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Jodorowsky’s Dune, un film de Frank Pavich : Critique

« Le prophète du cinéma de science-fiction. » C’est en ces termes pour le moins apologiques qu’Alejandro Jodorowsky lance sa présentation de ce qui fut longtemps sa lubie d’adapter pour le grand écran le roman Dune de Frank Herbert.

Synopsis : Au milieu des années 70, soit à mi-chemin entre 2001 L’odyssée de L’espace et Star Wars, le cinéaste chilien Alejandro Jodorowsky se met martel en tête de révolutionner la science-fiction en livrant sa vision très personnelle du roman fleuve de Frank Herbert. Mais une pareille production ne peut se faire qu’avec le soutien d’Hollywood qui n’aura jamais le courage de financer le long-métrage. Les deux ans et demi de travail de préparation n’aboutiront donc à rien, sinon à une intarissable source d’inspiration et de fantasmes.

Une exploration des bornes de l’imagination cinéphilique

Il faut dire que cette obsession messianique était déjà omniprésente dans ses précédents films, El Topo et La montagne Sacrée, laissant présager chez lui une vision clairement religieuse de sa propre œuvre et une confiance en soi digne d’un monomaniaque illuminé. C’est cette approche pleine de grands espoirs qui irrigue le documentaire qu’a consacré Frank Pavich aux préparatifs de ce film qui n’a jamais été fait. Narré à la manière d’une fable, alimentée par l’enthousiasme de ses intervenants, la véracité de l’intégralité de cette aventure avortée est par moment difficile à avaler. L’objectivité du documentaire se retrouve ainsi mise à mal par les extravagances d’un Jodorowsky  beau parleur mais surtout par l’absence de partialité dans l’anticipation du succès qu’aurait rencontré le film s’il avait vu le jour. Mais peut-être est-ce cette question du flou entre la fiction et la réalité qui fait de Jodorowsky’s Dune une intéressante mise en abyme de ce qu’est le cinéma et de l’exaltation qu’il peut provoquer, autant du coté de ses producteurs que de ses consommateurs.

Pour ceux qui voudraient n’y voir qu’un documenteur fallacieux, la folie des grandeurs qui caractérise la vision qu’avaient Jodororowsky et son équipe de « guerriers » de son projet fera apparaitre la version romancée de chacun de ses choix artistiques comme complétement délirants, mais en même temps la naïveté de sa quête perdue d’avance, digne d’un Don Quichotte du 7ème art, a un arrière-gout de mélancolie à laquelle il est difficile de rester insensible. A l’inverse, ceux qui accepteront dans leur intégralité ce qu’aurait pu être le Dune de Jodorowsky, c’est incontestablement vers un profond sentiment de frustration ne pas pouvoir le voir que pousse ce documentaire. Les documents très détaillés que nous présente Pavich (story-board et les dessins de préparation) et les anecdotes purement improbables qui nous sont racontées (les rencontres « par hasard » des membre de l’équipe) laissent à chacun le choix de placer le curseur entre ces deux extrêmes. Ainsi, les sentiments mitigés que peut susciter les propos contestables que contiennent ce documentaire ne l’empêchent en aucun d’être une pure curiosité que se devrait de voir tout fan de science-fiction désireux de découvrir comment l’ambition d’un visionnaire aurait pu ébranler les codes de son genre de prédilection. Ou pas.

A posteriori, ce que l’on aperçoit des préparatifs du film laisse y entrevoir une œuvre qui aurait effectivement pu être une pièce maitresse dans le genre. Toutefois, l’expérience nous a appris qu’il est impossible de juger un film sur des concept art et moins encore sur les témoignages dithyrambiques et les arguments promotionnels de ses propres artisans. Entendre Jodorowsky dire qu’il n’avait pas lu le roman avant d’en écrire l’adaptation puis ensuite qu’il comptait complétement en changer la fin (« violer Frank Herbert » selon ses termes) -et pas uniquement puisque des décors absents du livre furent conçus-, quand bien même on songe à la frénésie du surréalisme mystique de ses précédents films et à son impossibilité de la mêler à une narration cohérente (chose qu’il apprendra à faire plus tard, en écrivant des bandes dessinées) peut sérieusement donner des doutes quant à l’accueil qu’aurait reçu son scénario. Incontestablement, la portée politique de l’œuvre d’Herbert aurait été -en bien ou en mal- absorbée par un symbolisme métaphysique auquel le grand public est farouchement hermétique. Esthétiquement aussi, toutes les excentricités d’une direction artistique outrancièrement bariolée et d’effets spéciaux irréalistes (rappelons que le technicien Dan O’Bannon était loin du génie de Douglas Trumbull qu’il était chargé de remplacer) auraient très largement pu faire du résultat final, non pas le plus grand film de l’histoire du cinéma, mais bel et bien le nanar le plus kitsch jamais réalisé. Encore une fois, ce sera à chacun d’émettre sa propre théorie sur la qualité de ce film qu’ils ne verront jamais. Mais n’est-ce pas la nature même du cinéma que de nous faire rêver de choses qui n’existent pas en vrai?

Il semble au final évident que le chef d’œuvre autoproclamé de Jodorowsky ait bien fait de ne pas ne se faire, tant c’est en tant que non-film qu’il a su acquérir son statut de film culte. Ce paradoxe est un phénomène passionnant comme seul le cinéma peut en générer et sur lequel il est vraiment captivant de se pencher si l’on veut réfléchir à la nature même de l’Art en général.

Jodorowsky’s Dune : Bande-annonce

Jodorowsky’s Dune : Fiche technique

Réalisateur : Frank Pavich
Intervenants : Alejandro Jodorowsky, Michel Seydoux, H.R. Giger, Brontis Jodorowsky, Richard Stanley…
Directeur de la photographie : David Cavallo
Montage : Alex Ricciardi, Paul Docherty
Musique : Kurt Stenzel
Producteurs : Frank Pavich, Travis Stevens, Stephen Scarlata
Production : City Films, Caméra One, Endless Picnic
Distributeur : Nour Films
Genre : Documentaire
Date de sortie : 16 mars 2016

Etats-Unis – 2014

Divergente 3 : Au-delà du mur, un film de Robert Schwentke : Critique

Après un premier film qui mettait poussivement en scène une société dystopique dont nous cherchons encore la logique et un deuxième qui nous expliquait que tout cela n’était qu’une vaste blague métaphysique, la saga Divergente revient pour nous emmener au-delà du mur.

Synopsis: Suite des aventures de Triss et ses compagnons. Après la chute de Jeannine et du régime des factions, la population de Chicago découvre qu’un autre monde s’étend au delà du mur d’enceinte. Mais quand certains veulent connaitre la vérité, d’autres craignent de nouvelles menaces…

Le début de la fin de l’éternel recommencement 

Fébriles après la révélation finale de l’épisode précédent, nous retrouvons donc Triss, Quatre, le frère de Triss, Miles Teller et Zoé Kravitz prêts a tout pour échapper à la nouvelle dictature de Naomie Watts (au bout d’un moment on fait l’impasse sur les noms), il découvrent alors un monde ravagé (comme c’est original) et sont récupérés et embauchés par le « bureau », des scientifiques dirigés par un certain David (Jeff Daniels) qui leur promet qu’ensemble ils sauveront le monde. Vaste programme. Déjà que l’univers imaginé par la romancière Veronica Roth ne semblait pas avoir trop de sens dans les deux premiers films, ce troisième opus repousse les limites du n’importe nawak.

Le scénario est cousu de fil blanc, les mêmes fils qui composent les intrigues des Labyrinthes et autre 5ème vague. A force de monter des sagas sur le même postulat que le monde est dirigé par des organismes surpuissants qui mentent à la population, il y a forcément un moment où ça ne marche plus. Ainsi, on trouvera presque insultante la démarche de nous faire croire que les nouveaux personnages œuvrent pour le bien commun avant de mettre à mal nos certitudes avec un twist attendu. Certes des films qui racontent tous plus ou moins la même histoire, c’est assez habituel. En revanche qu’une saga nous resserve la même architecture d’un film à l’autre quand elle se vante d’avoir une continuité, c’est plutôt énervant. Donc comme d’habitude Triss et ses amis fuient une faction totalitaire, en rejoignent une autre qui explique (dès fois qu’on ait pas compris) que Triss est spéciale, découvrent que celle-ci est aussi totalitaire que la précédente et décident de s’enfuir. L’un d’eux se fait enlever par les méchants, au même moment ils découvrent que ceux-ci veulent laver le cerveau de tout le monde. S’ensuit une bataille finale où les plans sont contrecarrés avant une annonce de ce qu’il va se passer dans le prochain épisode. Et histoire d’en remettre une couche, Miles Teller se joint à eux, les trahit, puis revient avec eux, puis les re-trahit etc.

En parallèle, l’univers se développe avec plein de nouveaux trucs trop high-tech pour que le public comprenne bien qu’il est devant un film de science-fiction. Des aéronefs trop cool, un mur de camouflage optique géant, des bâtiments argentés aux formes arrondies (parce que le carré c’est pas trop S-F m’voyez), des systèmes de surveillances holographiques ressemblant à des simulateurs de vol et surtout des petits drones capables d’augmenter le champs de vision des protagonistes tout en leur prodiguant des boucliers résistant à tout. En quoi cela sert-il le propos du film ? Disons que, à la manière des simulations qui n’en finissaient pas de se superposer dans le précédent film, toute cette diarrhée de gadgets semble n’avoir pour but que de détourner l’attention du spectateur avant qu’il ne se rende compte qu’il regarde une bouse. On appréciera alors une séquence de décontamination à base de gel orange particulièrement creepy, des boucliers holographiques tous verts, et tout un tas d’autres trucs qui auraient eu l’air super futuristes dans les années 80. Quant aux « ajouts » apportés à l’histoire, parce qu’en forçant un peu on arrivera bien à trouver un sens à tout ça, on découvre avec plus de plaisir encore que les scénaristes (ou la romancière, au choix) ne se sont vraiment pas foulés. Entre l’explication du génome humain décrypté directement piquée sur Bienvenue à Gattaca et Jeff Daniels qui nous fait une crise de démiurge à la Truman Show dans le dernier quart d’heure, on se dit qu’Andrew Niccol doit être content de se voir pillé ainsi dans de gros succès teen S-F , alors que ses derniers films se sont ramassés au box office.

Plus qu’un épisode avant la fin. En attendant, Divergente confirme dans ce troisième film qu’elle est probablement ce que Hollywood a produit de pire en terme de saga post-apo adolescente. Bouffant sans aucune gêne à tous les râteliers, reprenant ici et là des éléments de gros succès pour les recycler sans faire l’effort de les comprendre (un plan à la Borderland qui n’a rien à faire là…). Une saga lisse, sans aspérité ni génie, se contentant d’une vague mise en contexte moralisatrice (le conformisme c’est pas bien), avant d’ouvrir grand les vannes du n’importe quoi. Ça n’avait pas de sens au début, ça n’en a toujours pas, et ce jusqu’à la dernière image qui pose la question suivante : Si votre climatiseur ou votre machine à laver sautent, si votre régime totalitaire part en miette, avant d’appeler une divergente ouvrez tous les placards et regardez sous les lits. Parce qu’on ne sait jamais. Il se pourrait qu’il y ait un Jeff Daniels derrière vous !

https://www.youtube.com/watch?v=e2y5YVtL81s

Fiche technique : Divergente 3: Au-delà du mur

Titre original: The Divergent Series: Allegiant
Réalisation: Robert Schwentke
Scénario: Noah Oppenheim, Adam Cooper, Bill Collage, Stephen Chbosky
Acteurs principaux: Shailene Woodley, Theo James, Miles Teller, Zoë Kravitz, Naomi Watts
Musique: Joseph Trapanese
Photographie: Florian Ballhause
Direction artistique: Scott Dougan
Costumes: Marlene Stewart
Sociétés de production Lionsgate, Summit Entertainment
Pays d’origine: États-Unis
Genre: science-fiction
Sortie: 9 Mars 2016

 

Nina Forever, un film de Chris & Ben Blaine : Critique

Encore un film anglais totalement barré mais qui ne vous laissera pas de marbre et risque de vous travailler pendant un bon moment !
Nina Forever c’est ce genre de film difficile à classer entre comédie horrifique, drame psychologique et romance psychédélique. Le genre qui vous laisse dubitatif mais vous scotche à l’écran tant vous voulez comprendre où le réalisateur a voulu en venir et jusqu’où il va bien pouvoir vous emmener.

Synopsis : Après le décès de sa petite-amie Nina, Rob entame une relation avec la jeune et sexy Holly. Mais Nina revient d’entre les morts pour semer le trouble dans le nouveau couple…

Nina Forever : une histoire d’amour ? 

Est-ce une histoire d’amour ? Si oui, de quel couple s’agit-il ? Là est la question.
Le spectateur assiste désemparé à la mise en place d’un triangle amoureux d’une nature étrange. Dans les bras de la jeune Holly (éblouissante Abigail Hardingham), Rob (Cian Barry) se console de la perte de sa défunte petite amie, Nina (Fiona O’Shaughnessy, sulfureuse et piquante), morte dans un accident de voiture pour le moins violent – en témoignent le sang et la guibolle disloquée de son fantôme. Mais l’ex en question n’est pas prête à laisser sa place à la nouvelle prétendante. Loin de là. Et elle intervient à chaque fois au moment crucial que sont leurs ébats.
Telle une Vénus sortant des eaux, Nina, totalement nue, émerge lentement d’une mare de sang et s’épanouit avec grâce parmi les draps blancs. Draps qui deviendront rouges par la suite pour des raisons pratiques et sans nul doute métaphoriques. Le rouge est la couleur de la passion, certes mais il symbolise aussi l’omniprésence et l’emprise du fantôme. Et rouge est la couleur des serviettes de bain, des fleurs et du T-shirt de Nina que Rob conserve si précieusement… La symbolique est très présente dans ce film macabre au visuel envoûtant.

Femmes fatales :

Nina prend alors de plus en plus d’ampleur au sein du couple et creusant sa place dans l’esprit de la jeune Holly qu’elle effraie et attire tout à la fois. Sa présence et sa toute-puissance sont autant de qualités dont elle dépouille lentement son ancien amant. En effet, plus on avance dans le récit et plus Rob, au départ idéalisé par Holly, se montre tel qu’il est véritablement : faible, apeuré, inutile.
Car tout ce qui faisait l’attrait du jeune homme aux yeux de Holly résidait dans sa dépendance à Nina, son dévouement, sa culpabilité et sa mélancolie. Et c’est bien ce jeune garçon sombre et mystérieux du début du film qui avait séduit la curieuse et morbide Holly. Mais une fois le voile levé sur le personnage, Rob apparaît comme un être triste, sans ambition (il a un doctorat mais travaille dans un supermarché), nuisible et lâche ! Nina s’impose comme l’essence même de sa personnalité, l’étincelle du couple et la flamme qui attire tant Holly.
En fait, Nina domine son ancien amant dans la plupart des scènes de confrontations et même quand Rob trouve le courage de lui répondre, le dernier mot reste pour le fantôme. La mère de la défunte (une extension de Nina qui tente de séduire le jeune homme) garde elle aussi le contrôle sur Rob, soumis et dépendant à son ancienne belle-famille mais carrément insupportable aux yeux du père qui finira par lui balancer ses quatre vérités.

Nina Forever est partout, gravée au creux du bassin de Holly comme un pacte scellé avec le diable, gravée dans sa tête, dans son subconscient, lui montant le crâne contre la gente masculine. S’agit-il d’un film féministe ou seulement fataliste ? Il est vrai que ces dames sont placées sur le devant de la scène et que les hommes sont mis à mal ! Nina est prépondérante, fantasmagorie hégémonique et son discours s’adresse exclusivement à Holly. Elles forment presque un couple qui exclut Rob inévitablement. Dans l’une des scènes, Nina ira jusqu’à cacher le visage de cet homme rabaissé, ignoré, quasi humilié. Est-elle une âme sœur ou une personnification démoniaque ? Une interview prochaine des réalisateurs devrait nous en dire davantage…

Toujours est-il que Nina Forever perturbe et fait couler de l’encre ; c’est ce qui nous a plu d’emblée dans ce film déjanté et très perspicace des Frères Blaine. Et l’humour sooo british est rehaussé par la performance intuitive et « couillue » des deux actrices Abigail Hardingham (prochainement dans Sasquatch) et Fiona O’Shaughnessy (Alexandre, Malice in Wonderland, la série Utopia). Un duo pervers au charme irrésistible !

Nina Forever : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=1IokJt_05co

Fiche Technique : Nina Forever

Réalisateurs : Chris & Ben Blaine
Scénario : Chris & Ben Blaine
Interprétation : Abigail Hardingham (Holly), Cian Barry (Bob), Fiona O’Shaughnessy (Nina), Elizabeth Elvin (Sally), Sean Michael Verey (Josh), David Troughton (Dan)…
Production : Epic Pictures, Jeva Films, Charlie Productions, The Ark Movie Fund, Brand & Deliver, Casualties Bureau
Musique : Vicki Williams
Costumes :Imogen Loveday
Maquillage : Saffron Powell
Effet spéciaux : Liam Doyle, Dan Martin
Effets visuels : Lee Holmes, Matthew Jones, M.J. McMahon, Daniel Stenhouse
Durée : 98′
Genre : Romance, fantastique
Sortie internationale : Janvier 2016 (Japon), Février 2016 (USA), Mars (Luxembourg), pas de date prévue pour la France
Sortie DVD et Blu-Ray : 22 Février 2016 (Royaume-Uni)

Récompenses : BIFA, frightest Awards, Méliès d’argent au Lund International Film Festival, Press Award au Festival du Film Morbide, Meilleure réalisation au Toronto After Dark, Wonderland Award Trieste Science, Festival de Fiction, Melbourne Underground Film Festival, Meilleur Film étranger au Another Hole in the Head Festival.

Royaume-Uni – 2015

Les Chroniques de Shannara Saison 1: Critique Série TV

Attendue comme une énième adaptation de roman visant un public ado, Les Chroniques de Shannara (d’après la saga du même nom de Terry Brooks) n’a pas la prétention d’être plus que cela.

Not another teen fantasy

Si la présence de MTV à la production ne laisse aucun doute quand au public visé, bien que le choix de la fantasy ultra geek soit plutôt osé vu la réputation de la chaîne, la série a tout de même plusieurs atout dans sa poche qui lui permet de sortir son épingle du jeu. Confiée aux bons soins d’Alfred Gough et Miles Millar, qui s’étaient fait discrets depuis la fin de leur précédent succès Smallville (incontournable des soirées du samedi soir), la série réussit par un étrange jeu de références entrelacées à se construire une identité particulière donnant a cette histoire d’elfes, d’humains et de gnomes combattant les forces du mal un capital sympathie non négligeable.

Rien de bien nouveau coté histoire : L’Arbre protecteur +100 contre les engeances démoniaques se meurt et menace de libérer une armée de démon sur les quatre royaumes (elfes/humains/gnome/troll). N’écoutant que leur courage, qui ne leur dit pas grand chose, la princesse elfe Amberle, le guérisseur sang-mêlé Will et la voleuse humaine Eretria (tous de niveau 1 sauf la voleuse qui serait plutôt un niveau 4) se lancent dans une quête pour sauver le monde du vilain pas beau Dagda-mor (boss final). Autant ne pas mentir sur la marchandise, d’entrée de jeu ça ne vole pas haut, et l’on éprouve rapidement le sentiment d’avoir un produit opportuniste qui tente de ramasser les dernières miettes du mastodonte de Peter Jackson. Mais difficile de bouder son plaisir devant cet univers quand on a passé son enfance à jouer à Warcraft, Diablo, ou à lire de la fantasy sous la couette. C’est finalement ce classicisme assumé du genre qui rend la série attachante avec son récit mêlant enjeux a grande échelle et considérations plus individuelles, quête principale et quêtes annexes. Shannara assume son héritage a fond, allant jusqu’à placer ses décors en Nouvelle-Zélande et recruter John Rhys-Davies (ex-Gimli du Seigneur des Anneaux) pour interpréter le roi des Elfes Eventine. Magie, dragons, démons etc, tout le cahier des charges y passe. Une générosité de bonne aloi, d’autant que les effets spéciaux sont d’une qualité tout à fait honorables.

Shannara n’en oublie pas pour autant de se démarquer de ses aînés en ajoutant une dimension post-apocalyptique assez dépaysante. Contrairement à ses prédécesseur, ce monde ne prend pas place dans une époque ancienne fantasmée mais propose un futur possible après la chute de l’humanité suite à une catastrophe d’origine inconnue. Dans un monde ravagé par l’échec de la COP 57, nos héros évoluent entre les décors grandioses de la fantasy pure et les vestiges de notre époque. Une carcasse de voiture par ici, des zones toxiques de produits chimiques par là… Si des économies de budget trop évidentes peuvent prêter à rire (on ne verra jamais San Francisco en ruine a l’écran), il est difficile de ne pas reconnaître le travail formidable de la production. Les décors sont suffisamment crédibles et minutieux pour que l’on y croit, et les costumes, marquent par leur originalité par rapport aux canons du genre, donnant à chaque ethnie une apparence particulière facilement identifiable. Un peu comme si les armures rutilantes du Seigneur des Anneaux rencontraient les cuirs cloutés de Mad Max. Il fallait y penser, mais force est d’admettre que ça a de la gueule ! Il est important de le noter parce que c’est finalement là que se joue la crédibilité d’un tel univers, et c’est régulièrement cet aspect qui pêche dans les séries de fantasy, préférant souvent le kitch un peu baveux (à l’exception de Games of Thrones éventuellement).

En habiles faiseurs, Gough et Millar partent de cette belle base pour tisser leur récit en piochant ça et là leurs inspirations. On pense au Seigneur des Anneaux bien sur, mais aussi a S.T.A.L.K.E.R (avec les zones irradiées), bref l’univers imaginé par Terry Brooks semble être assez riche pour proposer une série tout à fait divertissante. Plus surprenant en revanche cette greffe d’une dimension teen movie, complètement assumée certes, mais particulièrement risquée, car le genre n’a pas vraiment la côte chez les lecteurs de Tolkien ou les rôlistes confirmés. Il faut dire aussi que l’image du geek a souffert d’une décennie de films présentant cette culture comme un repère de puceau et de pervers polymorphes bedonnant (sympa les mecs). Juste retour de flamme finalement. Toujours est-il que nous pouvons voir notre trio de joyeux compagnons se transformer progressivement en ménage à trois dont le seul moteur semble être l’ambiguïté sexuelle tandis que le spectateur hésite entre la team Eretria ou la team Amberle (faite chauffer les hashtag!). Dur la vie de héros, il faut toujours que deux filles en pince pour toi. Au delà de ce love triangle manifestement imposé par les producteurs, certaines images teen s’incrustent de façon plus intrigante. Les deux rivales règlent leur soucis personnels dans les vestige d’un lycée, les scénariste poussant l’ironie en faisant revêtir à la princesse un blazer de sportif (symbole de popularité ô combien fameux) et ramasser des dès à vingt faces (quand on dit que l’héritage JDR est assumé). Plus tard, au détour d’une péripétie, nous avons carrément droit à une scène de bal, avec en bonus un relooking express d’Eretria qui quitte le temps d’un slow son costume de voleuse bad-ass pour une jolie robe +10 en féminité. Autant le dire tout de suite, si Shannara se fait reléguer au rang de « Game of thrones pour ado », elle l’aura bien cherchée (même si elle ne rechigne pas devant une certaine violence). Et pourtant cet aspect, qui pourrait en rebuter plus d’un, n’est pas si désagréable et apporte un peu d’épaisseur aux personnages et de la nouveauté dans un genre trop souvent soumis à son besoin d’épique. Ces petits écarts de registre font l’effet de petite pastilles pas désagréables et s’intègrent assez bien dans un récit plus classique, sans pour autant devenir le principal point de focalisation des scénaristes.

En plus de la quête principale, la série développe en parallèle d’autres aspects non moins importants. L’intrigue autour de la famille royale et de la succession au trône amène d’autres enjeux. Les pérégrinations du druide Allanon et de son apprenti posent tranquillement les bases pour les saisons à venir et certains épisodes se permettent de sortir un peu du récit pour proposer quelques développements bienvenus de l’univers. L’affrontement avec le bourreau permet d’évoquer les ravages de la guerre tandis que l’histoire autour de la colonie humaine Utopia apporte des éclaircissement bienvenu sur les relation entre les ethnies tout en se permettant ponctuellement une petite touche western pas désagréable. Quelques clins d’œil amusants à l’ancien monde (notamment une vidéo de Star Trek prise par les colons pour un documentaire où Spock passe pour un elfe lourdingue) finissent d’enrichir le tout. Fort de toutes ces possibilités, les scénaristes se lâchent et composent un récit étonnamment riche, divertissant, qui ne souffre d’aucun temps mort, aidés dans leur tâche par un casting assez haut de gamme : John Rhys-Davies bien sûr, mais aussi Manu Bennett (Arrow, Le Hobbit), James Nemar (Django Unchained, Horns) et l’agréable surprise de revoir Ivanna Baquero dans le rôle d’Eretria, qui a bien grandi depuis Le Labyrinthe de Pan.

On aimerait dire que Shannara est une réussite totale et la bonne surprise de l’année, car elle a pour elle cette richesse palpable qui ne demande qu’à être exploitée. Néanmoins, difficile de défendre des choix musicaux parfois douteux, bien que l’effort de sortir des canons de la musique symphonique épique est salué (il y a une chanson de Woodkid à la fin, ça rattrape un peu), ou une réalisation qui va du fonctionnel au très moyen (stop au flash-back avec filtres dégueu!). A l’heure où de plus en plus de séries ont des prétentions cinématographique, la mise en image paraît parfois anachronique, avec son montage à la machette (pour insérer les coupures pubs) et ses nombreuses scènes qui semblent tournées dans le même décors naturel (la plage surtout, c’est souvent la même et ça se voit). Mais même malgré ces écueils qui pourront toujours être rattrapés, la série reste divertissante et vaux mieux qu’une réputation de fantasy à la sauce MTV.

[Fiche technique] Les Chroniques de Shannara :

Titre original : The Shannara Chronicles
Genre : fantasy, aventure, ado
Création : Alfred Gough et Miles Millar, d’après la série littéraire Shannara de Terry Brooks
Production : Farah Films, Millar Gough Ink, Raygun One, Sonar Entertainment, MTV Production Development, Paramount Television
Acteurs principaux : Austin Butler, Poppy Drayton, Ivana Baquero, Manu Bennett, Aaron Jakubenko, Jonathan Rhys-Davies
Musique Felix Erskine,Lukas Burton
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : MTV
Nb. de saisons : 1
Nb. d’épisodes : 10
Durée : 43 minutes

Feux dans la plaine, un film de Kon Ichikawa : critique DVD

Le grand film sur les horreurs de la guerre édité en DVD

Synopsis : Février 1945, sur l’île de Leyte, dans l’archipel philippin, un soldat japonais, Tamura, tuberculeux, est rejeté par son chef d’escadron et refusé à l’hôpital militaire. Il erre donc dans la jungle philippine.

Le film commence par une claque. Une claque donnée à Tamura, qui finalement donne une bonne image du film. Car le minimum que l’on puisse dire, c’est que Feux dans la plaine, le 36ème film de Kon Ichikawa, adapté du roman de Shohei Ooka, est une claque pour le spectateur, et a dû en constituer une également pour les Japonais à sa sortie.
En effet, en cette fin d’années 50, la défaite du Japon à la fin de la Seconde Guerre Mondiale constitue un tabou. Dans la culture nippone, on gagne ou on meurt, mais on ne perd pas. Les occupants Américains eux-mêmes recommandent de ne pas en parler : il faut redresser le pays, lui redonner le moral, donc il faut éviter les sujets douloureux. Une forme de censure s’est emparée du sujet. La honte est terrible.
Feux dans la plaine sera le premier grand film à traiter du sujet (il sera un précurseur, annonçant entre autres l’immense épopée de Masaki Kobayashi, La Condition de l’homme, film de 9h30 sur le même sujet qui sortira deux ans plus tard). Et la méthode employée sera pour le moins brutale. Il commence par un portrait sans concession d’une armée en déroute.
Le constat est terrible : les soldats japonais sont coupés de leur commandement, abandonnés à eux-mêmes sans matériel et sans ravitaillement. Le désœuvrement et la faim minent le moral des troupes. L’Armée Impériale est devenue une armée de mendiants. Les officiers, ne sachant que faire, emploient leurs hommes à… creuser une tranchée, sans pelle ni pioche, utilisant tout ce qui peut leur passer sous la main pour accomplir cet acte inutile.
Ce dénuement est encore rendu plus douloureux lorsqu’il est comparé à la situation des Américains. Les rares que l’on voit dans le film sont à l’exact opposé des Japonais : bien nourris, en pleine santé, débordant d’énergie et d’espoir, bien équipés, et se déplaçant en véhicules sur des routes bien droites.
Dans ce contexte, le soldat Tamura peut être vu comme un symbole de cette armée en déroute. Affaibli par la maladie, rejeté aussi bien par son officier que par les médecins, il est abandonné de tous, laissé à lui-même. Les rares ordres qu’il reçoit sont contradictoires. Finalement, il se laisse aller, faisant confiance au seul hasard pour décider du chemin à suivre.

Visions d’enfer

Au-delà de la vision terrible d’une armée en déroute, Kon Ichikawa va donner de la guerre une image absolument horrible. Son film est d’une grande violence, avec des scènes difficilement supportables encore de nos jours.
Son principe est clair : faire de la guerre un véritable enfer sur terre. Les soldats errants ressemblent à des morts en sursis, ayant tout abandonné, y compris l’espoir. Ils ont l’air d’âmes perdues dans une vallée de larmes et de douleurs. Les corps qui s’effondrent dans la boue omniprésente, les flammes et les feux qui ponctuent le film, un village fantôme, les cadavres entassés à la porte d’une église : c’est bel et bien au plus profond de l’enfer que nous plonge la caméra d’Ichikawa. Certains plans font immanquablement penser à des tableaux de Bosch ou Bruegel.
Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise : les scènes d’intérieur sont plongées dans les ténèbres (représentant sûrement celles qui habitent ces personnages désespérés), et l’extérieur est une jungle que les lianes envahissantes rendent impraticable ; les gros plans insistants ne cachent rien des sentiments de détresse et de violence d’une population qui perd progressivement son humanité ; enfin, les bruits (de bombardements, de hurlements…) constituent autant d’agressions sonores qui s’ajoutent à celles de la vue.
Dans cet enfer, les soldats apparaissent comme des âmes damnées. Progressivement, Tamura se défait de ce qui fait de lui un soldat : il abandonne son arme, ses godillots, etc. Mais le plus grand risque, celui qui parcourt toute la seconde moitié du film, c’est le risque de perdre son humanité. Le risque de voir cette guerre faire de lui un monstre, le renvoyer à son animalité primitive. La guerre, c’est ce qui libère la bestialité.
Par sa mise en scène à la fois inventive et terrible pour les nerfs de ses spectateurs, Ichikawa nous livre un film choc, incroyablement moderne pour son époque, ce qui explique le mauvais accueil critique et public en cette fin d’années 50. Le revoir de nos jours, c’est plonger dans un long cauchemar éveillé, peuplé d’images baroques, s’enfonçant en spirales vers un final où s’allient l’horreur et le désespoir.

Le 1er mars 2016 disponible pour la première fois en France en DVD et Blu Ray

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Version remasterisée en Haute Définition
Format Cinémascope – 16/9 compatible 4/3
Langues: Japonais/ Son Mono / Sous-titres français
Japon / Noir et blanc / 1959/ 108 mn
Interview de Bastian Meiresonne, co-auteur du Dictionnaire du Cinéma Asiatique Directeur Artistique du Festival International des Cinémas d’Asie de VeSoul

Edition RIMINI EDITIONS
Distribution ARCADES

Feux dans la plaine – Bande Annonce

Feux dans la plaine – Fiche technique

Titre original : Nobi
Réalisateur : Kon Ichikawa
Scénario : Natto Wada, d’après le roman de Shohei Ooka
Interprétation : Eiji Funakoshi (Tamura), Osamu Takizawa (Yasuda), Mickey Curtis (Nagamatsu), Mantarô Ushio (Sergent), Kyû Sazanka (Médecin militaire), Yoshihiro Hamaguchi (Officier).
Photographie : Setsuo Kobayashi
Montage : Tatsuji Nakashizu
Musique : Yasushi Akutagawa
Producteur : Masaichi Nagata
Société de production : Daiei Studio, Kadokawa Herald Pictures
Société de distribution : Daiei Eiga
Editeur du DVD : Rimini éditions
Récompense : Léopard d’or, festival de Locarno 1959
Date de sortie (Japon) : 3 novembre 1959
Date de sortie du DVD : 1er mars 2016
Durée : 108’
Genre : guerre

Japon-1959

Théo et Hugo dans le même bateau, un film d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau : Critique

Parmi de nombreux films français sélectionnés à la Berlinale cette année, une des perles se trouve dans la Panorama, dont l’importance n’est inférieure qu’à la Compétition. Théo et Hugo dans le même bateau, fruit de la dernière collaboration d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, raconte la première rencontre de deux jeunes hommes à Paris.

Synopsis : Ils se rencontrent dans un club libertin, mais la complicité entre eux dépasse le simple lien charnel. Dans les rues nocturnes, une histoire d’amour épanouit, mais le doute sur la santé vient briser leur confiance fragile. Ce sont deux flâneurs de la nuit parisienne à la recherche d’intimité, malgré leur insécurité.

L’amour et la maladie en temps réel

 Théo (Geoffrey Couët), novice dans un club libertin (ou une boîte à culs, selon le terme du milieu gay), couche avec Hugo (François Nambot), un jeune plus expérimenté. La scène de sexe dure une vingtaine de minutes avec en gros plans des vraies fellations, ce qui peut faire scandale chez certains. Son intensité reste pour la plupart de temps au même niveau et le public peut donc perdre patience vers la fin. Toutefois, ce choix est cohérent avec une esthétique réaliste. Après tout, le sexe n’est pas toujours comme dans le porno.

Le récit se veut en temps réel, à l’instar de Cléo de 5 à 7, une référence formelle soulignée par le titre international du film : Paris 05:59. Et comme le chef-d’œuvre de Varda, Théo et Hugo aborde aussi le thème de maladie, cette fois l’épidémie du sida qui est toujours un sujet au cœur de la communauté LGBT. Théo, bien emballé et ignorant du statut séropositif (sous traitement et non détectable) de Hugo, néglige de mettre un préservatif . La nuit engloutie de passion est interrompue par une visite à l’urgence hospitalière. Ici le film devient une sorte de mode d’emploi pour la prévention d’infection VIH après des rapports sexuels non protégés. Les auteurs présentent un mélange parfait de l’idéalisme et du réalisme en nous montrant ce qu’il faut faire en même temps que la panique qu’on peut éprouver.

Cet incident dilue la testostérone dans la première partie du film et permet une troisième partie plus calme et romantique. Le film a parcouru le chaud, le froid et enfin arrive à une promenade douce dans la nuit parisienne. Les conversations par lesquelles les protagonistes font plus ample connaissance sont particulièrement touchantes : chaque gay de cette génération s’y voit lui-même, les même angoisses et les mêmes bonheurs, les mêmes doutes et les mêmes désirs. C’est aussi dans cette partie que le film devient trop ambitieux. Si un petit passage consacré à la sérophobie suit logiquement la visite hospitalière, les longues conversations avec un vendeur de kebab syrien sont ostensiblement politiques et narrativement trop forcées. Mais l’idée est toujours valable et réaliste : les vendeurs de nourriture nocturnes sont nos meilleurs amis à la sortie de boîte et on discute d’une façon différente qu’en journée.

Vers la fin, l’ambiguïté des décors, de l’éclairage et des jeux des acteurs crée un effet inattendu sur le registre du film. Certains croyaient que Hugo allait tuer Théo, comme dans un film d’horreur. Ce n’est peut-être pas un effet voulu, mais quand on ramène les inconnus dans le secret, l’ambiance a parfois un goût de film noir, volontairement ou pas. Et comme dans la dernière séquence, quand le partenaire se montre un peu manipulateur, on est seul à juger s’il s’agit d’une passion d’un instant ou d’une relation malsaine. Heureusement, dans ce film décidément moderne, l’amour ne dure que vingt ans, une période imposée arbitrairement par Hugo et correspondant à la durée de la vie de couple de deux réalisateurs. Mais « Ça vaut le coup », disent-ils.

Théo et Hugo dans le même bateau : Bande-annonce

Théo et Hugo dans le même bateau : Fiche technique

Réalisation : Olivier Ducastel, Jacques Martineau
Scénario : Olivier Ducastel, Jacques Martineau
Interprétation : Geoffrey Couët (Théo), François Nambot (Hugo)
Image : Manuel Marmier
Montage : Pierre Deschamps
Son : Tristan Pontécaille
Musique : Karelle-Kuntur
Décors : Barnabé d’Hauteville
Production : Emmanuel Chaumet
Société de production : Ecce Films
Société de diffusion : Épicentre Films
Genre : Drame romantique
Durée : 97 min
Festivals : Berlinale, Écrans mixtes de Lyon
Dates de sortie : 27 avril 2016

France – 2016

Man seeking woman, une série de Simon Rich : Critique

Inédite en France et diffusée en catimini aux Etats-Unis (sur FXX, considérée comme le laboratoire d’expérimentation de FX), la série conçue par Simon Rich a pourtant tout ce qu’il lui faut pour atteindre le statut de culte. Ayant fait ses preuves en tant qu’auteur au Saturday Night Live, cet humoriste a publié à moins de trente ans le roman à sketch « Homme cherche femme et autres histoires d’amour », dont le succès l’a poussé, dès l’année suivante, à concevoir une série se concentrant sur les difficultés de constituer un couple pour les hommes de sa génération.

Synopsis : Tout juste plaqué par sa petite-amie, le petit monde de Josh Greenberg s’effondre autour de lui. Avec l’aide de son meilleur pote Mike et de sa grande sœur Liz, il va tenter de relancer une nouvelle relation amoureuse. De rencarts en rencarts, les plans foireux et les désillusions se multiplient.

L’amour ne serait-elle que pure folie ?

Un sujet pourtant rabâché par un nombre incalculable de sitcoms, sauf que Rich en a mis au point une vision purement déjantée mais très juste, et ce grâce au soutien financier de Lorne Michaels, le fondateur du SNL. Et, même si tous les épisodes tournent autour du même personnage et son entourage, l’autonomie feuilletonnante de chaque histoire apparente une nouvelle fois la série à une succession de vignettes comiques d’une vingtaine de minutes, le format idéal pour explorer un concept sans s’y appesantir ni perdre de rythme.

Ce personnage principal c’est Josh, interprété par Jay Baruchel, révélé dans la série Les années Campus de Judd Appatow et depuis vu dans Tonnerres sous les Tropiques et C’est la fin mais surtout doubleur principal de Dragons 1,2 bientôt 3 et la série. Excellent stéréotype du looser immature, tour à tour hilarant et pathétique, ce jeune homme timide entretient un rapport des plus maladroits envers les femmes, ce qui est brillamment décrit via à un humour surréaliste qui exacerbe jusqu’à l’absurde, chacun des sentiments qui vont traverser sa quête. Ainsi, tout ce que peut ressentir Josh, et à travers lui chacun des spectateurs qui a vécu ces situations de célibataires ou même en couple (car il arrive à Josh de se caser… le temps d’un épisode) est astucieusement illustré à l’écran par un gag jamais gratuit ou est incarné par une créature qui n’aurait jamais trouvé sa place dans une comédie romantique aussi décalée soit-elle. Et l’intelligence de l’écriture sera aussi d’inclure à cette tonalité irrévérencieuse une part touchante de mélancolie, d’étendre le sujet des relations hommes/femmes au-delà du personnage de Josh en adoptant à l’occasion le point de vue d’autres personnages et de ne pas tomber dans une vision machiste de la femme, un épisode s’intitulant d’ailleurs Woman seeking man.

Foisonnants d’idées malgré un budget assez réduit, comme vient le rappeler le générique d’ouverture dans une animation très classique, les épisodes se suivent en accumulant les détournements satiriques les plus rocambolesques des rapports à l’amour dans une société numérisée et individualiste telle que la nôtre. Même si toutes les situations ne sont pas aussi pertinentes, beaucoup d’entre elles offrent leur lot de scènes mémorables. Voir son ex sortir avec Adolph Hitler, recevoir un appel de Barack Obama pour féliciter d’avoir abordé une fille, être jaloux d’un pénis géant qui sympathise avec sa petite-amie ou encore tenir une conférence sur les bienfaits de la masturbation… tant d’exemples de gags What the fuck et innovants qui prouvent que les scénaristes ne manquent pas d’audace et que même le renouvellement vers une seconde saison n’a pas épuisé leur gout pour les hyperboles les plus culottées. Car, contrairement à ce que l’on pouvait en craindre, la saison deux conserve la même folie créatrice, la même sincérité intimiste mais surtout la même justesse dans son propos, car  même si elle est un peu moins émouvante -le contrecoup de la rupture qui servait de point de départ à la saison 1 étant atténué-, on ne peut en aucun cas, comme à beaucoup de séries du même format, lui reprocher de tourner en rond.

Derrière un pitch banal et un humour que d’aucuns qualifieront de crétin, voire de vulgaire, c’est sur une analyse minutieuses des relations hommes/femmes poussées au paroxysme de leur absurdité par des détournements métaphoriques et délirants des codes fantastiques que repose cette excellente surprise qu’est Man Seeking Woman. Espérons que l’on pourra un jour la voir en France…

Man seeking woman : Teaser

Man seeking woman : Fiche technique

Créateur et showrunner : Simon Rich
Autres scénaristes : Robert Padnick, Dan Mirk, Sofia Alvarez, Ian Maxtone-Graham, Marika Sawyer…
Interprétation : Jay Baruchel (Josh Greenberg), Eric André (Mike), Britt Lower (Liz), Maya Erskine (Maggie),  Robin Duke (Patti)…
Musique : Allen Simpson
Production : Simon Rich, Lorne Michaels, Jonathan Krisel, Andrew Singer…
Société de production : FX Productions, Broadway Video
Nombre de saisons : 2
Nombre d’épisodes : 2 x 10
Format : 20 minutes
Diffusion U.S.A. : FXX
Diffusion France : _
Genre : Sitcom, Fantastique

Etats-Unis / Canada – 2014

Zoolander 2, un film de Ben Stiller : Critique

Synopsis : Blue Steel. Le Tigre. Magnum… Des regards si puissants qu’ils arrêtent des shuriken en plein vol et déjouent les plans de domination mondiale les plus diaboliques. Un seul top model est capable de conjurer autant de puissance et de beauté dans une duck-face : Derek Zoolander ! Quinze ans après avoir envoyé Mugatu derrière les barreaux, Derek et son rival/meilleur ami Hansel, évincés de l’industrie de la mode suite à une terrible catastrophe, mènent des vies de reclus aux deux extrémités du globe. Mais lorsqu’un mystérieux assassin cible des popstars célèbres, les deux has-been des podiums se rendent à Rome pour reconquérir leur couronne de super mannequins et aider la belle Valentina, de la Fashion Police d’Interpol, à sauver le monde. Et la mode. 

Fond de teint et fond vert

            Si le milieu de la mode est un environnement dominé par le maquillage, la mise en scène, l’artifice, le premier volet Zoolander (2001) extrapolait alors jusqu’à la parodie la fausseté régnante du monde de la mode et du mannequinat. Cependant, la parodie que mettait en place le précédent film a laissé place à un délirium cinématographique, notamment travaillé par l’importante utilisation de fonds verts. C’est-à-dire l’utilisation de toiles vertes ou bleues à des fins d’emploi d’effets spéciaux générés par ordinateur. Ces effets numériques monstrueusement appliqués tendent à penser ce métrage comme une œuvre manquant de finition, et de finesse.

            De nombreux gags, tels que l’accident de la voiture de Derek Zoolander avec son fils, ou encore la situation d’Hansel au début du film, sont neutralisés par l’artificialité des effets, et la réalisation pauvre, clichée, presque amateur du film. En effet, dès l’introduction, nous nous attendions à une fausse publicité ou un faux extrait d’un film imaginaire tels que ceux réalisé par Stiller pour son grand film Tonnerre sous les Tropiques (Tropic Thunder, 2008). Il n’en est rien, nous sommes face à la véritable introduction du long métrage, qui met en scène une poursuite d’« agents secrets » – tueurs. Celle-ci est filmée avec une caméra numérique à l’imagerie tendant vers la vidéo, et remployant les clichés de nombreux films d’action : effet de caméra à l’épaule, spatialisation abstraite, multiplicité des points de vue ; on se demande même comment Dan Mindel, chef opérateur des films de J.J. Abrams entre autres, a pu participer à la création de telles images. Un gag à la fin de celle-ci tendra à apporter un certain second degré à ce début de film (voir photo ci à droite) : Justin Bieber, jouant son propre rôle, met en ligne une dernière photo – qui se révèlera être un indice – avant de mourir. Mais ne nous y trompons pas, celui-ci se révélera être finalement véritablement ancré avec un certain premier degré dans son délire.

L’adieu à la distanciation

            La force humoristique des films de Stiller, de Disjoncté (The Cable Guy, 1997) à La Vie Rêvée de Walter Mitty (The Secret Life of Walter Mitty, 2014), se basait sur la distanciation. Une distance crée par la mise en place d’ambivalences : le gars lambda et solitaire / l’excentrique envahissant dans Disjoncté, la monde réel et les fantasmes télévisuels concernant le personnage de Jim Carrey dans le même film ; le cinéma avec le film de guerre et une véritable guérilla dans Tonnerre sous les Tropiques ; enfin les rêves et fantasmes de Walter Mitty et son quotidien dans le film éponyme.

            Les confrontations de ces éléments tenant du fictif au « réel » – aux espaces et temporalités de la réalité et les individus la peuplant – permettaient de créer une puissante matrice de gags. Ici, exit cette distance, le film est complètement investi dans et par le délire de cet univers, en totale liberté, outrepassant toutes les règles qu’il semblait mettre en place, pour se modifier, s’annihiler pour se réinventer, usant de stéréotypes pour les détourner puis utiliser de nombreux clichés. Dans la salle de cinéma, seules les sonorités du film règnent en maitre, on peut entendre de ci de là quelques rires, et voir quelques sourires, lorsqu’on ne voit pas essentiellement des spectateurs endormis, lassés, ou agacés par le film. Le problème d’absence d’ambivalence réalité / élément fictif délirant se retrouve aussi dans le travail du casting.

Défilé au cinéma et délire privé

            Benedict Cumberbatch (voir vidéo ci-dessus), Sting, Susan Sarandon, John Malkovich, Kiefer Sutherland, Billy Zane, Anna Wintour, Justin Bieber et bien d’autres personnalités « célèbres » forment un casting tout en caméos gratuits et private jokes. La présence de quelques-uns jouant leur propre rôle pourrait apporter un attachement à une certaine réalité. On peut parler de celle un peu particulière de Sutherland qui saura en apporter via le caractère purement fictif de sa situation – un homme enceint amant d’un groupe d’orgie – jouant toutefois de sa persona, c’est-à-dire de son image publique, Jack Bauer. Mais il s’agit davantage d’un humour référencé peu universel, que d’un gag de situation. Ainsi aucune véritable connection au réel n’est possible du fait de leur participation au délire fictif du film qui ne fait alors que s’amplifier. Avec ce phénomène, le métrage tend à un certain hermétisme. Le casting principal n’aide pas vraiment à apporter un second, troisième voir centième degré au film. Si on peut s’amuser d’Owen Wilson et de Will Ferell qui cabotinent, Penelope Cruz et surtout Ben Stiller, entre autres, posent problème.

            Dans Tonnerre sous les Tropiques, Kirk Lazarus (interprété par Robert Downey Jr.) explique au personnage joué par Ben Stiller : « Il ne faut jamais jouer un vrai débile. Tout le monde le sait. C’est facile, Dustin Hoffman, dans Rain Man, tronche d’attardé sans être attardé. Il triche aux cartes. Autiste, oui, assurément. Pas attardé. Et puis t’as Tom Hanks dans Forrest Gump : lent, oui, attardé possible, attelles aux deux jambes, n’empêche qu’il en mets plein la vue à Nixon et qu’au ping-pong c’est un monstre. Rien d’un attardé. (…) T’as joué à fond l’attardé mec ! Faut jamais jouer à fond l’attardé. ».

Ci-dessous la totalité de la réplique à partir de 1 minute 58

Si on reprend cette réplique pour la rapprocher du jeu de Ben Stiller, on peut se demander s’il a retenu la leçon débitée dans son film de 2008. En effet, l’acteur joue son rôle d’une telle manière qu’il semble être seul à croire au délire qu’il incarne et met en scène. Il manque véritablement une distance. On pourrait déceler dans ce film l’ultime parodie de Stiller, après son Ben Stiller Show ou encore Tonnerre sous les Tropiques, d’Hollywood, de la pop culture et des stars. Mais le délire créé par l’acteur-scénariste-réalisateur et ses trois collègues Justin Theroux, Nicholas Stoller et John Hamburg, a tant investi le film, sans aucune distance vis-à-vis de celui-ci, que l’idée d’un film critique et cynique tend à être complètement neutralisée. Ceci pour nous livrer un long métrage qui semble être, à l’image du monde de la mode et du mannequinat, un spectacle replié sur lui-même, relativement hermétique au public ; une orgie cinématographique auto-satisfaite dans son propre amusement délirant et paraissant sans loi(s), ni ordre(s) quel(s) qu’il(s) soi(en)t.

Zoolander 2 : Bande-annonce

Zoolander 2: Fiche Technique

Réalisateur : Ben Stiller
Scénariste : Justin Theroux, Ben Stiller, Nicholas Stoller, John Hamburg
Casting : Ben Stiller, Owen Wilson, Pénélope Cruz, Kristen Wiig, Will Ferrell, Cyrus Arnold, Benedict Cumberbatch, Nathan Lee Graham, Kiefer Sutherland, Justin Bieber, Billy Zane, Sting, Milla Jovovich, Justin Theroux, Susan Boyle, Lenny Kravitz, Skrillex, Kim Kardashian, Demi Lovato, Anna Wintour, John Malkovich, Olivia Munn, Katy Perry, Mika, Kate Moss, Kanye West
Directeur de la photographie : Dan Mindel
Montage : Greg Hayden
Direction artistique : Saverio Sammali
Décoration : Jeff Mann
Costumes : Leesa Evans

Musique : Theodore Shapiro
Producteurs : Clayton Townsend, Stuart Cornfeld, Ben Stiller, Scott Rudin
Production : Paramount Pictures
Distributeur France : Paramount Pictures France
Date de sortie : 2 mars 2016

Etats-Unis – 2016

No home movie, un film de Chantal Akerman : critique

No home movie est un film posthume, le dernier réalisé par Chantal Akerman avant son décès en octobre 2015. Cette œuvre orpheline à plus d’un titre, puisque son personnage principal, la mère de la cinéaste, est morte en avril 2014, n’est pourtant pas un film lourd et triste sur le vide laissé par la disparition d’un être aimé, mais plutôt une élégie contemplative qui interroge notre distance à l’autre.

Synopsis :  » Parce que ce film est avant tout un film sur ma mère, ma mère qui n’est plus. Sur cette femme arrivée en Belgique en 1938 fuyant la Pologne, les pogroms et les exactions. Cette femme qu’on ne voit que dans son appartement. Un appartement à Bruxelles. Un film sur le monde qui bouge et que ma mère ne voit pas. »

Tout sur ma mère

« Je voudrais faire quelque chose comme s’il n’y avait plus de distance dans le monde, tu es à Bruxelles et moi à New York, il n’y a plus de distance. » C’est ainsi qu’Akerman explique son projet à sa mère lors d’une discussion qu’elles ont sur Skype. La distorsion de l’espace et du temps que permettent les nouvelles technologies abolissent les questions relatives à la distance physique ; on est parfois plus proche de quelqu’un en étant à des milliers de kilomètres que lorsqu’on se retrouve dans la même pièce.

Par des propositions de mise en scène différentes, la réalisatrice transpose à l’image son ressenti du moment. Parfois au plus près de celle qu’elle filme, au point de fondre son reflet dans le sien, à d’autres moments elle choisit à l’inverse un cadre volontairement éloigné de la scène qu’elle filme, au seuil d’une pièce, la caméra à demi dissimulée derrière un meuble ou posée discrètement sur une table. Le choix de mise en scène est-il assorti d’une certaine forme de pudeur, ou bien est-ce une manière de montrer qu’en cet instant mère et fille sont loin l’une de l’autre ? Le film n’assigne pas à ses spectateurs à un point de vue unique, ce qui offre de multiples voies d’accès à ce portrait intime. No home movie tient du film de famille, il y a en lui cet acte de conservation par l’image, intrinsèquement attaché au film de famille. C’est ce qui rend ce long métrage si familier à quiconque le regarde. No home movie peut tout autant être perçu comme un film de la perte de l’autre que comme une sorte de correspondance mère-fille. La cinéaste élabore chaque séquence de son film en ménageant une place pour l’un et l’autre. La longue scène d’ouverture sur le désert battu par les vents attire l’attention parce qu’il y a au premier plan ce petit arbre, courbé, tordu par la force des rafales mais qui tient bon. Tout n’est pas voué à disparaître.

No home movie : Bande-annonce

No home movie : fiche technique

Réalisation: Chantal Akerman
Scénario : Chantal Akerman
Image : Chantal Akerman
Son : Chantal Akerman, Eric Lesachet
Montage : Claire Atherton
Production : Chantal Akerman, Patrick Quinet, Serge Zeitoun
Société de production : Chemah IS
Distribution : Zeugma Films
Durée : 115 minutes
Genre : Portrait
Date de sortie : 24 février 2016

France / Belgique – 2015

Éperdument, un film de Pierre Godeau : Critique

Il est des couples de cinéma que l’on aurait cru improbables. Celui que forme Adèle Exarchopoulos, dont l’unique fulgurance à l’écran est une romance lesbienne, et Guillaume Gallienne,  dont les meilleures performances sont celles où il joue de son côté efféminé, en est un.

Synopsis : Anna est transférée dans la prison de la Santé en attente de son procès. Là, elle rencontre Jean Firmino, le très respecté directeur de la prison. Ils vont peu à peu se rapprocher, jusqu’à entamer une relation amoureuse qui, évidemment, leur est strictement interdite.

Un Roméo et Juliette derrière les barreaux

Et transformer la première en taularde provocatrice, et le second en bobo mal dans sa peau, ajoute à ce pari un peu fou qui nous est proposé dans Éperdument. Cette seconde réalisation de Pierre Godeau est directement adaptée du roman Défense d’aimer de Catherine Siguret, lui-même inspiré de l’histoire vraie de la relation qu’ont entretenue une des membres du « gang des barbares » et le directeur de la prison où elle était détenue. Ayant profité de nombreux repérages et d’un tournage dans une véritable prison pour femmes (comme cela avait déjà été le cas du très beau Ombline), le film s’assure une représentation fidèle de l’univers carcéral et de la dureté des conditions de vie des détenues. La participation au casting d’actrices non-professionnelles ayant vécu ce contexte contribue pour beaucoup à cette immersion dans le quotidien morne d’Anna, dont on comprend dès lors que son besoin de liberté se mue en véritable fantasme sexuel. Toutefois, le réalisateur-scénariste fait le parti-pris de totalement faire l’impasse sur les antécédents qui l’ont menée à cette condamnation, or le fait que la jeune fille dont elle est inspirée ait été utilisée par ses complices pour appâter leurs victimes est la preuve de son pouvoir d’attraction malsaine sur les hommes. Une dimension qui aurait largement mérité d’être explorée tant elle aurait apporté à cette histoire d’amour impossible une ambiguïté morale fascinante qui aurait su rendre le film moins lisse.

Et pourtant, le film commence très bien. Concentrées sur le point de vue d’Anna, les premières minutes font leur part belle à la description minutieuse de ses conditions d’incarcération, de ses relations avec ses codétenues et de ses espoirs de voir sa peine réduite. La vie quotidienne de ces prisonnières, et tout particulièrement le jeu de miroir qu’elles ont dans leur manie de regarder Secret Story, est pertinemment reconstituée. Malgré les maladresses de certaines des partitions des jeunes comédiennes amatrices, cette introduction est ce que le film a de meilleur à nous offrir. Non pas que Guillaume Gallienne ne soit pas convaincant, encore qu’il semble devoir forcer le trait dès lors qu’il lui est demandé d’exprimer la virilité de ce père de famille, mais le manque de finesse avec lequel se met en place le coup de foudre rend l’émotion assez superficielle. Fort heureusement, la façon dont la caméra capte les regards et filme les corps donnera à chacun des tête-à-tête entre ce fonctionnaire respecté et cette délinquante un certain érotisme et un inversement des rapports de force adroitement mis en scène. Toutefois, la passion va rapidement dépasser le cadre du huis-clos pénitencier et le récit ira se concentrer sur son point de vue à lui. Alors que la première partie aura sous-traité la naissance de l’attirance qu’il a pu avoir envers elle, le scénario n’aura dès lors de cesse de décortiquer en quoi cette liaison défendue s’avèrera autodestructrice, et ce en se construisant sur une succession de scènes factuelles hermétiques à tout romantisme.

Étiré sur une longue durée, rendue inintelligible par des ellipses difficilement appréhensibles, le récit avance en délaissant les tourments émotionnels de la pauvre Anna au fond de sa cellule. La réalisation va alors prendre de plus en plus de recul sur la passion fusionnelle pour prendre l’allure d’un thriller romanesque convenu et sans surprise. On ne réussira toutefois jamais à trouver dans la mise en scène plate et le jeu contenu des acteurs la flamme qui saurait illustrer l’instabilité affective qui pousse cet homme à braver tous les interdits au risque d’y perdre sa carrière et sa famille. Son arc narratif de Jean et sa descente aux enfers s’apparentent d’ailleurs à ce qui a été déjà vu dans Mon Roi, le rapport homme/femme inversé, comme viendra d’ailleurs nous le rappeler le plan final, strictement identique à celui du film de Maïwenn. En cela, l’idée qu’Anna ait, depuis le début, manipulé Jean, telle qu’il le sera supposé dans les dernières minutes du film, peut laisser subodorer la profondeur d’un jeu psychologique dérangeant qui nous aurait échappé. Toutefois, le souvenir de certaines scènes, où Adèle Exarchopoulos, plutôt que d’alimenter ce doute, multiplie les minauderies et les fulgurances à fleur de peau rend caduque cette piste. Et même lorsque le charme dont fait preuve Anna ramène un peu d’intensité sensuelle à ce scénario, celui-ci ira toujours lui préférer les contrariétés judiciaires et les problèmes de couple de son amant. A n’en point douter, le comportement des personnages alimente une approche fleur bleue de cette romance aux antipodes du réalisme de l’introduction.

Alors que l’histoire vraie dont est inspirée cette romance tire son pouvoir de déstabilisation du fait divers qui la précède, Pierre Godeau choisit d’en faire abstraction et n’en sort de fait qu’une adaptation bien trop littérale, incapable d’approfondir les tourments de ses personnages et de fait incapable d’inspirer l’intensité émotionnelle qu’évoque son titre.

Éperdument : Bande-annonce

Éperdument : Fiche technique

Réalisateur: Pierre Godeau
Scénario : Pierre Godeau, d’après le roman « Défense d’aimer » de Florent Goncalves
Interprétation: Adèle Exarchopoulos (Anna Amari), Guillaume Gallienne (Jean Firmino), Stéphanie Cléau (Elise Firmino), Marie Rivière (La mère d’Anna)…
Image: Muriel Cravatte
Montage: Hervé De Luze
Musique: Rob
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Judith de Luze
Producteur : Philippe Godeau
Société de production : LGM productions, Pan Européenne Production
Distributeur : Studio Canal
Durée : 110 minutes
Genre: Romance
Date de sortie : 2 mars 2016

France – 2016

 

Saint Amour, un film de Gustave Kervern et Benoît Delépine : critique

En lisant l’étiquette, un début de réponse apparaît. Au-delà des ingrédients habituels du duo (Gérard Depardieu, Benoït Poelvoorde, Michel Houellebecq, Gustave Kervern dans un petit rôle) émergent de nouvelles têtes : le jeune Vincent Lacoste, la double Ana Girardot, la césarisée Izïa Higelin, l’osée Ovidie, la timide Solène Rigot, la cavalière Céline Sallette. Autant de visages qui viennent renouveler la galerie de rencontres improbables auxquelles nous ont habituées les deux compères.

Synopsis : Comme tous les ans, Jean (Gérard Depardieu) se rend avec son fils Bruno (Benoît Poelvoorde) au Salon de l’Agriculture. Le premier vient présenter son plus beau taureau tandis que le second noie son chagrin en goûtant tous les vins du Salon. Mais cette année, Jean a quelque chose à dire à Bruno alors pour gagner du temps, il l’emmène faire la vraie Route des Vins. Accompagnés d’un jeune chauffeur de taxi (Vincent Lacoste), le père et le fils effectuent un voyage qui sera évidemment rempli de rencontres et de révélations.

Saint Amour est le septième long-métrage qu’écrivent et réalisent ensemble Gustave Kervern et Benoît Delépine. Une collaboration fructueuse dont la longévité n’a d’égale que la régularité : un film tous les deux ans, invariablement. Entraîné par une telle mécanique, peut-on continuer à s’inventer ? Semblant de réponse dans l’article ci-dessous, où l’on n’a pas résisté à la tentation de la métaphore vinicole.

Beaujolais Nouveau

Sur l’étiquette, au-delà du texte, un dessin. La ligne est claire, le fond blanc uni, le tout paraît naïf. Le ton est donné : terminées les recherches esthétiques, le but est d’aller au plus simple, au plus évident. Ainsi, les gimmicks qui avaient permis au duo de se hisser bien haut dans le cœur des cinéphiles -de l’image granuleuse des caméras numériques aux plan-séquences fixes coûte que coûte- ont disparus. L’image se fait réaliste, la caméra plus légère, discrète. Même la nouvelle tête Sébastien Tellier, invisible derrière sa partition, s’est mis au pas d’une bande originale sans fioritures mais entraînante (quoiqu’un peu courte). Jusqu’ici, tout porte à croire que les deux réalisateurs ont redoublé d’efforts pour renouveler la composition de leur cépage, a priori dans le sens de la simplicité. Mais finie la lecture, il est temps d’ouvrir la bouteille.

Bordeaux Inférieur

Versons le vin, observons la robe : un début de déception se fait sentir. Car si l’étiquette est différente, la couleur est sensiblement familière. La structure du film est en effet inchangée : deux membres d’une famille qui se sont éloignés, un road-trip destiné à les réconcilier, Gérard Depardieu en vadrouille téléphonant à une mystérieuse femme disparue (qui, en outre, a la voix de Yolande Moreau), plusieurs rencontres avec des filles improbables mais finalement salvatrices… Autant de choses que l’on a méchamment l’impression d’avoir déjà vues dans Aaltra, Mammuth ou Le Grand Soir. Malgré plusieurs bonnes idées flottant ici ou là (des chambres d’hôtes, un aquarium, une visite d’appartement…) difficile de ne pas voir que ce rouge est beaucoup trop clair pour être satisfaisant.

Plonger le nez nous confirme que s’il n’est pas bouchonné, l’arôme manque de finesse. On est ici plus près du Groland que de Kaurismaki qui influençait le duo à ses débuts, et la poésie de Houellebecq a laissé place aux proses de comptoir et aux métaphores agricoles. L’hommage au monde paysan devient malheureusement une excuse à trop peu de délicatesse, que le binôme arrivait pourtant à tirer de presque tout -une zone industrielle, l’épluchage d’une patate, un tournoi de moto-cross. L’essentiel est là : la tendresse, l’amour, la sincérité, mais la perte de radicalité dans la mise-en-scène rend le tout un peu fade.

Entre-Deux-Mers

Une fois en bouche, le Saint Amour se dévoile complètement. Loin de trahir son appellation, il s’inscrit complètement dans la lignée des bouteilles précédentes, au risque peut-être de se répéter. Paradoxalement, c’est sans doute dans cette répétition que le film parviendra à conquérir un nouveau public. Car, délesté de ses exigences minimalistes, il se révèle plus populaire, mieux installé dans la tradition de la comédie franchouillarde, et donc plus apte à plaire à une large audience. Le film se qualifierait presque de familial, si l’on oubliait que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé des mineurs.

Les palais les plus fins commenceront à se demander si le Kervern & Delépine n’est pas un peu court en bouche, mais les plus honnêtes admettront que sept films, c’est déjà un belle longueur. Dès le lendemain et sans langue de bois, toutes et tous admettront que, si Saint Amour n’est peut-être qu’un moyen cru, c’est en tous cas une bonne cuite.

Saint Amour : Bande annonce

Saint Amour : Fiche technique

Réalisateurs: Benoît Delépine, Gustave Kervern
Scénario : Benoît Delépine, Gustave Kervern
Interprétation : Benoît Poelvoorde (Bruno), Gérard Depardieu (Jean), Vincent Lacoste (Mike), Céline Salette (Vénus)…
Musique : Sébastien Tellier
Photographie : Hugues Poulain
Montage : Stéphane Elmadjian
Producteurs : Benoît Delépine, Gustave Kervern, Jean-Pierre Guérin
Sociétés de production : JPG Films, No Money Productions, Nexus Factory, Umedia, DD Productions
Distribution: Le Pacte
Durée : 101 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 02 Mars 2016
France – 2016

Auteur Amaurych

Dieumerci !, un film de Lucien Jean-Baptiste : Critique

DieuMerci ! est le troisième long-métrage de Lucien Jean-Baptiste. Si son premier, La première étoile, avait fait beaucoup parlé de lui, allant jusqu’à décrocher une nomination aux Césars, son second, 30° couleur, était passé plutôt inaperçu. Comme à son habitude, Lucien Jean-Baptiste ne se contente pas de revenir qu’en tant que réalisateur, et n’hésite pas à se mettre en scène, ici avec Baptiste Lecaplain, pour une première collaboration à l’écran.

Synopsis : A sa sortie de prison, Dieumerci, 44 ans, décide de changer de vie et de suivre son rêve : devenir comédien. Pour y arriver, il s’inscrit à des cours de théâtre qu’il finance par des missions d’intérim. Mais il n’est pas au bout de ses peines. Son binôme Clément, 22 ans, lui est opposé en tout. Dieumerci va devoir composer avec ce petit « emmerdeur ». Il l’accueille dans sa vie précaire faite d’une modeste chambre d’hôtel et de chantiers. Au fil des galères et des répétitions, nos deux héros vont apprendre à se connaître et s’épauler pour tenter d’atteindre l’inaccessible étoile.

Derrière les barreaux, le théâtre

En étudiant les films de Lucien Jean-Baptiste, il est possible de découvrir les thèmes qui tiennent à cœur au réalisateur, notamment ceux de la famille, de l’antécédent familial, ainsi que celui des origines culturelles. Avec DieuMerci !, le réalisateur nous donne à voir un personnage que l’on découvre au cours du film, aimé de sa mère, et qui peine à se confier, à mettre des mots sur des sentiments qu’ils tentent de cacher. Ainsi, le réalisateur prend le temps de complexifier le passé de ses personnages, mais pas uniquement celui de Dieumerci, également celui de Clément.
Les interprétations sont tendres, la direction d’acteur est simple, et pourtant, elle pêche quelques fois. Firmine Richard est, comme à son habitude, touchante au possible. Se dégage de cette actrice une gentillesse absolue, qui ne peut que rappeler de bons moments de notre enfance. Vient ensuite Baptiste Lecaplain, que l’on aime par sa nonchalance et son jeu un tantinet naïf, comme on a pu le voir dans Libre et assoupi, mais cette sorte de « je m’en foutisme » a tendance à rebuter s’il est trop exagéré.

Ainsi, des scènes comme lorsqu’il recherche un endroit où dormir ne sont pas des plus crédibles, cause à une inquiétude qui ne semble pas le ronger. Enfin, le personnage campé par Lucien Jean-Baptiste est agréable, mais les situations dans lesquelles ils se trouvent hument beaucoup trop le pathos pour que l’on puisse se prendre de quelconque empathie pour lui. L’excédent de musique extra-diégetique rend pathétique des scènes qui se voudraient touchantes. Dommage car l’acteur a à son actif une palette d’émotions dans son jeu qui lui permettrait d’émouvoir le spectateur, si utilisée à bon escient. On regrettera donc une instabilité en terme de jeu tout au long du film. Toutefois, la présence de Michel Jonasz, vu pour la dernière fois au cinéma en 2014, en tant qu’avocat de Dieumerci est amusante, bien qu’assez superficielle.
Mais il ne faut pas se méprendre, prises comme un tout, les prestations sont tout à fait convaincantes et siéent au propos du film.

Le propos, et ses ficelles scénaristiques, sont, sans aucun doute, les grosses lacunes du film. Le scénario se conforme dans un déjà vu cinématographique décevant. Un homme sort de prison, souhaite devenir comédien, rencontre un jeune acteur qui devient son meilleur ami, réussit son audition, avec une mère aimante qui le soutient. Voici en quelques mots une heure et demie de film résumée, les quelques touches d’humour exceptées. Dommage. On s’attendait de la part de Lucien Jean-Baptiste un peu plus de folie dans son écriture. Tout se devine, rien ne surprend. Le devenir des personnages est tout tracé, et la monotonie déçoit.
Enfin, vient ce rappel que devenir comédien est le rêve de gosse de Dieumerci. Un rappel bien trop excessif, comme s’il fallait attirer l’attention et bien faire comprendre au spectateur qu’il est important de croire en ses rêves. Oui, croire en ses rêves de gamin est important, mais cela peut être fait de manière plus discrète.
Malheureusement, pour ne rien améliorer, certaines touches humoristiques tombent à plat. Certes, on esquissera un sourire à quelques moments, notamment face à la complicité mère/fils, ou lors de la séquence du chantier, mais ce n’est pas par l’humour que Lucien Jean-Baptiste réussira à convaincre.

Alors non, on ne s’ennuie pas devant Dieumerci !, mais on regrette le manque d’audace de la part des acteurs et du réalisateur. Ce nouveau long-métrage de Lucien Jean-Baptiste s’inscrit dans la continuité de ses précédentes œuvres : des comédies simples, très bon enfant, s’essayant à faire passer un bon moment au spectateur.

Dieumerci ! : Bande annonce

Fiche Technique : Dieumerci !

Réalisation : Lucien Jean-Baptiste
Scénario : Grégory Boutboul et Lucien Jean-Baptiste
Distribution : Lucien Jean-Baptiste, Baptiste Lecaplain, Olivier Sitruk, Delphine Théodore, Firmine Richard, Michel Jonasz, Jean-François Balmer, Édouard Montoute…
Décors : Pierre Pell
Photographie : Colin Wandersman
Montage : Sahra Mekki
Son : Benjamin Rosier
Musique : Fred Pallem
Production : Aïssa Djabri et Farid Lahouassa
Société de production : Vertigo Productions
Société de distribution : Wild Bunch Distribution
Genre : comédie
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 9 mars 2016

France – 2016