre à lui, de personnalité, même si l’histoire et les personnages – figures de la bande dessinée de Camille Jourdy dont le film est l’adaptation – sont formidables. Leur potentiel visuel n’a pas été exploré, car le réalisateur n’a pas signé un travail visuel du récit graphique de Jourdy comme Chabat a pu le faire avec AstérixDommage… Relativisons toutefois en disant que le premier film de Julien Rappeneau en tant que réalisateur n’est vraiment pas un échec, bien au contraire. Enfin, justement, peut-être en attendions-nous trop de ce cinéaste scénariste de Cloclo, des deux films Pamela Rose de et avec Kad et Olivier et aussi de 36 Quai des Orfèvres ?

            Nous vous invitons à en apprendre plus concernant le film dans l’article de notre rencontre avec le réalisateur et scénariste Julien Rappeneau.

Ci-dessous, la présentation du film et la rencontre avec le casting,

rapides mais efficaces par France 3 :

Ci-dessous, la bande-annonce du film :

Fiche Technique: Rosalie Blum

Réalisation : Julien Rappeneau
Scénario : Julien Rappeneau, d’après l’œuvre de Camille Jourdy
Casting : Noémie Lvovsky, Kyan Khojandi, Alice Isaaz, Anémone, Philippe Rebbot
Directeur de la photographie : Pierre Cottereau
Montage : Stan Collet
Musique : Martin Rappeneau
Décors : Marie Cheminal
Costumes : Isabelle Pannetier
Producteurs/trices : Michaël Gentile, Charles Gilibert
Production : The Film, GG Cinéma, France 2 Cinéma
Distribution : SND
Date de sortie : 23 Mars 2016

Suburra, un film de Stefano Sollima : Critique

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Synopsis : La Suburra, quartier malfamé de Rome, est le théâtre d’un ambitieux projet immobilier. L’État, le Vatican et la Mafia sont impliqués. En sept jours, la mécanique va s’enrayer : la Suburra va sombrer, et renaître.

S’ils ne sont pas portés par de grands réalisateurs ou par de grands acteurs, les films italiens ont du mal à être distribués en France. S’ils le sont, il est notable de souligner que les thèmes ou faits abordés sont souvent les mêmes : politique, corruption, affaire policière ou mafia. Parallèlement, les films allemands distribués en France connaissent le même sort et aborderont majoritairement la Seconde Guerre Mondiale, le destin d’Hitler ou encore la Résistance.
Suburra de Stefano Sollima, réalisateur de A.C.A.B : All Cops are Bastards (également avec Pierfrancesco Favino) et créateur de la série Gomorra, n’échappe pas à la règle en se fondant sur une affaire de vote d’un projet immobilier, dans lequel l’état, le Vatican mais également la Mafia vont se retrouvés enlisés.

La bande-annonce donnait à voir un surplus de violences qui ne pouvait qu’annoncer vices corporelles, tortures et règlements de compte. Impossible d’y échapper en traitant de la Mafia, et pourtant, Stefano Sollima ne plonge pas dans une apologie de la violence, ou dans un univers où seule la violence fait loi. Certes, ça résonne de partout, ça tire 8 balles dans la cage thoracique pour venir à bout de l’adversaire, mais les phases de dialogues, pouvant être parfois complexes si l’on perd le fil narratif, viennent apaiser les tensions, plus que palpables, et donnent un cachet à l’ambiance du film, ainsi qu’au jeu des acteurs. Une scène de sexe à l’hôtel, entre Pierfrancesco Favino et deux prostitués, gêne et marque l’esprit par son réalisme grâce à une caméra qui place le spectateur en voyeur, multipliant les effets visuels afin de plonger le spectateur dans un monde orgiaque.
En mêlant différents mondes, qui se révèlent être étroitement corrélés, Stefano Sollima, par l’écriture d’une narration qui peut sembler décousue, mais qui s’avère complexe, fait le pari d’instaurer des véritables portraits de personnages. Alors qu’un politicien trompera sa femme, on assistera, à l’autre bout de Rome, à la vie de famille de Manfredi Anacleti, parrain d’une mafia qui sait se faire respecter. Même si chacun a une place définie et légitime, tous les personnages ne parviennent pas à convaincre, certains arrivant « comme un cheveu sur la soupe », avec une mention pour Jean-Hugues Anglade, petit frenchie du casting, qui débarque en Cardinal. Dur d’exprimer avec clarté et précision le rapport du Vatican face aux faits racontés, même si les intertitres, qui ponctuent le film comme des chapitres, sont là pour nous rappeler le contexte religieux de cette période.
Pierfrancesco Favino convainc mais n’interpelle plus, ce dernier enchaînant des rôles similaires à celui du personnage qu’il endosse dans Suburra, depuis plusieurs années. Elio Germano et Alessandro Borghi ont, quant à eux, la « tête de l’emploi ». Borghi est le parfait petit caïd qui souhaite faire mieux que son père,
mais qui se conduit seul vers la mort, alors que Germano incarne parfaitement ce politicien qui se retrouve malgré lui dans un univers qui l’effraie.
Toutefois, Suburra n’est pas constamment passionnant. Les va-et-vient entre groupes de mafieux, vie de politiciens ou familles fatiguent et énervent, donnant l’impression que le réalisateur n’a pas su se concentrer sur un fait précis. Avec ce parti pris, le jeu spatio-temporel de Stefano Sollima est réussi, mais à la longue, il lasse, la narration étant basée uniquement sur cette alternance.

Mais l’intrigue parvient tout de même à fonctionner grâce à une réalisation lêchée, qui immerge le spectateur dans le monde véreux dépeint par le réalisateur. Certaines s’avèrent brillantes, comme celle du bad (crise de larmes) de Viola, ou encore cette de la fusillade dans le supermarché. Le montage dynamise les actions et intensifie les diverses tensions. Sollima fait également des choix de cadre omniscient, créant ce suspense vis à vis du sort de certains personnages.
Pour accompagner l’image, c’est M83 qui se charge de la bande originale, qui s’avère être une réussite, bien qu’un peu récurrente, le film n’utilisant que deux ou trois morceaux au mieux.
M83 met en musique un univers noir, mais le groupe d’électro – d’origine française ! – sublime les plans qu’il touche. Une fois de plus, le montage se présente comme une des tâches les plus abouties du film.

Suburra s’offre au spectateur comme un film de genre, mélant affaire politiques, corruptions et règlements de compte. Même si l’ensemble du casting ne parvient pas à convaincre, Stefano Sollima, par un montage solide et une réalisation réfléchie, offre une œuvre qui vaut le coup d’oeil, même si elle se repose sur des acquis scénaristiques du cinéma policier italien.

Fiche technique : Suburra

Date de sortie : 9 décembre 2015
Nationalité : Italien, Français
Réalisation : Stefano Sollima
Scénario : Stefano Rulli, Giancarlo de Cataldo, Sandro Petraglia, Carlo Bonini
Interprétation : Pierfrancesco Favino, Elio Germano, Claudio Amendola, Alessandro Borghi, Greta Scarano…
Musique : M83
Photographie : Paolo Carnera
Décors : Paki Meduri
Montage : Patrizio Marone
Producteurs : Marco Chimenz, Giovanni Stabilini, Ricardo Tozzi
Société de distribution (France) : Haut et Court
Genre : Thriller, Drame, Judiciaire
Durée : 135 minutes

Little Darlings : 2 super-héroïnes débarquent sur MTV

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Little Darlings : deux super-héroïnes dans la future série sombre et provocante de MTV !

La série Little Darlings est une comédie noire centrée sur un duo improbable de copines qui décident de rendre la justice sur leur campus en bottant (littéralement) les fesses des coupables ! D’un côté il y a Jules, la fille idéale, BCBG, membre d’une fraternité le jour mais qui se change en justicière une fois la nuit tombée. De l’autre il y a Ophelia, une surdouée hackeuse et anarchiste. Elle travaille dans un magasin de disques vintage et vend de l’herbe à ses heures perdues. Lorsque leurs routes se croisent après la mort « accidentelle » d’un violeur, Ophelia réalise que Jules pourrait devenir la parfaite Batgirl qui protégerait Princeton. Elle décide alors de s’associer à elle en tant que Robin.

Little Darlings : une série « unique et provocante »

Créée par l’actrice Jennifer Kaytin Robinson (The Samurai of Strongsville Ohio) qui a décidé de se lancer dans l’écriture, Little Darling promet beaucoup d’humour noir et d’action. La chaîne MTV est très emballée par ce choix original et moderne : « Ces styles de comédies uniques et provocantes sont le moyen idéal pour nous d’élargir notre ardoise existante », a déclaré Lefevre, vice-président exécutif. Le casting est assez séduisant : Eliza Bennett (Nanny McPhee, Strike back) incarnera Jules tandis que la fille de Bryan Cranston, Taylor Dearden (Breaking Bad) interprétera la terrible Ophelia. Katie Chang (The Bling Ring), Nick Fink (Glee) et Brandon Mychal Smith (You’re The Worst) entoureront quant à eux ce duo de choc et de charme.

Dans les coulisses, Amanda Lasher (Gossip Girl) a rejoint l’équipe de Little Darlings en tant que showrunner, et Rebecca Thomas (Electrick Children) dirigera le pilote. Ce premier épisode de la série sera diffusé en Septembre 2016 sur MTV.

Béliers, un film de Grimur Hàkonarson : Critique

L’Islande est un territoire de prime abord plutôt hostile à l’existence quotidienne. Au-delà des rares villes, la densité de population reste faible dans ce territoire sauvage. Sous ces hautes latitudes, le froid et le vent règnent sans partage, secondés avec force par la neige.

Synopsis : Dans une vallée isolée d’Islande, deux frères qui ne se parlent plus depuis quarante ans vont devoir s’unir pour sauver ce qu’ils ont de plus précieux : leurs béliers.

Le mouton est la plus belle conquête de l’Homme

Si ce n’est pas un tableau de rêve pour ceux qui souhaitent des vacances reposantes, il y a pourtant des irréductibles qui vivent ici à l’année, dans ces grandes étendues d’herbe rase qui ressembleraient à s’y méprendre à la toundra. Ce film, c’est d’abord une histoire ancrée dans ce pays, avec ceux qui y vivent, des personnages à l’image de ces paysages. Ceux et celles que vous allez croiser ici ont la peau tannée comme le cuir, les mains noueuses, ils sont taciturnes et farouches. Mais ils sont animés du même amour ardent pour leur bien le plus précieux : leurs moutons et plus précisément leurs béliers.

La lecture de ces quelques lignes pourraient être l’introduction à un film documentaire, et si Béliers est bien une fiction, l’absence d’emphase, la sobriété tant dans la mise en scène que dans la direction d’acteurs peut évoquer à certains égards le cinéma documentaire. L’intrigue nous plonge in medias res dans le quotidien d’un éleveur de ces robustes moutons d’Islande. On voit l’homme préparer un animal qui apparaît comme son bélier favori pour emmener vraisemblablement la bête à un concours. Très vite, ses gestes sont redoublés par un autre personnage, ressemblant étrangement à notre premier éleveur : un grand barbu hirsute échevelé. Les deux hommes occupent des propriétés quasiment contiguës, lorsqu’ils quittent les lieux, chacun sur leur quad tout terrain avec leur bélier respectif solidement attaché dans un side car de fortune, on comprend que les deux alter ego se connaissent et ne s’aiment pas. La grande force de cette séquence, c’est de parvenir à introduire une intrigue avec une telle économie de dialogue, en faisant confiance à ce qui se passe à l’image et à l’acuité du spectateur. Le mystère est rapidement levé lors du dit concours, rassemblant les éleveurs de la vallée : les deux hommes sont frères, deux frères ennemis qui ne s’adressent plus la parole depuis des années. Le réalisateur Grimur Hàkonarson va dans un premier temps exploiter cette caractéristique de son scénario pour créer un comique de situation, pour dépeindre l’aporie dans laquelle se trouvent les deux frères, Gummi et Kiddi. En appuyant cette introduction sur les règles du burlesque, le cinéaste évite l’apport de détails qu’aurait suscité les dialogues, et par là même, il ne charge pas d’emblée son film émotionnellement en choisissant de ne rien dire sur l’origine de la dispute.

L’élément perturbateur arrive vite (dans la première demi-heure de film) : Gummi décèle chez le bélier vainqueur appartenant à son frère les signes d’une maladie très contagieuse et incurable, la tremblante. Les services sanitaires prévenus prévoient l’abattage de tous les troupeaux de la vallée, pour éviter la propagation de la maladie. Ce nouvel élément scénaristique aurait pu être l’occasion de créer un mouvement de révolte parmi les éleveurs de la région, mais la question est vite évacuée par Hàkonarson qui ne cherche pas à mettre en scène le groupe mais l’homme seul, et à terme le duo. Les moutons sont donc abattus, à partir de cet instant le film n’aurait plus eu de raison d’être, Gummi a donc désobéi aux autorités et conservés une dizaine de bêtes dans sa cave, pour préserver cette lignée, ses animaux qu’il aime par dessus-tout. La suite de l’intrigue se cristallisera autour de ses dix moutons entre les deux frères, d’abord sujet de discorde et rapidement de recréation d’un lien qui n’existait plus.

Le film est court, sec, un peu âpre mais drôle aussi, un genre de fable de la Fontaine autour de la grandeur et des bassesses de l’Homme. C’est un objet bien surprenant que nous offre ici Grimur Hàkonarson, il est toujours très plaisant de pouvoir découvrir un film prenant des chemins de traverses scénaristiques plutôt que de s’engager dans les voies bien pavées mais bien usées à force d’être empruntées.

Bande annonce- Béliers 

Fiche technique – Béliers 
Islande
Genre : Comédie dramatique ovine
Réalisé par : Grimur Hàkonarson
Distribution : Sigurður Sigurjónsson (Gummi), Theodór Júlíusson (Kiddi), Charlotte Bøving (Katrin), Jon Benonysson (Runólfur), Gunnar Jónsson (Grímur )
Photographie : Sturla Brandth Grøvlen
Montage : Kristján Loðmfjörð
Musique : Atli Örvarsson
Produit par : Grímar Jónsson et Jacob Jarek
Distribué par : ARP Sélection
Date de sortie : 9 décembre 2015

Une Femme dans la Tourmente, un film de Mikio Naruse: Critique

L’Histoire du cinéma doit sa pérennité et sa longévité à une constante qui ne s’est jamais démentie dans son architecture. Les théoriciens l’ont régulièrement décrypté à coups de savants ouvrages plus ou moins hermétiques, tandis que leurs homologues cinéastes la traduisaient avec ce qui constitue l’essence même d’une mise en scène : l’esthétique des images.

Synopsis: Reiko, veuve de guerre qui s’occupe du petit commerce de ses beaux-parents, voit son avenir menacé par l’ouverture prochaine d’un supermarché dans le quartier. C’est alors que Koji, son beau-frère, revient à la maison après avoir quitté son emploi à Tokyo…

Celle-ci s’est forgé différentes identités selon les époques et les nationalités. Sans remonter à l’invention du dispositif cinématographique sous l’égide de Georges Melies et, plus tard, son perfectionnement par les frères Lumière, nous pouvons constater deux mouvements majeurs qui permirent son éclosion. La Nouvelle Vague Française au début des années 60 par Truffaut, Godard, Rhomer et Chabrol. Laquelle fut suivie peu après par la déferlante du Nouvel Hollywood des Coppola, Cimino, Bogdanovich et autre De Palma en pleine révolte Vietnamienne. Le mouvement essaima alors dans le monde entier et fit le pari que le renouveau d’un 7ème art moribond retrouverait sa splendeur d’antan.

Quel est l’utilité de ce bref rappel? Présenter un film jusqu’alors inédit dans les salles hexagonales, de Mikio Naruse, esthète japonais au même titre que ses glorieux compatriotes Oshima, Ozu ou Mizoguchi. Plus proche de la mouvance réaliste de ce dernier, il aime à portraiturer une société impérialiste déchue de sa force au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Loin de l’anecdote, ce détail préfigure une volonté de retranscrire une identité nationale pacifiste. Le cas de  Une Femme dans la Tourmente est à cet égard très intéressant. Comme dit plus haut, l’archipel n’échappe pas à l’hégémonie visuelle qui compte marquer les esprits.

Voyez la splendeur des cadres composés qui font rejaillir l’éclat des visages et la méticulosité des décors. Veuve de guerre s’occupant d’un petit commerce dans un quartier populaire, Reiko ne sait comment faire face à la concurrence déloyale du nouveau supermarché avoisinant. Difficulté supplémentaire, son jeune beau-frère est un indécrottable paresseux qui se contente de vivre à ses crochets. Intelligent mais cynique, il est de plus couvé par sa grand-mère et ses sœurs. Ce point de départ suffit à Naruse pour démontrer que la reconstruction économique des villes isolées est grandement perturbée par l’essor d’une industrie commerciale inéquitable. Propre à toutes les nations ravagées, elle est ici opérée irraisonnablement et cloisonne encore un peu plus la classe moyenne. Fort de cette base scénaristique solide, il sait appuyer son point de vue par une réalisation remarquable. Tourné sous l’angle du mélodrame, l’attention portée aux émotions des personnages permet de s’identifier à eux aisément. La grammaire technique est au diapason. Gros plans fixés sur les figures pour souligner l’immense désarroi qui les étreint, la caméra sait se mettre à bonne distance des protagonistes lorsque l’intimité des situations le demande. Le grain en noir et blanc de la pellicule accentue également l’élégance d’un film au pouvoir d’attraction fascinant. La partition sonore participe de cette réussite, donnant à bon escient la mesure structurelle qui renvoie aux différentes étapes de la narration.

Le choix s’avère judicieux de débuter par un récit essentiellement sociologique pour mieux poursuivre dans la veine tragique. En effet, le processus garantit des rebondissements qu’un axe plus tranché n’aurait peut-être pas permit d’atteindre. Nous découvrirons quel rapport ambigu entretient la commerçante avec le brillant jeune homme. Et par quelle astuce schématique la relation que l’on pressent convenue ouvre un horizon inattendu. Sans en dévoiler la teneur, révélons juste le caractère particulier de Koji. Sous son air négligeant semble se dessiner l’anticonformisme de la jeunesse qui refuse de se plier aux ordres. Il finira bien par lâcher un peu du lest mais dans un but bien précis. Peu connu pour être un militant de la première heure, il se pourrait que cette évocation rebelle signe un geste idéologique nouveau pour le réalisateur nippon.

A l’image du long-métrage de son compère Mizoguchi La Rue de la Honte, Naruse allie harmonieusement la symbolique de l’image à la rigueur narrative. En résulte une ode poétique magique que quelques ralentissements ressentis ça et la n’altèrent pas le moins du monde. Difficile d’oublier de sitôt la grâce qui illumine les performances de Hideko Takamine et Yuzo Kayama. La restauration du patrimoine mondial à décidément de beaux jours devant eux.

Bande annonce – Une femme dans la tourmente

Une Femme dans la Tourmente – Fiche Technique

Titre original : Midareru
Réalisateur : Mikio Naruse
Scénario : Zenzo Matsuyama
Acteurs : Hideko Takamine, Yuzo Kayama, Mitsuko Kusabue, Kumeko Urabe, Yûzô Kayama, Hideko Takamine, Aiko Mimasu, Mitsuko Kusabue
Distribution : Les Acacias
Nationalité : Japonais
Durée : 1h38
Genre : Drame
Date de sortie : 1964
Durée : 1h38mn
Date de sortie : 9 décembre 2015

Homeland : Irak année zéro, un film d’Abbas Fahdel: Critique

Pour de nombreux cinéastes, faire des films relève d’un besoin viscéral qui va au-delà du plaisir cinéphilique. De ce point de vue, le cinéma reste encore une forme d’art militant, plus qu’il n’est un divertissement. Je ne parle pas de cette frange du cinéma bien spécifique qui a accompagné les luttes sociales, mais de ces films qui font date parce que les personnes qui les font ont l’audace et la ténacité de mener à terme un projet non consensuel. Homeland : Irak année zéro participe de ces œuvres qui ne pouvaient pas ne pas exister, au vu de ce que ce film représente aux yeux de son auteur.

Synopsis : Homeland : Irak année zéro du cinéaste irakien Abbas Fahdel est une fresque puissante qui nous plonge pendant deux ans dans le quotidien de sa famille peu avant la chute de Saddam Hussein, puis au lendemain de l’invasion américaine de 2003.

« Je devais faire ce film, même si personne ne le voyait, je devais faire ce film. »

Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, est un réalisateur franco-irakien qui a suivi des études de cinéma en France. Dans ses films, il prend le pouls de sa terre natale, secouée depuis trois décennies par des conflits à répétition qui semblent ne jamais devoir s’arrêter. L’Irak d’aujourd’hui est plongé dans une guerre qui n’a pas de nom et pas d’images, si ce n’est celles que l’on reçoit ponctuellement lorsqu’un attentat retentissant vient frapper un pays exsangue. Fahdel ne vit pas en Irak mais une grande partie de sa famille demeure à Baghdad. Il n’était pas au Moyen-Orient quand s’est déclarée la première guerre du Golfe, et il a souffert de ne pas pouvoir être auprès de ses proches. En 2002, l’imminence d’un nouveau conflit entre l’Irak et les États-Unis amène Fahdel à retourner dans son pays d’origine pour être là et témoigner, caméra au poing, sans bien savoir encore ce que sera le devenir de ses images. L’idée d’un film est déjà là, mais bien sûr personne ne peut présumer de la tournure qu’il prendra : on sent que la guerre est proche mais on ne peut pas en dessiner les contours. Au début de l’année 2003, Abbas Fahdel rentre en France, et le 20 mars de la même année, l’invasion américaine commence. Il lui faudra attendre la chute de Baghdad en mai 2003 avant de pouvoir retourner sur les lieux et filmer, autant que possible. Cette caméra qui se voudrait omnisciente ne tombe pourtant jamais dans la monstration obscène que donne parfois à voir le reportage télé. Fahdel filme l’humain qui vit, agit, pense et parle et évite l’écueil compassionnel dans lequel il est si facile de tomber en ne choisissant de ne montrer que des images propres à éveiller la terreur et la pitié, le genre d’images qui nous plongent dans un état d’épuisement émotionnel sans jamais nous laisser l’opportunité de réfléchir. On sent dans le geste du cinéaste une volonté d’offrir une tribune à tous ceux qu’il filme, un espace pour s’exprimer : la démocratie par le cinéma.

Cette œuvre monumentale qu’est Homeland : Irak année zéro a l’ampleur d’une fresque. Le film est composé en deux parties de près de trois heures chacune. Dans la première, intitulée « Avant la chute », Abbas Fahdel se concentre sur sa famille, le film est presque exclusivement tourné en intérieur. La guerre se précise, on s’y prépare, d’un côté on creuse un puits en prévision des coupures d’eau à venir, de l’autre on va chercher les rations alimentaires pour se prémunir d’éventuelles pénuries alimentaires. Les adultes appréhendent ce conflit à venir, eux qui ont connu la première guerre du Golfe, les enfants jouent à la guerre comme tant d’autres à travers le monde tout en ayant par moment la gravité de ceux qui comprennent que rien ne sera plus comme avant.

Le cinéaste est particulièrement attentif à la parole portée par les enfants, les plus jeunes qui n’ont connu que Saddam au pouvoir et pour lesquels la guerre a des airs de récit mythologique. L’un des personnages principaux est le neveu du réalisateur, Haidar, un jeune garçon de douze ans. On suivra cet enfant volubile et curieux dans son voyage initiatique au bout de l’enfer durant les cinq heures que dure le film. Chacune des séquences qui mettent en scène des enfants agissent comme un contrepoint à celles dédiées aux adultes. La résilience des plus jeunes donne lieu à des scènes hallucinantes : dans une zone bombardée par les forces américaines, les enfants font l’inventaire des douilles et autres munitions répandues au sol et sont capables de donner le type d’arme à laquelle elles sont associées mieux que n’importe quel expert de l’armée. S’en suit un simulacre de photo de classe macabre, dans laquelle les enfants posent à côté des armes.

La seconde partie du film intitulée « Après la bataille » est résolument tournée vers l’extérieur. C’est la citoyenneté, le rapport au pays et à la société qui sont interrogés. Face à un État qui se délite, le désarroi initial a laissé place à une colère sourde qui monte parmi toutes les franges de la population et divise les habitants. A nouveau, en permettant à ceux qu’il rencontre de s’exprimer, on prend conscience de la complexité de la situation. Pas de manichéisme, pas de clan du bien face au forces du mal, tels qu’a voulu les dépeindre Bush dans son appréciation grossière et inconsciente. Le film apporte un éclairage crucial sur les conséquences de l’invasion américaine dont les répercutions sont loin d’être terminées. La fin survient brutale, cruelle. Peut-être se sent-on plus durement touchés encore parce que l’on savait déjà le sort funeste vers lequel on s’acheminait. Le réalisateur a choisi de mettre au courant ses spectateurs en disséminant des cartons à divers moments du films. Ces quelques mots nous renseignent sur un destin qui n’était pas écrit lors du tournage. On sait d’avance que l’on va vers une tragédie annoncée. On sort ébranlé d’un film comme celui-ci, il fait partie de ces œuvres qui restent, celles qui forgent notre point de vue sur le monde.

« Il m’a fallu 12 ans pour revenir sur les images que j’avais tournées, j’avais 120 heures de rush et je devais en faire quelque chose. Aujourd’hui, mon deuil n’est pas terminé, mais le film existe. » Abbas Fahdel

Bande-annonce: Homeland (Iraq Year Zero) de Abbas Fahdel

https://vimeo.com/141512965

Homeland : Irak année zéro: Fiche Technique

Réalisé par: Abbas Fahdel
Irak
Genre : fresque documentaire
Partie 1 : Avant la chute 160′
Partie 2 : Après la bataille 174′
Durée: 334 minutes
Image : Abbas Fahdel
Son : Abbas Fahdel
Produit par Abbas Fahdel
Distribué par : Nour Films
Date de sortie : 10 février 2016
Récompenses: Sesterce d’or du meilleur long métrage de la Compétition Internationale au festival Visions du réel de Nyon, 2015.
Doc Alliance Selection Award, Festival international du film de Locarno, 2015.

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