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Cannes 2016 : Apprentice, un film de Boo Junfeng (Un Certain Regard)

La Review Cannoise de Apprentice : un film oubliable et terriblement maladroit

Synopsis : Aiman (interprété par Fir Rahman) officie dans une prison de haute sécurité. Rahim, le bourreau en chef (Wan Hanafi Su), y accompagne les derniers jours des condamnés. Rapidement, il prend le jeune gardien sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. Aiman s’avère être un exécutant très appliqué, mais sa conscience et ses véritables motivations le rattrapent peu à peu…

          Le lundi 16 Mai, dans la salle Debussy du Palais des Festivals, a été projeté Apprentice, film singapourien figurant au sein de la sélection Un Certain Regard. Le film du jeune Boo Junfeng a été applaudi et a même eu le droit à une standing ovation. Il faut dire que lorsque l’équipe d’un film est présente à sa projection, Cannes sait rester poli, et même plus que ça. Pourquoi écrire cela ? Pour vous signifier à quel point un retour de salles peut être tout à fait faussé, à noter que des journalistes et autres spectateurs dénoncent déjà le fait que le film d’Olivier Assayas, Personal Shopper, ait été hué, injustement donc. Toutefois, Apprentice, à l’image d’autres films projetés sur la croisette, a eu des retours polis. Le nôtre tendra à être juste, plutôt qu’hypocrite (évidemment nous ne disons pas que tous ceux ayant applaudi sont des hypocrites, mais tout de même).

             Apprentice aurait pu s’en tenir à un synopsis simple, réaliste et crédible présenté ci-dessus. Mais non, le film singapourien dramatise son récit à coups de révélations tordues et dignes de soap opéra et d’événements surdramatiques. Attention, on vous dévoile ici un élément relativement important : Aiman est arrivé dans cette prison où le bourreau (voir la photo ci-à droite) n’est autre que celui qui a officié la pendaison du père, jugé pour meurtre et qui s’est déclaré coupable au procès. Ce dernier élément permet de poser une question qui sera vite écartée : et si cette personne était innocente ? Peut-être ne criait-il pas juste son innocence car la mort approchait ? Le film passe rapidement dessus pour amener une autre question : n’y aurait-il pas des mises à mort plus injustes que d’autres ? Plus clairement, certains ne mériteraient-ils pas plus de mourir que d’autres ? Aiman dira d’ailleurs à son supérieur que le condamné à mort – responsable dans une importante affaire de drogues dures – n’a tué personne. Cette remarque naïve – parce que l’individu a forcément provoqué la mort de consommateurs et, est donc quelque part responsable – fait partie de la longue liste de maladresses et de bêtises du film, autant dans son fond que dans la construction de son récit. Enfin le film arrive à la conclusion : comment peut-on prendre la vie de ces gens ? Quel métier est-ce donc que de procéder à des exécutions ? De quel droit fait-on cela ? Le film se terminera toutefois de manière ambiguë. En effet, on ne sait si le personnage pendra ou non l’individu condamné. Obéira-t-il aux ordres et à l’institution, ou à ses principes (notamment moraux) ?

             Un noir vient mettre en place l’ambiguïté et le mystère quant à la suite. On peut se demander comment le réalisateur et même l’équipe, qui veulent mettre fin à la peine de mort dans leur pays, ont pu faire cela. Comment peut-on agir ainsi ? Car en laissant ce noir, le réalisateur crée ainsi du suspense quant à la survie ou à la mort du condamné (le même individu pendu pour drogues évoqué plus haut). Le film, décidément irréaliste, est surtout très cruel. Car s’amuser de la vie d’un homme, dans un film tendant au réalisme, et à combattre la peine de mort dans la réalité, est d’une maladresse insupportable. Si on repense à l’affaire du traveling de Kapo – retrouvez l’histoire ici –, on ne peut s’empêcher de penser qu’au final, Apprentice est un film dégueulasse. Toutefois, en prenant du recul, on pense davantage au fait que le jeune scénariste-réalisateur a surtout été très maladroit dans l’écriture.

Malgré des séquences et des images puissamment évocatrices, surprenantes, troublantes, touchantes et efficaces (les scènes d’exécution notamment), le très longuet (avec pourtant une durée d’1h36), Apprentice se présente comme un film oubliable, voire même à oublier. 

Apprentice

Un film de Boo Junfeng
Avec Fir Rahman, Wan Hanafi Su, Ahmad Mastura, Crispian Chan, Boon Pin Koh, Gerald Chew
Distribution France : Version Originale / Condor
Durée : 96 minutes
Genre : Drame
Date de sortie France : 1 Juin 2016

Apprentice : Bande-annonce

 

Un Traitre Idéal, une bande originale de Marcelo Zarvos : critique

Un Traitre Idéal – La B.O./Trame sonore/Soundtrack

La bande originale d’Un Traitre Idéal, composée par le brésilien Marcelo Zarvos est à classer dans les fonctionnelles, dans ces œuvres au service du film plutôt qu’à celui du mélomane, encore que. Résultat, des compositions qui, tout en étant mélodiquement réussies, contextualisent parfaitement l’ambiance de ce film bientôt en salles. Pas ou peu d’électronique dans cette bande-originale, mais des instruments bien plus classiques (cordes, percussions, vents…) accordant une place prépondérante aux violons, toujours les mieux à même de traduire aussi bien le romantisme que la tension. Les harmonies sont presque méditatives par moments, elles prennent leur temps, posent une ambiance, à peine brisées par des percussions explosives, presque trépidantes.

Marcelo Zarvos prouve en fait qu’il n’est pas forcément besoin de s’appeler Howard Shore ou Hans Zimmer, et ainsi voir ses œuvres jouées dans des stades, pour s’affirmer en compositeur crédible de musique de film. En fait, on imagine très bien ce que pourra être ce film grâce à lui, on sent qu’il y aura des moments où le cœur s’emballera et que sa musique y sera pour quelque chose. C’est une bande-originale classieuse que nous offre Zarvos, pas de tubes FM à l’horizon, non, juste de beaux morceaux qu’on prend le temps de découvrir, qu’on écoute plusieurs fois car ils ont l’austérité de ceux qui ne se dévoilent pas facilement. Assurément la musique d’Un Traitre Idéal est du beau travail, qui se dissimule néanmoins derrière un manque assumé de sex-appeal.

Un Traitre Idéal – Bande Originale:

Sortie : 13 mai 2016

Distributeur : Quartet Records

Durée : 62’11

Tracklist:

1. The Ballet 6:32
2. Journey to Bern 1:21
3. First Tennis Match 3:08
4. Chalet Attack 5:16
5. Dima’s Children 1:15
6. Family Escape Part 1 2:43
7. The List 2:39
8. Meeting at Club des Rois 3:51
9. Family Escape Part 2 4:31
10. Gail’s Theme 1:07
11. Second Tennis Match 2:35
12. Perry’s Rescue 1:39
13. Dima’s Proposal 3:15
14. The Vory 3:21
15. Paris Detour 2:02
16. FareweLl 2:45
17. The Prince 5:48
18. You’re a Good Man, Professor 1:40
19. Under Scrutiny 3:10
20. Our Kind of Traitor 3:33

Ma loute, un film de Bruno Dumont : critique (Sélection Officielle)

[critique] Ma loute

Synopsis : Été 1910, Baie de la Slack dans le Nord de la France. De mystérieuses disparitions mettent en émoi la région. L’improbable inspecteur Machin et son sagace Malfoy (mal)mènent l’enquête. Ils se retrouvent bien malgré eux, au cœur d’une étrange et dévorante histoire d’amour…

De l’essence du rire?

Une famille repart de la pêche au moule. Sur le chemin du retour, une voiture pétaradante les dépasse, transportant une famille de Tourcoing venue passer l’été en bord de mer. Nous sommes en 1910, les vacances ne sont encore qu’un luxe de bourgeois et d’aristocrates s’extasiant sur la beauté pittoresque d’un paysage qui est, pour ceux qui y habitent toute l’année, le simple reflet d’une vie dure et parfois cruelle. C’est tout le point de départ de Ma loute, le dernier film de Bruno Dumont. À partir de là se joue une opposition entre cette famille de parvenus consanguins, perchée dans une villa d’inspiration égyptienne en ciment, et ces pêcheurs, vivant à même la vase, au régime alimentaire particulier. Les premiers s’expriment avec emphase en débitant des sentences pompeuses et vides de sens tandis que les seconds semblent plutôt parler par borborygmes incompréhensibles. Créateurs de lien entre les deux univers, le ventripotent inspecteur Machin et son adjoint Malfoy enquêtent sur une série de disparitions mystérieuses.

Les affiches et la bande annonces faisaient peu de suspens quant à la véritable teneur du film. Malgré le CV d’auteur philosophico-mystique de Dumont, Ma loute reste avant tout une comédie. Mais derrière ses atours de critique sociale grinçante, le film ressemble plutôt à un vaudeville balnéaire à tendance gore. Toutefois, le réalisateur fait le choix de s’écarter de notre tradition gauloise du bon mot et de la réplique cinglante, popularisée par des décennies de comédies populaires plus où moins réussies, pour aller vers une forme de comique burlesque et corporel. Le décor brut de la Côte d’Opale ne cesse d’être parcouru de figures grotesques. Aux gestes gauches et mal assurés des rois du mondes (soulignés par des grincements risibles) s’oppose une violence sèche des classes populaires. Plutôt que d’insister sur la bêtise de la police, Dumont préfère montrer le corps démesuré de l’inspecteur rouler et rebondir au milieu des dunes. Rabaissés dans leur bêtise crasse, les aristocrates s’expriment par sentences et maximes idiotes dont le sens premier semble leur échapper, ne se comprenant même pas entre eux. « You know what to do but you do not do » répète inlassablement l’oncle crétin, trop content de montrer sa maîtrise de la langue de Shakespeare. Plus que le retentissement d’une mise en garde qui devrait alerter les personnages, c’est la sonorité du texte qui interpelle. Assonance idiote hurlée vers la mer, se perdant dans le relent des vagues. Plutôt un comique de bouche que de verbe en somme. Idem lorsque Luchini, grimé en fin de race bossue, s’extasie sur « la glyciiiiiiiiiine ! ». Loin de son personnage habituel d’amoureux des belles lettres, l’acteur maltraite sa langue chérie et étire les voyelles jusqu’à saturation, même lorsqu’il propose un « apéri-tif » avec un verre de « wiisseki ».

Au final, cette épuration orale ramène le film vers des questions de corps. Visuellement, Ma loute pourrait se rapprocher des représentations tératologiques du XIXe. Science ô combien datée qui mettait en relation le physique et la psychologie. Le beau est intelligent, le laid est bas, idiot et vil. Fort heureusement pour nous, Dumont n’hésite pas à prendre à contre-pied cette nomenclature. Dans ce décors peu esthétique magnifié par une photographie soignée, le difforme est attachant et doué de sentiment, l’harmonie est arrogante. Ainsi le chef de famille boiteux finit par révéler une affection discrète mais sensible pour sa nièce, et semble nouer une étrange amitié avec le policier pachyderme. À l’inverse de sa sœur (Juliette Binoche), cantatrice hautaine et méprisante, dont le joli minois n’appelle qu’un violent coup de bûche sur le nez. Et bien sûr l’élément perturbateur de ce microcosme est un corps indéfini, celui de Billie, enfant à l’identité sexuelle trouble, ce qui ne manque pas de perturber des deux cotés de la baie. Fille qui s’habille en garçon ou garçon qui s’habille en fille ? Dumont pose la question du genre mais n’apporte jamais de réponse claire, préférant laisser ses personnages s’embourber dans des débats sans fin. Un point qui ne manquera pas de décevoir certains, le film aborde de nombreuses thématiques, mais ne clarifie jamais vraiment sa position. Dans un geste artistique qui n’est pas sans rappeler les films chorals de Robert Altman, le réalisateur préfère laisser vivre ses personnages dans le décor et nous laisser déduire le fin mot de cette histoire, s’il y en a un.

Réquisitoire contre la lutte des classes ? Réflexion sur l’identité sexuelle ? Délire mystique autour de la condition de l’homme face à la nature ? Ou encore farce burlesque ? Ma loute est tout cela à la fois, et choisir un camps ou un autre n’amènerait rien de constructif. Là où le film est véritablement intéressant, c’est dans sa manière de raviver cette réflexion autour de l’opposition entre le comique absolu et le comique significatif. Celle-là même que Baudelaire avait exprimé en ces mots :

« J’appellerai désormais le grotesque comique absolu, comme antithèse au comique ordinaire, que j’appellerai comique significatif. Le comique significatif est un langage plus clair, plus facile à comprendre pour le vulgaire, et surtout plus facile à analyser, son élément étant visiblement double : l’art et l’idée morale ; mais le comique absolu, se rapprochant beaucoup plus de la nature, se présente sous une espèce une, et qui veut être saisie par intuition » (Charles Baudelaire, De l’essence du rire, 1855)

Au delà d’une réflexion morale sur la déliquescence de la bourgeoisie et son puritanisme arrogant, Ma loute est plutôt un essai de comédie universaliste. Le comique ne découle pas ici d’un détournement de codes culturels connus seulement d’une tranche de la population, il est visuel, franc et direct. L’hilarité devant ces corps grotesques malmenés n’est pas moins noble que celle produite par une construction savante de bons mots ou de situations. L’homme aime voir ses semblables être battus, ridiculisés et détrônés dans un instant court. Aussi, à l’inverse de nombreuses comédies bien de chez nous, il est probable que Ma loute traverse les frontières et fasse tomber la barrière de la langue, à l’instar d’un certain Charlie Chaplin en son temps. C’est finalement tout le génie de Dumont ici : l’humour qu’il convoque est aussi proche de la nature viscérale de l’homme que sa caméra l’est de la vase.

Ma Loute: Bande-annonce

Ma Loute: Fiche Technique

Réalisation: Bruno Dumont
Scénario: Bruno Dumont
Acteurs principaux: Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi
Photographie : Guillaume Deffontaines
Son : Philippe Lecoeur, Emmanuel Croset
Montage : Bruno Dumont, Basile Belkhiri
Distributeur: Memento Films Distribution
Festivals et récompenses : Séléction officielle du Festival de Cannes 2016
Genre : Comédie
Durée: 122 minutes
Date de Sortie: 13 mai 2016

France, Allemagne – 2016

Cannes 2016 : Voir du Pays de Delphine et Muriel Coulin (Un Certain Regard)

La Review de Cannes : Voir du Pays de Delphine et Muriel Coulin

Synopsis : Deux jeunes militaires, Aurore et Marine, reviennent d’Afghanistan. Avec leur section, elles vont passer trois jours à Chypre, dans un hôtel cinq étoiles, au milieu des touristes en vacances, pour ce que l’armée appelle un sas de décompression, où on va les aider à « oublier la guerre ». Mais on ne se libère pas de la violence si facilement…

Cinq ans après avoir évoqué le touchant récit d’adolescentes faisant face à une maternité soudaine dans 17 filles, les soeurs Coulin présentent leur nouveau film, directement propulsé à Un Certain Regard après avoir déjà été révélées à la Semaine de la Critique en 2011. Avec sa soeur Muriel à la réalisation, Delphine Coulin adapte son roman Voir du Pays, très remarqué en 2013 (Révélation Roman Français pour l’Express) qui retrace le parcours de deux femmes militaires envoyées en sas de décompression avec toute leur unité. Mais en ressassant le passé, il sera difficile de ne pas faire resurgir la nature de ces soldats confrontés à la violence pendant des mois.

Il faut croire que le cinéma français a à cœur de traiter du conflit afghan, un an après le viril Ni le ciel, ni la terre de Clément Cogitore qui traitait de la perte de raison des soldats français, embourbés dans une guerre sans fin. Ici, les soeurs Coulin livrent un film au propos fortement féministe en adoptant leur point de vue. Deux filles marquées physiquement et psychologiquement par la guerre et qui devront faire avec leurs séquelles et affirmer leur place dans une unité qui a du mal à retrouver ses repères dans un monde aux antipodes de ce qu’ils ont vécu en Afghanistan.

Il ne fallait pas moins qu’Ariane Labed et Soko pour porter un tel film et en faire un témoignage universel de l’impossible retour à la réalité des soldats et de la difficile condition des femmes dans l’armée. Bien qu’elles interprètent deux femmes contraires (une douce et l’autre forte), les deux actrices s’avèrent suffisamment en retenue pour ne pas tomber dans la caricature. Elles sont des femmes qui assument aussi bien leur caractère difficile, marqué par la guerre, que leur féminité revendiquée. C’est la tout le propos de ce film qui tend à redonner la place des femmes dans l’armée, trop souvent oubliées.

Mais en évoquant uniquement en surface le sujet sensible qu’est le harcèlement des femmes dans l’armée, les Soeurs Coulin délivrent une partition attendue et sans audace du délicat retour au pays des soldats envoyés au front. Les soeurs Coulin développent des pistes et des enjeux des personnages mais oublient de les traiter en profondeur. Quelle regret de porter l’attention sur un maître-chien et de l’oublier aussi tôt, ou de laisser planer le doute sur les intentions des locaux qui ne voient d’un mauvais œil ces soldats. Tout ça participe à l’inaboutissement d’un film qui avait un formidable (et trop rare) matériau à traiter. Le problème est alors que le récit ne peut s’empêcher de tomber dans les poncifs du genre, en faisant état du racisme ambiant dans l’armée ou du prévisible retour des instincts primitifs de ces hommes affamés. Pire encore, son dénouement en laissera plus d’un frustré après avoir assisté pendant tout le film au combat de deux femmes, tenant tête face aux hommes.

Sans être un mauvais film, Voir du Pays laisse sur sa faim en oubliant d’aller au fond de son sujet. Reste les performances d’Ariane Labed et Soko, toutes deux convaincantes.

Voir du Pays

Un film de Delphine et Muriel Coulin
Avec Soko, Ariane Labed,Ginger Roman…
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 102 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 07 septembre 2016

France – 2016

Voir du Pays : Bande-annonce

Cannes 2016 : Hell or High Water (Comancheria) de David Mackenzie (Un certain regard)

[Critique] Hell or High Water  (Comancheria)

Une surprise cannoise qui nous emmène à la fin de l’Ouest, à la fin des voleurs, à la fin d’une ère…à la fin d’un certain cinéma et à son renouveau.

Synopsis : Pour éviter la saisie de la ferme familiale, deux frères se lancent dans une série de braquages visant les agences de la banque responsable de leur faillite. Rapidement, ils se retrouvent dans la ligne de mire d’un vieux ranger à la recherche du dernier triomphe de sa carrière…

            Disons le de suite, Hell or High Water n’est pas un film qui nous lance dans une nouvelle aventure ou qui nous fait vivre un début. À l’image de La Horde Sauvage, de Trois Enterrements, d’Homesman ou encore de No Country for Old Men, il est le film de la fin. Hell or High Water annonce la fin d’une ère, et plus que ça, il filme son crépuscule.

            En effet, le film de David Mackenzie capte la fin du Texas, de ses cowboys à sa culture fermière, de ses héros sauvages aux liens forgés dans la violence (notamment celle des combats indiens – européens). On nous présente des champs en feu, des vachers en fuite, des pistoleros jouant aux héros et fuyant lorsque le danger se présente à eux, des cowboys-héros en fin de vie. Marcus, ranger interprété par un Jeff Bridges vieillissant doit partir à la retraite après cette dernière enquête de vols à main armée ; Chris Pine incarne un homme, Toby, dont le seul but est de pourvoir ses fils d’une vie tranquille et riche, comme s’il n’existait plus que pour la seule tâche de mettre en place l’avenir ; le frère Tanner, joué par Ben Foster, sait qu’aider son parent sera sa dernière « mission ». Les paysages naturels ont été corrompus par la mise en place de puits de pétrole à l’image de la tranquillité primitive des Texans, bouleversée par l’arrivée des institutions bancaires qu’ils accusent tous d’être des voleurs – tout en aidant la banque lorsqu’elle est volée. Comme s’ils devaient aider une banque du XIXème, et plus tôt encore, à se défendre des bandits devant lesquels ils fuiront au final ! Où va le Texas ? En plus de l’institutionnalisation notamment capitaliste, ou encore la prise de contrôle du méca(nique) sur l’orga(nique), nous avons les enfants qui incarnent la mise à mort de la culture fermière du Texas. Propres sur eux, lisses, parfaits, ils ne sont plus les enfants de la terre, à l’image de Toby, Tanner ou même Marcus. Finie la saleté, la sueur ruisselante, l’effort sauvage, place à un corps plus protégé et sophistiqué, tel l’un des enfants de Toby, véritable mélange de Ken et Justin Bieber.

            Le collègue de Marcus, Alberto, dira quelque chose de tout à fait juste. En cent cinquante ans, les peuples indiens auront été disséminés et sur continent américain naîtront les Etats-Unis d’Amérique. Il y a cent cinquante mille ans, les hommes vivaient dans des cavernes, partout dans le monde. Mais en ces cent cinquante dernières années, les bouleversements auront été radicaux, notamment avec la disparition de bien des êtres qui étaient là avant l’arrivée des européens. Qu’en sera-t-il alors dans cent cinquante ans ? Hell or High Water offre une réponse obscure et pourtant rationnelle : le Texas du passé disparaîtra puisqu’en transition l’état se promet à devenir tout autre chose. Même si des reliques du passé et des souvenirs-fantasmés continueront d’y vivre : dans une deuxième idée, on pense aux cowboys du bar, ou à l’attaque finale de la banque, ou enfin à ceux du début, armés, prêts à jouer aux héros, mais incapables d’agir, de tirer juste. Il s’avéreront être finalement lâches. Car le héros des plaines n’est plus qu’un fantasme, ou presque.

           Tanner est un comancheria, l’ennemi des ennemis, à vie. Il déclarera à un certain moment qu’il a été le seigneur des plaines. Mais cela aussi est un fantasme. Il n’était qu’un bandit, inspiré des traditions, dans la continuité des anciens bad guys de l’Ouest (re)présentés par les romans, les images, les comic book et le cinéma. D’ailleurs, l’un des cowboys du restaurant déclarera une chose révélatrice : voler une banque, de nos jours, c’est terminé. En effet, même les protagonistes-voleurs n’ont plus de place dans ce monde. Revenons à la première idée : des reliques ou plutôt des concepts du passé continueront d’hanter le présent et l’avenir. Mackenzie ne met pas à mort le Texas d’hier, qui est aussi le western d’hier, ainsi la figure du duel se poursuivra dans l’avenir, car le western n’est pas mort. Certaines choses semblent être éternelles, comme si elles devaient se répéter sans cesse, à l’image du genre du film de braquages, où l’intrigue tourne mal au final pour les protagonistes bandits ou pour l’un d’entre eux. Ainsi Mackenzie, en présentant la transition du Texas, capte celle de plusieurs genres du western pour poursuivre, à l’image de Tommy Lee Jones avec Trois Enterrements, la construction du néo-western.

               Enfin, on dira rapidement mais justement à quel point le film est formidablement réalisé, avec des mouvements des personnages, de l’histoire – et de l’Histoire – du Texas. Si le film a un rythme tendant à la perfection, on peut être surpris de noter une absence d’effets. La mort est brute, directe : elle vous attrape à la gorge pour à nouveau disparaître. Aucun effet sonore notamment musical ne vient appuyer l’aspect dramatique d’un braquage par exemple. Tout se passe devant nos yeux, d’une manière réaliste. Et tout le processus de vol à main armée et du blanchiment d’argent est réaliste ; enfin, des voleurs ont pensé à ne pas prendre des billets marqués. D’ailleurs, l’usage de la musique composée par les exceptionnels Nick Cave et Warren Ellis est intelligent. Elle est notamment employée lors de ces mouvements. Pour finir, il faut féliciter les acteurs, tous en justesse, et donc impeccables.

            Hell or High Water, ou Comancheria, est une véritable surprise de ce festival de Cannes édition 2016. Une pépite cinématographique qui n’aura besoin d’aucun prix pour briller à sa sortie, et bien plus tard.

Hell or High Water : Bande-annonce

 

Comancheria : Fiche technique

Titre original : Hell or High Water
Réalisation : David Mackenzie
Scénario : Taylor Sheridan
Interprétation : Jeff Bridges, Chris Pine, Ben Foster, Gil Birmingham
Photographie : Giles Nuttgens
Montage : Jake Roberts
Musique : Warren Ellis, Nick Cave
Production : Sidney Kimmel, Julie Yorn, Peter Berg
Société de production : Sidney Kimmel Entertainment, Film 44
Distributeur : CBS Films
Durée : 102 minutes
Genre : Western
Date de sortie : 7 septembre 2016
États Unis – 2016

 

Cannes 2016 : Talk Women in motion avec Salma Hayek

Talk Women in motion avec Lisa Azuelos, Su-Mei Thompson, Zainab Salbi et Salma Hayek

           À l’occasion du nouveau Talk Women in Motion organisé par Kering en collaboration avec Variety, CineSeriesMag a rencontré Lisa Azuelos (réalisatrice de Comme t’y es belle, LOL, Une rencontre ainsi que scénariste et productrice), Su-Mei Thompson (Présidente de la Women’s Foundation d’Hong Kong), Zainab Salbi (auteure, activiste des droits des femmes, qui travaille dans l’humanitaire et qui est aussi une commentatrice média et une entrepreneure du social), et Salma Hayek Pinault (actrice, réalisatrice et productrice).

            Le nouveau show de Zainab Salbi sur TFC ou télévision arabe a été présenté avec un extrait, puis par Zainab Salbi en personne : « C’est une chose de parler de ça ici, c’est une autre chose de le faire. (…) Il nous faut gagner un espace où les femmes peuvent s’accomplir. (…) On parle des femmes oppressées, pas des femmes qui agissent. Second point, pour donner aux femmes un espace pour vraiment parler, (…) il faut comprendre leur culture. (…) Il y a des femmes courageuses, des femmes incroyables… (…) C’est un talk show qui peut leur donner leur accomplissement ; il s’agit de montrer les possibilités de changement dans notre culture…ça s’adresse à un public arabe, ça n’est pas international. (…) C’est un nouveau dialogue, (…) c’est un espace pour dire : « vous n’êtes pas seules, il y en a bien d’autres ici. J’ai réalisé que la source secrète (des femmes, NDLR) est l’inspiration d’où sont tirées des histoires, des films, des livres…  Je me suis demandé comment j’allais pouvoir être utile pour aider les femmes ».

            salma-Hayek-Talk-Women-in motionEnsuite Salma Hayek Pinault a pris la parole : « les femmes n’étaient pas autorisées à jouer, autour du monde. Les rôles féminins étaient joués par des hommes. Puis elles se sont faites une place. Puis il y a eu Julia Roberts, Meg Ryan… (…) Mon Dieu, des femmes, Demi Moore…  Je suis la première femme mexicaine actrice dans les 1990’s. Et c’était muet. (…) Certains disaient que les femmes ne rapportaient rien au box-office, il y a seulement vingt ans. (…) J’étais un peu en colère, mais surtout beaucoup excitée, car je voyais quelque chose clairement se mettre en place. (…) Je savais que ça allait être un combat, mais chaque femme en nous doit agir, et se tenir droite, ne pas s’arrêter… ». Elle a ensuite continué sur la fondation Kering : « Cette fondation (Kering, NDLR) est très différente de tout ce qu’il y a dehors. C’est fantastique que des consciences sociales se forment en dehors des corporations. (…) Personne n’en entendait parler, mais vous devez continuer de travailler. (…) Des femmes qui soutiennent et combattent… Nous nous sommes bien organisées, ils n’étaient pas des gens avec beaucoup d’expérience. (…) Nous avons décidé de nous déplacer (…) c’est vraiment incroyable comme en seize ans la compagnie a fait un bond ». Elle poursuit : « C’est tellement important de dire nos histoires. (…) Nous soutenons les films qui racontent les choses (les femmes sexuellement agressées à travers le monde, NDLR), mais nous devons trouver des solutions pour les femmes agressées (…) Nous faisons le film, et nous l’appliquons dans la vie. Nous avons l’inspiration, et nous agissons dans la vie. »

Un extrait d’un documentaire produit par la firme Kering et Salma Hayek, ELLES ont toutes une histoire, nous fut présenté.

Lisa Azuelos prit ensuite la parole pour expliquer son invention du terme Genophobie : « J’ai réalisé… Il y a deux ans (…) Je pensais qu’il manquait un mot pour parler de certaines choses (…) vous devez nommer les choses correctement pour pouvoir agir comme il faut sur elles. Les homosexuels n’avaient pas de nom. Homophobie a été créé dans les années 90’s. (…) Nous parlons toujours des victimes et c’est très bien, mais je voulais parler de ceux qui en sont coupables. J’ai donc décidé de créer ce mot : Genophobia. (…) Comme Homophobie, je voulais avoir quelque chose qui rallie ensemble. (…) Il me manquait ce seul mot pour les femmes. En ce moment même, (…) 90,7 / 100 des agresseurs mâles en Amérique ne vont pas en prison. Il y a tellement de souffrance dans le monde, et on nous dit d’arrêter avec nos problèmes de femmes, (…) mais il faut tendre à la paix. Donc il fallait vraiment créer quelque chose qui nous le permette. Il y a deux ans, je me demandais ce que je pouvais faire. Car je suis d’accord avec vous toutes, c’est bien d’être conscient de tous ces problèmes mais il faut agir. (…) J’ai fait un petit film, 14 Million de cris, car il y a 14 millions filles qui sont mariées de force chaque année (…) le film a été vu par un million de personne en une semaine. Et mes amis m’ont dit ne plus voir le mariage forcé de la même manière. (…) Je sais que la nouvelle génération est sur le web, alors j’ai organisé ce concours avec pour thème / sujet : qu’est-ce que pour vous la Genophobie ? Et j’en ai reçu beaucoup. »

Un court-métrage de Lila Baral, produit par Lisa Azuelos fut alors projeté. Un autre clip, cette fois-ci produit par Su-Mei Thompson, fut lancé. Elle prit ensuite la parole : « Je dois dire que je suis ingénieur, pas vidéaste. Donc je ne savais pas comment j’allais faire. Je ne m’attendais pas à un tel challenge, alors aujourd’hui j’ai vraiment du respect pour l’industrie (du film, NDLR). Il y avait tant de choix à faire, (…) finalement nous avons choisi une jeune réalisatrice qui n’avait pas fait de film qui dépasse dix minutes. Est-ce que c’était un risque de travailler avec des gens dont on croyait au potentiel ? Oui, mais ils croyaient tellement en la fondation. (…) Le message du film est de dire à l’industrie des médias et des divertissements qu’il reflète des portraits de femmes de la réalité. (…) Certaines femmes n’ont pas de travail car elles ne font pas attention à la manière dont elles s’habillent. (…) Les portraits fabriqués par les médias des femmes comme objets sexuels tendent à inciter à davantage d’agressions sexuelles. (…) Et vous pouvez tous y participer ». Elle montre un panneau avec : #Sheobjects.

            Le groupe est ensuite revenu sur la place des femmes au cinéma dans le monde. Salma Hayek prit d’abord la parole : « Je pense que la France est diversifiée, (…) il y a du soutien pour beaucoup d’entre vous (…) en général en Europe, et plus familièrement en France. Je sais que les stéréotypes sont forts, avec Hollywood qui les exporte. (…) »

Lisa Azuela : « Ce n’est pas seulement un manque de réalisatrices, c’est aussi le fait que ce soient des histoires d’hommes (…) C’est juste que les histoires sont toujours écrites du côté masculin, et sont associées à des noms masculins. Quand je pense à Clint Eastwood et la Route de Madison, je doute que les gens retiendront Eastwood, mais ils parleront de la Route de Madison comme l’un des plus beaux films jamais faits ».

Salma Hayek Pinault : « C’est un business, il ne faut pas l’oublier, c’est une industrie. (…) Je pense que maintenant nous avons un pouvoir différent dans la conception. (…) Le problème est que nous devons avoir une chance d’écouter ce que les femmes veulent. (…) Nous devons trouver ce que nous voulons voir et, ensemble, voir des films. (…) Qui parle de moi, la femme qui travaille, qui va avoir des enfants ? Nous sommes abandonnées en tant que publics. »

La cinéaste mexicaine est revenue sur une autre machine à images : « Vous parlez des réseaux sociaux, mais je trouve qu’on ne prend pas en compte l’importance de ces réseaux sociaux dans la construction de ces filles. Elles se fabriquent une image, (…) plus tard, elles vont devoir affronter la réalité. (…) Pour Ugly Betty (qu’elle a produit, NDLR), ils ne faisaient pas un show d’une heure sur un seul personnage, féminin, pas belle, pas maigre, et en plus mexicaine. (…) Le premier épisode a eu 60 millions de vues. (…) Je sais ce que les femmes veulent. Nous devrions pouvoir voir ce que nous voulons avec notre argent. (…) Je pense que le cinéma et la télévision peuvent aider, mais maintenant vous avez ces machines (les réseaux sociaux, NDLR) qui détruisent vos âmes. »

Zainab Salbi continue : « Ce n’est pas juste une conversation de femmes, nous devons aussi écouter des hommes. C’est aussi une conversation universelle. »

Lisa Azuelos : « C’est pour cela que je parle de Genophobia, les hommes ne sont pas les méchants. »

             Puis ces combattantes des droits des femmes sont revenues sur leur quotidien.

Salma Hayek Pinault : « Ils doivent vous voir forte dans votre maison. »

Lisa Azuelos : « Un docteur m’a sauvé la vie, et je me demandais « comment je peux être une bonne mère ? », et il m’a répondu : « Une bonne mère est une femme heureuse. ».

Zainab Salbi : « L’homme doit être conscient. »

Salma Hayek Pinault : « L’estime de soi est très importante. (…) Si vous vous respectez, (…) si vous ne vous diminuez pas, (…) si vous agissez avec gentillesse et amour, vous recevrez beaucoup, et le challenge sera de ne pas les laisser vous utiliser. »

Zainab Salbi : « J’ai été mariée de force, violée par mon mari. C’est facile de se considérer comme une victime, mais le plus gros travail est de se dire : où me suis-je trahie ? (…) Quand avons-nous permis à cela d’avoir lieu ? »

Su-Mei Thompson : « Les hommes peuvent s’investir, (…) nous pouvons avoir des alliés hommes. (…) Dans l’éducation d’un garçon, il ne peut que y avoir la mère, il doit entendre son père. (…) Nous pensons que nous devons être des Superman tout le temps, (…) et nous devons leur montrer qu’un homme doit être fait de force et de vulnérabilité. »

« Hollywood vous a-t-il utilisé ? », questionna un journaliste à la cinéaste-actrice-productrice mexicaine. Ce à quoi elle répondit : « I think we used each other. They used me? No. They used me, but I said ‘ok ok let’s go » « Je pense qu’on s’est utilisé l’un et l’autre. »  Salma Hayek

« C’était soit la servante, soit la fille sexy. (…) Je savais que je n’étais pas que sexy. Il fallait changer d’esprit (…) Si je m’habille avec un décolleté, ce n’est pas parce que je veux être touchée, mais pourquoi n’aurais-je pas le droit de me faire belle ? Il faut leur faire comprendre qu’ils ne peuvent pas interagir avec ça. (…) Ce n’est pas comme au marché, et en même temps, vous devez avoir de la joie, un sens de l’humour, célébrer ce que vous êtes, chaque petite part de votre personne. (…) Vous devez trouver le chemin que vous aimez. Tous les hommes sont des enfants. Et parfois vous devez abaisser votre force et vous tenir la main. Sinon, vous avanceriez, et vous tueriez. (…) Nous voulons nous aimer, nous voulons nous respecter. Et le plus important est que vous ne tombiez pas de l’autre côté. »

            Nous terminerons notre retranscription du Talk Women in Motion sur cette phrase amusante de la brillante Salma Hayek – les autres l’étant tout autant bien sûr : « Je pense que j’ai envie de parler mais j’ai trop parlé ! ». La conférence toucha alors à sa fin. N’hésitez pas à soutenir chacune de ces femmes courageuses et guerrières via leurs organisations respectives, des événements, ou encore un simple #Sheobjects sur Instagram et Twitter pour soutenir la fondation et le travail de Su-Mei Thompson.

Et la Femme créa Hollywood, un documentaire de Clara et Julia Kuperberg : Critique

Le documentaire inédit Et la Femme créa Hollywood sera présenté au Festival de Cannes 2016 sélection Cannes Classics et diffusé le 20 mai à 22h40 sur OCS Géants.

Synopsis : Au début du XXe siècle, les femmes occupaient les plus hauts postes de l’industrie cinématographique américaine. Hommage à ces pionnières du cinéma et ces grands noms trop souvent passés sous silence…

L’antienne n’est pas nouvelle, et elle se réactive chaque année au moment de la grande messe hollywoodienne : l’industrie du rêve américain délaisse sournoisement la gente féminine et ne semble pas prendre la mesure d’un tel dénigrement. Des polémiques lancées par la crème des actrices sur le manque de considérations à leur égard  aux revendications toujours plus véhémentes des techniciennes sans qui le cinéma US n’aurait pas l’ampleur qu’on lui connait, les consciences féministes font entendre des voix discordantes dans le grand bal du spectacle testosteroné. Nous aurions pourtant tort de n’y voir qu’une vaste et lointaine complainte de pauvres hères  malheureux de ne pas prendre part au festin gargantuesque. Il se pourrait bien que sous ce sexisme d’apparence ludique se cache la mise à mort de la singularité du 7ème art dans toute sa splendeur.

C’est ce que nous dévoilent Julia et Clara Kuperberg dans le documentaire sobrement intitulé Et La Femme créa Hollywood. Productrices au sein de Wichita Films, elles ont chacune travaillé séparément avant de se réunir pour travailler sur ce qui les passionne depuis longtemps: les mutations de la société américaine à travers l’angle artistique et médiatique. Après différents travaux dont un récent documentaire sur le code Hays et la censure, elles s’attaquent ici à un fait totalement méconnu du grand public: les fondements historiques de l’empire cinématographique du divertissement. Sous la forme d’entretiens et d’images d’archives judicieusement montées, elles agencent un récit alternativement sociologique et informatif hautement recommandable. Où l’on découvre par exemple que la consécration de Georges Méliès en formaliste précurseur d’images découpées narrant un célèbre voyage lunaire en 1902 doit beaucoup à une dénommée Alice Guy-Blaché. Première réalisatrice de l’histoire, elle est aussi la première femme à créer une société de production Solax Films Co en 1910. Elle s’installe ensuite aux Etats-Unis avec son mari (opérateur pour Gaumont) et bâtit un modèle productif dont le succès annonce bien auparavant le marché à oscars. Comme le prouve aussi son activité protéiforme, elle ne s’arrête pas aux seuls attributs de genre puisqu’elle tournera quantité de westerns, de films sur la Guerre Civile et d’autres thèmes en rapport à l’ethnicité de cette civilisation. Oublier cet héritage c’est falsifier le Panthéon artistique de tout un pan culturel de notre modernité.

Il est utile de rappeler à nos mémoires endormies que la démocratisation du parlant à partie liée aux stars d’une certaine époque. Mary Pickford, dont nous connaissons surtout d’elle son statut d’associée à Charlie Chaplin, D.W.Griffith et Douglas Faibaks pour la création de United Artists en 1919, cofondera également L’Academy Of Motion Pictures Of Arts and Science préalable à la fameuse cérémonie des Oscars. Elle est une star géante dans un temps où l’industrie ne connait pas encore l’ampleur qu’on lui attribue. Mais plus encore on ne cesse de décortiquer son jeu juvénile et son aspiration de femme libre, pionnière des négociations contractuelles et des exigences salariales. Si l’avènement du parlant lui fut fatal, elle n’en fut pas moins une grande source d’inspiration pour ses compères de la parole. Tel acteur reformulant à sa guise ses mimiques loufoques pour lui attribuer un son spécifique, tel actrice réengageant la démarche cartoonesque de la lady pour en faire entendre la vibration nouvelle. Associée à sa scénariste attitrée Frances Marion, elles formaient l’un des duos les plus puissants du système. Au regard de la frilosité des majors américaines d’aujourd’hui, on mesure alors mieux l’espace créatif dont avaient en charge ces maîtresses en règne quasi total sur l’usine à rêves. Comment expliquer un tel revirement de situation?

Cette hégémonie féminine prend racine dans un contexte déjà bien fallacieux. Au début du 18ème siècle, les postes à responsabilité sont majoritairement masculins. Le cinéma, en tant que concept artistique, est alors considéré comme subalterne. Et qui dit occupation non prioritaire signifie une plus forte mansuétude pour qui voudrait s’engager dans ces voies. Il faut se souvenir que la diaspora juive américaine est plus que prégnante dans un secteur moribond. Nombre de cinéastes y font leur gamme et la privatisation des studios n’y est pas étrangère. MGM, Warner Bros, Twentief Century Fox sont la propriété des frères Warner, de Samuel Glodwyn, Louis B Mayer ou encore D’Adolphe Zukor. Entourés des plus éminentes collègues, ils ont carte blanche pour redessiner les contours de l’American Dream. Ainsi collaborent Dorothy Arzner, la réalisatrice la plus réputée de cet age d’or avec pléthores de scénaristes, costumières et autres maquilleuses sous l’égide bienveillante d’un univers minimaliste.  La Grande Dépression qui poussent les hommes à se tourner vers le lucratif évince alors sans ménagement les dernières représentantes d’une culture devenue de plus en plus rentable. Les années 30 amorceront le déclin automnal de ces stylistes hors pair, se retrouvant au mieux professeurs dans les écoles d’apprentissage.

et-la-femme-crea-hollywood-mary-pyckfordLe documentaire Et la Femme créa Hollywood a l’intelligence de donner la parole à des femmes intelligibles qui retracent avec clarté la Grande Épopée malheureuse de ces mythes fondateurs. Elles sont productrices, scénaristes ou historiennes et mettent en perspective la lutte de leurs aînées sans verser dans le didactisme lénifiant. Entre langue érudite drôle et éclairé, elles nous rappellent que cette prise de pouvoir autrefois tolérée s’apparentait à une acceptation d’un rôle social essentiel dans le constructivisme d’une nation juste. Si les raisons évoquées plus hauts sont biaisées dans l’origine de cette mouvance, elles finissent par s’intégrer petit à petit comme une évidence que ces « activists womens » sont, au même titre que la lutte pour les droits civiques et contre la ségrégation raciale et audelà l’indifférenciation sexuelle bien des années plus tard, une composante majeure du progressisme. Elles disent ce que la perte de cette influence féministe signifie aujourd’hui dans la régression  au long cours que connaissent nos démographies patriarcales. Et s’inquiètent d’une absence d’action politique légitimant ce devoir d’une équité essentielle. La recrudescence envisagée à l’orée des belles années 80  de quelques figures connues n’est qu’une brindille dans un immense feu de paille, qui plus est envisagée partiellement dans le giron du seul cinéma d’auteur. Les grands studios s’arc-boutent sur des principes misogynes qui émasculent le cinéma d’action, théorisant le cliché harassant de la petite chose fragile et sans défense. Paula Wagner est à ce jour l’une des rares têtes d’affiche de la production américaine, on lui doit la franchise des Mission Impossible sous l’égide d’un certain Tom Cruise et quelques autres produits rentables. Kathryn Bigelow reste la seule et première pasionaria oscarisée pour Démineurs en plus d’une précurseur dans le machisme hollywoodien puisque c’est à elle que l’on doit le cultisme Point Break avec deux jeunes inconnus: Patrick Swayze et Keanu Reeves. Sa passion pour la testostérone ne se dément plus, Strange Days et surtout un nouveau nommé à la grande messe en 2013 Zero Dark Thirty confirme son goût du brûlot politique, autre case délaissée par les gentes dames. Il se murmure que son prochain ne devrait pas déroger à la règle. Un cas d’école qui ne manque décidément pas d’interroger et qui devrait vous faire précipiter sur ce rigoureux essai filmique des sœurs Kuperberg. Et la Femme créa Hollywood : un bien beau travail.

Et la Femme Créa Hollywood: Bande-Annonce

Et la Femme créa Hollywood : Fiche Technique

Réalisateurs : Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Scénario :  Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Intervenants : Ally Acker, Paula Wagner, Sherry Lansing, Lynda Obst, Cari Beauchamps, Robin Swicord, 
Producteurs :  Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Société de production : Wichita Film
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing France
Présence en festival : Présentation à Cannes Classics du Festival de Cannes le 22 mai 2016
Durée : 52 minutes
Genre : Documentaire
Diffusion :  le 20 mai 2016 sur OCS Géants

France – 2016

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais

 

Once Upon A Time Saison 5, une série de Edward Kitsis et Adam Horowitz : Critique

Once Upon A Time saison 5 propose une nouvelle intrigue séparée en deux comme la saison précédente : la légende du roi Arthur revisitée avant de laisser place au monde des Enfers dirigé par le dieu Hadès.

Synopsis : Après avoir lutté un temps contre les ténèbres, Emma décide finalement d’y succomber afin de sauver Regina de la dague du ténébreux. Nos héros décident de partir pour un nouveau royaume, Camelot, dans l’espoir de retrouver Merlin, le seul magicien à pouvoir libérer notre sauveuse des forces obscures qui sommeillent en elle…

Opérations cygne blanc & phénix

Ces deux contes se complètent assez bien, malgré de bonnes idées pas complètement exploitées. Quelques éléments appartenant au monde de Merlin ou à la mythologie Olympienne auraient pu apporter beaucoup plus de grandeur à la série qui se renferme un peu trop sur ses personnages principaux.
« L’opération cygne blanc » nous donne un début de saison très prometteur, après avoir rejoint le côté obscur, notre héroïne devient le nouveau Ténébreux, alors que Regina a réussi à rejoindre la lumière. Il était donc très intéressant que les rôles des anciennes rivales soient inversés, et nous sommes ravis de voir notre Evil Queen préférée prendre les choses en main afin de tout faire pour libérer Emma des ténèbres.
Après toutes ces années, le royaume de Camelot donne une explication sur les origines de Rumplestilkins en reliant sa dague à l’épée Excalibur. L’ingéniosité de cette saison est aussi d’avoir connecté le film d’animation Pixar Rebelle, avec Merida qui s’insère facilement dans l’univers médiéval de Camelot, comme pour La petite sirène dans l’histoire de Peter Pan en saison 3. Ce nouveau personnage secondaire est très attachant, le choix de l’actrice Amy Manson la rende d’autant plus pétillante, sympathique tout en reprenant à merveille la trame du dessin animé.

Ce qui aurait pu décevoir c’est la répétition des flash-backs et des malédictions, mais ce choix scénaristique pour raconter les aventures de Camelot est plus que bienvenu.
En effet, les scénaristes réitèrent l’expérience de la perte de mémoire, comme en saison 1 et en saison 3 (à l’exception qu’Emma est la seule à se souvenir). La construction narrative se fera de cette manière : le temps présent se passe à Storybrooke et les flash-backs dévoilera ce qui s’est passé à Camelot quelques mois plutôt afin de comprendre comment la sauveuse a pu devenir notre ennemi. Certes, c’est exagéré de revivre encore une fois la reconstitution des souvenirs, mais cela ne fait pas défaut à la série au contraire, ces intrigues, assez dynamiques dans l’ensemble, nous donnent envie d’en voir plus, surtout dans la partie qui se déroule à Camelot.

Cependant, on est intéressé uniquement par nos personnages principaux, par conséquent, nous pouvons être déçus en constatant que la légende arthurienne est survolée, sans que le récit ne soit inintéressant, ainsi, en dehors de Merida (qui n’appartient pas à ce royaume) qui a plusieurs épisodes qui lui sont consacrés, on regrette le manque d’intérêt pour les autres personnages comme Merlin, Lancelot ou encore Arthur.
Au bout du compte, l’autre mauvaise surprise au terme de la première partie de la saison est de ne pas avoir choisi de transformer complètement Emma en être maléfique, elle reste une héroïne en décidant de succomber aux ténèbres uniquement pour sauver Crochet, lié à Excalibur après avoir été blessé par cette dernière. Alors qu’on apprécie Crochet en vilain Ténébreux qui réclame vengeance, nous aurions préféré le voir faire le mal avec Emma en tant que couple destructeur faisant des ravages, permettant à Regina de devenir aussi la sauveuse de Storybrooke. Les créateurs n’ont pas eu le culot d’aller jusqu’au bout en ce qui concerne Emma, elle reste dans la lumière, et sacrifie son amour pour Crochet afin de se libérer tous les deux des ténèbres. Il y a des facilités scénaristiques dans cette conclusion qu’on aurait préféré éviter. De ce fait, comme pour Emma à Camelot, toute l’équipe se rend aux Enfers pour ramener Crochet à la vie en revisitant l’univers d’Hercule.

La seconde moitié de la saison, consacrée aux Enfers est plus inégale, encore une fois à cause d’une réinvention mal adaptée. Nous n’avons qu’un seul épisode centré sur les héros Hercule et Megara et une brève apparition de Zeus en fin de saison. Finalement, le véritable antagoniste, Hadès (interprété par le talentueux Greg Germann de Ally McBeal) est le seul a avoir une storyline développée avec celle de Zelena, le meilleur personnage de la saison qui doit choisir son camp entre le bien et le mal. L’autre soucis de cette intrigue est sa lenteur provoquée par le retour de personnages dont on se serait passés (tel que Cruella, Peter Pan, James pour ne relever qu’eux). Les seuls personnages qu’on a plaisir de retrouver sont les deux parents de Regina, entrainant une évolution supplémentaire, en particulier dans sa relation avec sa sœur Zelena. Malgré l’attente assez prévisible de voir Zelena devenir une héroïne, l’épisode 19 « Sisters » et les suivants sont excellents et ramènent une qualité dans la narration de cette saison qui partait dans tous les sens, les deux sœurs arrivent enfin à reformer une vraie famille avec leur défunte mère. On s’intéresse beaucoup plus aux parcours de ses deux anciennes méchantes plutôt qu’à « l’opération phénix » d’Emma pour ramener Crochet à la vie.

En dépit d’une mise en lumière des personnages d’Emma, Regina, Zelena et Crochet, les vrais héros de la saison, on regrettera le manque d’investissement pour le reste de la distribution, qui est par ailleurs un défaut récurrent depuis ses débuts. Nous avons beaucoup trop de personnages, dans le casting principal ou secondaire, qui sont inexistants ou sans intérêt comme le pauvre Robin (dont son interprète Sean Maguire était devenu régulier pour être finalement tué en fin de saison), les Charmings, mais aussi les habitants de Camelot qui repartent chez eux beaucoup trop facilement en fin de saison, Merida aurait pu avoir un départ plus important comme celui de La Reine des Neiges l’année dernière quand on y repense.
Nous avons cette frustration chaque saison pour ces personnages qui arrivent pour finalement rester dans l’ombre, comme Will Scarlett et son passé inexploré dans le Wonderland, ou l’amie d’enfance d’Emma, la fille de Maléfique dont on ne connaît pas encore les origines (alors que l’on n’a pas abordé une fois le sujet dans  cette saison 5…).

Enfin, nous restons perplexes quant au destin de Rumplestikins, tant il nous fascine autant qu’il nous énerve, à l’inverse de Regina, il est évident qu’aucune rédemption n’est possible. Alors qu’il était humain au début de la saison 5, il semblait agir en héros uniquement dans le but de redevenir le seul et unique Ténébreux, nous prouvant par la même occasion qu’il est irrécupérable et restera l’horrible sorcier qui choisit le pouvoir avant tout le reste.
Mais le choix est assumé de la part des scénaristes dans la descente aux Enfers, Rumple ne cherche même pas à le cacher ou à essayer de faire le bien, il revendique aimer le pouvoir, tout en ne se considérant pas non plus comme un vilain, il fait juste ce qui doit être fait avec sa magie. On avait du mal à comprendre ses décisions en saison 4, mais le rôle est plus clair, et semble lucide face à la situation, contrairement à Belle qui a du mal à l’accepter, il n’y a pas que le bien et le mal, Regina et Zelena l’ont compris, Emma aussi, mais Belle reste pure et refuse encore de s’ouvrir à cette idée.
Pour finir, malheureusement pour les personnages, mais heureusement pour les valeurs propres à la série : la morale reste intacte, la magie vient toujours avec un prix, et nos héros vont devoir payer. Emma a choisi de partir en Enfer pour sauver l’homme qu’elle aime, mais cela a coûté la vie du grand amour de Regina tué par Hadès. Elle y a regagné une sœur, mais perd son Robin des Bois.

Le final aborde la question générale de cette saison 5, le mal qui est dans chacun de nous : Emma luttant avant de devenir le nouveau Ténébreux, Zelena qui cherche à aimer sa fille et à sauver Hadès de sa vengeance en vain. Regina doit aussi lutter « littéralement » contre ses propres démons et ses anciennes manies d’Evil Queen qui est abattu en constatant que les vilains n’obtiennent jamais leur fin heureuse.
Nous avons eu de bonnes histoires développées dans cette saison, pas toujours bien équilibrée, mais le double épisode final nous donne envie de revenir pour une saison 6.
Les scénaristes arrivent à relancer leurs intrigues chaque année, cette fois en intégrant le monde des histoires jamais racontées comme le récit de Dr Jekyll et Mr Hyde (étrangement en même temps que la saison 3 de Penny Dreadful diffusée actuellement sur Showtime). Hyde arrive à Storybrooke comme le nouveau dirigeant, annoncé comme l’antagoniste de la prochaine saison, avec la partie maléfique de Regina, l’Evil Queen, nous imaginons assez bien une alliance entre ces deux méchants, et un ultime affrontement entre Regina et sa Némésis.
La saison 6 aura probablement des airs de saison 1 où nous aurons des épisodes indépendants servant à présenter ces fameuses nouvelles histoires, où « Once Upon A Time » devient une expression que l’on pourra qualifier pour tout récit et pas uniquement pour les contes de fées.

Once Upon A Time saison 5 reste divertissante et assez similaire à la saison 4 où la première partie sur Camelot était réussie et la seconde sur les Enfers un peu moins. Néanmoins, la série est toujours de qualité en offrant des storylines assez bien construite, et un semblant de renouveau pour la saison 6 à venir, même si on sent que le happy end ne devrait plus tarder.

La cinquième saison de Once Upon A Time a réuni, en moyenne, 4,4 millions de téléspectateurs et un taux de 1,37 sur les 18/49 ans.
La série reviendra en septembre pour une sixième saison sur ABC.

Once Upon A Time Saison 5 : Bande-annonce

Once Upon A Time Saison 5 : Fiche Technique

Créateurs : Edward Kitsis, Adam Horowitz
Réalisation : Dean White
Scénario : Geofrey Hildrew
Interprétation : Jennifer Morrison (Emma), Lana Parrilla (Regina), Ginnifer Goodwin (Blanche Neige), Josh Dallas (David), Jared S. Gilmore (Henry), Robert Carlyle (Rumplestilkins), Emilie De Ravin (Belle), Colin O’Donoghue (Crochet), Sean Maguire (Robin des Bois), Rebecca Mader (Zelena)…
Direction artistique : Michael Norman Wong
Décors : Mark Lane
Costumes : Eduardo Castro
Photographie : Stephen Jackson
Montage : Mark Flemming, Tom Dahl
Musique : Mark Isham, Michael Bader
Casting : Veronica Collins Rooney, Corinne Clark, Jennifer Page
Producteurs : Samantha Thomas, Kathy Gilroy, Edward Kitsis, Adam Horowitz, Steve Pearlman
Société de production : ABC Studios
Format : 23 épisodes de 42 minutes
Diffusion : ABC
Genre : dramatique, fantastique
Etats-Unis – 2011

Cannes 2016 : Loving de Jeff Nichols (Compétition Officielle)

La Review de Cannes : Loving de Jeff Nichols

Synopsis : Mildred et Richard Loving s’aiment et décident de se marier. Rien de plus naturel – sauf qu’il est blanc et qu’elle est noire dans l’Amérique ségrégationniste de 1958. L’État de Virginie où les Loving ont décidé de s’installer les poursuit en justice : le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu’il quitte l’État. Considérant qu’il s’agit d’une violation de leurs droits civiques, Richard et Mildred portent leur affaire devant les tribunaux. Ils iront jusqu’à la Cour Suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. Désormais, l’arrêt « Loving v. Virginia » symbolise le droit de s’aimer pour tous, sans aucune distinction d’origine.

Seulement quelques mois après son incursion dans le film de science-fiction avec Midnight Special, Jeff Nichols est de retour aux affaires avec le récit poignant d’un couple dont l’impossibilité de s’aimer publiquement va devenir leur combat pour enfin exister. Plus qu’un changement dans leur vie, c’est tout un pays qui se mettra en marche pour faire légaliser le mariage interracial.

C’est la première fois que Jeff Nichols s’intéresse à une histoire vraie. Ici, celui du couple Loving condamné à l’exil pour avoir été pris en délit d’amour mixte. Un amour qui dérange dans l’Amérique ultra-conservatrice et ségréguée des années 60. L’émotion est évidemment présente dans ce portrait d’un couple qui n’a jamais cessé de s’aimer malgré les avertissements de leur entourage et les interdictions juridiques. A eux deux, ils forment le couple le plus attendrissant qu’il soit, souhaitant seulement vivre une histoire d’amour que la bonne société conservatrice leur interdit. Tout en pudeur, ils forment un tandem qui ne souhaitent rien de plus que ce à quoi aspirent tous les américains, construire une maison et fonder une famille. Jeff Nichols fait le juste choix de ne focaliser son attention que sur ce couple, au détriment de certains passages « obligés » comme le regard méfiant des proches, des rebondissements du procès ou des violences ségrégationnistes. Aucune violence n’émane de Loving, seulement l’amour de deux êtres qu’on aimerait laisser tranquille. Loving aurait presque pu s’appeller « Un Homme et Une Femme » tant cette histoire d’amour est universelle.

Mais derrière l’évidente émotion que dégage Loving se cache un récit trop lisse, parfois à la limite de la caricature. Les méchants sont bien méchants (les autorités) et les gentils sont bien gentils (les avocats des Civil Rights). On sera surpris d’une telle simplicité dans l’écriture des personnages alors même que les antagonistes de Midnight Special étaient bien plus nuancés. Loving est un film académique, presque trop-propre sur lui. La mise en scène soignée participe à la tendresse évidente du récit mais enlève une partie de la vibration par sa rigueur sèche. Tout est trop gentil ici. Il est loin le temps de l’aventure de Mud, de la tension paranoïaque de Take Shelter ou des tensions familiales de Shotgun Stories. Le film pourrait alors sembler impersonnel. Il ne l’est pas. On retrouve certains thèmes fidèles du cinéaste comme celui de la différence (déjà présent dans Minight Special), d’un couple qui doit affronter le regard des autres (Take Shelter), de sa terre du cinéma (le Sud-Ouest des Etats-Unis) ou de la tonalité naturaliste du film (Mud) qui nous convainc définitivement que Jeff Nichols est le digne héritier de Terrence Malick. Mais même lorsqu’il affirme son identité, il manque au récit cette lutte de deux amoureux contre la société, enlevant ainsi tout éclat au film.

A l’inverse, dans un rôle de benêt taiseux qui se retrouve emmêlé malgré lui dans des procédures judiciaires compliquées, Joel Edgerton émeut en apportant une palette d’émotions qu’on ne lui connaissait pas, lui qui a toujours existé à travers les carapaces de ses personnages. Mais c’est définitivement Ruth Negga qui concentre toutes les attentions tant ses yeux de velours et ses airs minaudes font d’elle le personnage féminin le plus beau de la filmographie de Nichols. C’est elle qui porte tout ce légitime combat au niveau fédéral, et dont l’attention médiatique les emmèneront jusqu’à la Cour Suprême. Enfin, la muse de tous les films de Nichols, Michael Shannon vole la vedette l’espace de quelques instants en interprétant un photographe du magazine Life venu prendre des clichés des deux tourtereaux pour un article intitulé « The Crime of Being Married« .

Loving est au final un film aussi beau et sensible qu’il est le plus mineur des Jeff Nichols. Il n’empêche que les premiers retours cannois émus laissent à penser que le film puisse figurer au palmarès ce dimanche. Quoiqu’il en soit, avec son sujet en or et sa maîtrise tout en justesse, il est à parier que Loving est le premier candidat notable pour les prochains Oscars.


Loving

Un film de Jeff Nichols
Avec Joel Edgerton, Ruth Negga , Michael Shannon
Distributeur : Mars Films
Durée : 104 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : indéterminée
Etats-Unis – 2016

Cannes 2016 : Dogs de Bogdan Mirica (Un Certain Regard)

La Review de Cannes : Dogs (Câini) de Bogdan Mirica

Synopsis : Roman est de retour sur les terres de son grand-père qu’il vient de recevoir en héritage. Alors qu’il décide de vendre cette propriété où rien ne pousse, il se retrouve confronté à des mafieux dont son aïeul était le chef. Ces derniers ne reculeront devant rien pour préserver cette terre au centre de leur trafic.

Concourant pour la Caméra d’Or, ce premier film du roumain Bogdan Mirica surprend par la radicalité de son sujet, le geste cinématographique maîtrisé et le regard nihiliste sur son pays natal. Après avoir hérité des terrains de son grand-père, le jeune Roman retourne dans les vastes étendues roumaines au bord de la frontière bulgare afin de vendre ces terres dont il souhaite se débarasser au plus vite.  Mais ses intentions ne sont pas les bienvenues et Roman va se retrouver impliqué malgré lui au sein d’un trafic de braconniers qui sévit sur ses terres.

Le titre parle de lui-même. Les hommes sont des chiens. Ils se chamaillent, manquent d’éducation et n’ont que leur agressivité et leur détermination pour protéger leur territoire. Même la police agit comme des chiens (ce n’est pas un hasard si le chien du domaine familial se prénomme « Politia » (police en roumain). Ils sont abandonnés par un pays qui ne croit plus en ces terres reculées et doivent composer avec les moyens du bord (une autopsie avec une fourchette et des gants Mapa) pour enquêter sur un pied retrouvé au milieu d’un étang. Cette primitivité chez les personnages du film n’en fait cependant pas des animaux incapables de penser par eux-mêmes car ils sont bien conscients de leur nature, mais ils ne peuvent que l’accepter sans se donner les moyens d’y remédier. Dans ce sens, le film pourrait sembler un peu trop démonstratif mais il faut reconnaître que Bogdan Mirica sait faire preuve de maîtrise lorsqu’il s’agit de manier la caméra et d’instaurer une tension implacable, de celles qui font scotcher à son siège. Le cinéaste représente le monde rural avec une dureté et une précarité qui participent au conditionnement de ces villageois sans morale condamnés à devenir des chiens où seuls les coups physiques comptent pour exister dans la hiérarchie sociale.

Revendiquant clairement Cormac McCarthy comme une de ses influences, il est difficile de ne pas voir dans Dogs une relecture roumaine (un remake?) de No Country for Old Men, déjà adapté en 2008 par les frères Coen. On y retrouve cette ruralité, ces vastes paysages abandonnés, cette mafia qui cherche à faire taire le type qui s’est retrouvé au mauvais moment, au mauvais endroit et qui devra s’adapter à la violence poisseuse des lieux. Cette dernière participe également à cette comparaison, Bodgan Mirica n’hésitant pas à être radical dans sa manière de faire exploser ses personnages dans des excès impulsifs incontrôlables. Le sens du cadre aiguisé, Dogs épate par la beauté des plans, la longueur hypnotisante des scènes ou la contemplation de ces paysages incultivables où seule la violence semble être fertile.

Ainsi le premier long métrage du roumain dénonce un pays reculé, corrompu par l’abandon et la violence. Avec son cinéma de genre, on est loin du cinéma d’auteur aussi brillant que pesant des deux roumains de la compétition (Cristian Mungiu et Cristi Puiu) mais avec cet essai réussi, Dogs marque la première pierre d’un cinéaste qu’il faudra suivre avec la plus grande attention.

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Dogs (Câini)

Un film de Bogdan Mirica
Avec Gheorghe Visu, Vlad Ivanov, Dragos Bucur
Distributeur : BAC Films
Durée : 104 minutes
Genre : Drame, thriller
Date de sortie : indéterminée
Roumanie – 2016

 

The Nice Guys, un film de Shane Black : Critique

Synopsis : Los Angeles. Années 70. Deux détectives privés enquêtent sur le prétendu suicide d’une starlette. Malgré des méthodes pour le moins « originales », leurs investigations vont mettre à jour une conspiration impliquant des personnalités très haut placées…

Les bras cassés 

Shane Black a fait ses armes à Hollywood en tant que scénariste, étant l’auteur d’un bon nombre de films devenus cultes comme l’Arme fatale, Last Action Hero ou encore Le Dernier Samaritain. Des films de fin des années 80, début des années 90 qui ont clairement marqué le cinéma et qui se sont posés comme les maîtres étalons du « buddy movie« , genre dont Black s’impose comme le père. Il passe pour la première fois à la réalisation avec Kiss Kiss Bang Bang en 2005, un film néo-noir pulp et totalement jouissif qui malgré un échec au box-office avait séduit le public et la critique, gagnant un statut de film culte. Après ça, le cinéaste fut plus discret avant de revenir au commande d’un film de studio à gros budget, se voyant confié l’écriture et la réalisation de Iron Man 3 en 2013. Un film imparfait mais symptomatique du cinéma de Black, qui replaçait ses obsessions pour les duos improbables et les situations anti-climatiques, préférant déjouer les intrigues par l’humour. Suite à ce succès, il revient avec The Nice Guys, son troisième film, qui a pour ambition de s’imposer comme la suite spirituelle de son premier long métrage tout en ayant la promesse d’être à la fois un retour flamboyant du « buddy movie » et probablement le film le plus cool de l’année.

Il ne faut pas longtemps au film pour nous signifier que l’on est dans un scénario écrit par Shane Black. Tout transpire son style dès la première scène qui véhicule son humour en total décalage, tout en étant d’une humanité tangible et en n’ayant pas peur de la violence frontale. Car souvent, lorsqu’un film s’impose par une envie de faire du cool, un certain manque d’authenticité peut se dégager de se processus, sauf qu’avec ce cinéaste on a affaire à des films qui ont du cœur, qui nous font nous attacher à leurs personnages et qui ne prennent pas leur spectateur à la légère. Ici, il nous présente son duo de personnages avec humour mais aussi sincérité, le rendant en l’espace de quelques minutes totalement unique et plaisant à suivre. Il y a toujours chez Black cette envie de partir d’un archétype pour l’emmener dans une direction inattendu, pour déjouer les clichés et les facilités. Ici, même si l’on pourrait croire que les personnages sont légèrement stéréotypés, on se rend compte assez vite que c’est un artifice assez habile pour nous surprendre dans leur traitement. A l’image de la relation père-fille d’un des héros, où sa fille a une place centrale au sein du récit sans que l’on tombe dans les travers qu’un autre thriller aurait pu en faire. Elle ne sert ni au côté sentimental de l’histoire, et elle n’est pas là pour être la fille qui se fait kidnapper pour jouer sur un ressort dramatique. Elle évolue au même rang que les deux héros, apporte de l’humour et surtout se montre suffisamment développée pour être intéressante à suivre et apporter un vrai plus à l’ensemble.

L’intrigue est très bien ficelée et ne tombe pas dans une simplification lourde et agaçante, ici l’aspect film noir et totalement assumé et on n’hésite pas à nous perdre dans une conspiration tentaculaire où les deux héros pataugent. Surtout que ce ne sont pas des lumières et Black prend un malin plaisir à les malmener et à les prendre toujours en dérision. Le duo fonctionne à merveille, ils sont autant différents que complémentaires et ont des réactions vraiment originales et rafraîchissantes pour ce genre de film. Chaque situation a sa propre personnalité, notamment grâce à un travail sur les dialogues absolument exemplaire, il y a un vrai sens de la réplique et de la recherche du bon mot pour faire rire. On passe par toutes sortes de changements de tons, le tout plongeant parfois dans le loufoque, la gravité et faisant même un détour dans le stoner movie mais tout en gardant une homogénéité constante. Même si il faut reconnaître que Black se sert de quelques facilités pour aller d’un point A à un point B lorsqu’il sort une scène d’hallucination un peu de nulle part. La scène en elle-même fonctionne mais elle est mal placée au sein de l’oeuvre. Et on pourra aussi regretter un retournement de situation un peu trop prévisible lors du dernier tiers mais c’est presque du détail face à la maîtrise narrative de l’ensemble. Le film parvient même à accomplir l’exploit rare de faire cohabiter l’humour et les enjeux dramatiques. Car il plonge souvent son spectateur dans l’hilarité, mais ne lui fait pas prendre les enjeux de l’histoire en le mettant face à l’incompétence de ses héros. N’hésitant pas à leur envoyer en pleine face leurs échecs et l’ampleur de ceux-ci. Une vraie prise de risque se dégage de ce procédé.

The Nice Guys bénéficie aussi d’un excellent casting. L’alchimie entre Russell Crowe et Ryan Gosling est plus qu’évidente et il est clair que les deux acteurs prennent un immense plaisir à jouer ces rôles. Russell Crowe, toujours aussi charismatique, est impeccable dans ce rôle de brute au grand cœur assurant dans les scènes d’actions mais aussi dans l’humour, montrant une facette comique dont on n’a pas l’habitude le concernant. Cependant il se fait voler la vedette par Ryan Gosling qui est ici prodigieux et qui fait éclater l’excellence de son talent comique. Toujours dans la justesse, il n’en fait jamais trop et évite le cabotinage pour offrir une performance hilarante et mémorable. On regrette par contre la sous-exploitation de Kim Basinger ou encore de Matthew Bomer, très bon et inquiétant en bad guy mais légèrement effacé. Néanmoins on retiendra aussi Angourie Rice, qui incarne la fille du personnage de Gosling, qui est géniale et qui ne se fait jamais écraser par les pointures qui lui donnent la réplique. Une jeune actrice à suivre de près.

La réalisation est superbe avec sa photographie léchée qui magnifie une reconstitution d’époque minutieuse et convaincante. Le film est imprégné dans une ambiance seventies des plus appréciables, aidée par une bande originale inspirée et une sélection musicale « évidente » – les musiques marquantes des années 70 – mais efficace. Le montage est virtuose, permettant un rythme soutenu qui ne connait aucun temps mort mais aussi une gestion du découpage millimétrée à la perfection qui offre des gags visuels mémorables et des scènes d’actions lisibles. La mise en scène de Shane Black est classieuse et viscérale. Il montre la violence et la nudité sans détour, parfois peut être de façon un peu gratuite mais il aime s’imposer comme le sale gosse d’Hollywood. Il y a une sorte d’irrévérence qui traverse le film dans la manière d’aborder les scènes tantôt de manière nonchalante, tantôt de manière énervée au sein de « morceaux de bravoures » maîtrisés et brutaux. Les mouvements de caméras sont fluides et amples, Black ayant une manière de filmer très aérienne dans ses transitions, mais reste quand même dans quelque chose de très classique. Le cinéaste est plus un scénariste de talent qu’un véritable esthète, mais il sait mettre le visuel au service de son histoire et à ce niveau le travail est impeccable.

The Nice Guys est un excellent film. Une suite spirituelle à Kiss Kiss Bang Bang où Shane Black rejoue ses classiques tout en parvenant à les renouveler avec virtuosité. Plus drôle, mieux rythmé et plus dense que tout ce qu’il a fait auparavant, tout en gardant l’intelligence et l’irrévérence de sa plume intactes, le cinéaste signe probablement sa meilleure oeuvre à ce jour. Hilarante, formidablement jouée et mis en scène avec soin, rares sont les reproches à faire au film qui s’impose déjà avec un fort potentiel culte. Un divertissement pulp qui sait aussi se faire plus réfléchi et qui arrive à distiller un vrai propos sur l’Amérique et ses dérives, parvenant à conjuguer humour et noirceur sans manquer de cœur. Probablement un des films les plus cool de ces dix dernières années et assurément un grand moment dont on ne devrait pas se priver.

The Nice Guys : Bande Annonce

The Nice Guys : Fiche technique

Réalisation : Shane Black
Scénario : Anthony Bagarozzi et Shane Black
Interprétation: Russell Crowe (Jackson Healy), Ryan Gosling (Holland March), Matthew Bomer (John Boy), Kim Basinger (Judith Kutner, la mère d’Amelia), Margaret Qualley (Amelia), Angourie Rice (Holly)…
Image : Philippe Rousselot
Montage: Joel Negron
Musique: David Buckley et John Ottman
Costumes : Kym Barrett
Décor : Danielle Berman
Producteur : Joel Silver, Stephen Bender, Ken Kao, Michael J. Malone, Andrew Rona et Hal Sadoff
Société de production : Silver Pictures et Waypoint Entertainment
Distributeur : EuropaCorp Distribution
Durée : 116 minutes
Genre: Policier
Date de sortie : 15 mai 2016

Etats-Unis – 2016

Cannes 2016 : Mal de Pierres de Nicole Garcia (Compétition Officielle)

La Review de Cannes : Mal de Pierres de Nicole Garcia

Synopsis : Gabrielle a grandi dans la petite bourgeoisie agricole où son rêve d’une passion absolue fait scandale. A une époque où l’on destine d’abord les femmes au mariage, elle dérange, on la dit folle. Ses parents la donnent à José, un ouvrier saisonnier, chargé de faire d’elle une femme respectable. Gabrielle dit ne pas l’aimer, se voit enterrée vivante. Lorsqu’on l’envoie en cure thermale pour soigner ses calculs rénaux, son mal de pierres, un lieutenant blessé dans la guerre d’Indochine, André Sauvage, fait renaître en elle cette urgence d’aimer. Ils fuiront ensemble, elle se le jure, et il semble répondre à son désir. Cette fois on ne lui prendra pas ce qu’elle nomme « la chose principale ». Gabrielle veut aller au bout de son rêve.

Avec Mal de Pierres, Nicole Garcia et Marion Cotillard partagent un chiffre. Pour toutes les deux, il s’agit de la troisième fois qu’elles se retrouvent en compétition officielle à Cannes. L’une après avoir présenté L’Adversaire et Selon Charlie, l’autre pour avoir interprété les  premiers rôles de De Rouille et d’os et Deux jours, une nuit. Et chaque fois, elles sont reparties bredouilles. La donne va-t-elle changer avec ce récit romanesque provençal ?

C’est donc avec une adaptation de Milena Angus (Mal di pietre) que Nicole Garcia fait son retour sur la Croisette. Soit le portrait d’une femme folle d’amour interprétée par une Marion Cotillard libérée, démente et passionnée. Dans une société traditionaliste des années 1950, elle se résout à accepter un mariage orchestré par ses parents. Mais son mal-être la conduira en cure thermale où elle fera la rencontre d’un soldat blessé en Indochine. Là, elle se libère et trouve enfin la passion qu’elle a toujours cherché auprès de ce soldat empathique, qui la touche en plein cœur par son élégante allure et sa souffrance physique. Et c’est justement dans la passion physique que les deux personnages oublient leurs maux. A ce petit jeu, Nicole Garcia s’adonne à de formidables élans de sensualité et une scène charnelle magnifique entre Marion Cotillard et Louis Garrel. Mais les soins en cure se terminent pour les deux amants et le retour à la réalité sera extrêmement difficile. Même l’arrivé d’un enfant ne pourra lui enlever son désir de retrouver cette passion charnelle et enflammée.

Marion Cotillard n’a jamais laissé insensible la critique, qui lui compte autant d’adorateurs que de détracteurs. Elle s’abandonne dans ce personnage fragile qui a perdu la raison en même temps qu’elle a perdu la passion. Le tout avec une grâce et une justesse qui font de la comédienne l’une des plus belles représentantes du cinéma français, quoiqu’en disent ses détracteurs. Louis Garrel est plus discret, moins présent dans ce récit alors qu’il est paradoxalement le centre de toutes les attentions. En revanche, on saluera la force tranquille de l’espagnol Alex Brendemühl, un mari dévoué et mélancolique qui doit faire avec la condition difficile de sa femme.

De ce triangle amoureux des années 1950, Nicole Garcia brouille les pistes entre la réalité et l’imaginaire jusqu’à un final bouleversant. Car c’est bien dans sa structure narrative que le film -bien que classique- retourne le spectateur dans ce chemin de croix d’une femme brisée par les traditions sociales et son désir insatisfait. Mais à trop vouloir être propre, Mal de Pierres manque de souffle, d’ampleur et de sauvagerie. Tout y est trop lisse, trop appliqué comme un devoir pour lequel on voudrait faire plaisir au professeur. Mais il serait paradoxalement hypocrite de le reprocher au film tant c’est dans ce cadre qu’il fonctionne et nous emporte dans un ultime élan cinématographique.

Mal de Pierres regroupe ainsi toute l’essence du grand cinéma romanesque français, à savoir une passion amoureuse impossible, une guerre meutrière en arrière plan, un décor en bord de mer aux senteurs de lavande et un trio d’acteurs convaincants. Nicole Garcia signe un mélodrame classique, beau et pudique. Pas sûr cependant que cela ne soit suffisant pour convaincre le jury de figurer au palmarès.


Mal de Pierres

Un film de Nicolas Garcia
Avec Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemuhl…
Distributeur : StudioCanal
Durée : 120 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 19 octobre 2016
France, Belgique – 2016

Mal de Pierres : Extrait