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Cannes 2016 : Baccalauréat de Cristian Mungiu (Compétition Officielle)

[Critique] Baccalauréat

Synopsis : Eliza est une jeune lycéenne en train de passer le bac avant de partir l’année suivante pour l’Angleterre. Après avoir été agressée un matin en allant à l’école, son père essaye de l’aider à surmonter ce traumatisme pour qu’elle obtienne de bons résultats aux derniers examens afin d’obtenir sa bourse…

Un père désespéré pour sauver sa fille

Baccalauréat, dernier film de Cristian Mungiu en compétition officielle au Festival de Cannes, est assez surprenant dans sa décision de traiter principalement du comportement du personnage de Romeo, interprété par Adrian Titieni. Alors que nous pensions suivre une relation père-fille, ou le parcours d’Eliza qui cherche à se relever après son agression, l’angle d’approche se place dans le devoir paternel de protéger sa fille, et de l’aider à obtenir son baccalauréat par tous les moyens.
Par conséquent, nous regrettons l’absence d’Eliza qui est un personnage pas assez développé; il aurait été tout aussi intéressant de voir de façon plus approfondie son  ressenti face à la situation.
En contrepartie, Romeo est le cœur du long-métrage, présent dans chaque séquence. On s’intéressera ainsi surtout à son évolution et les enjeux autour du personnage.

D’une certaine manière, le père d’Eliza sera probablement le personnage le plus intéressant mais aussi le plus détestable, à travers son dilemme sur ce qui est juste et ce qui doit être fait pour qu’Eliza obtienne son diplôme. Sa morale et toute son éducation seront remises en  cause.
C’est un père désemparé, assez antipathique dans sa vie privée, trompant sa femme et forçant sa fille à partir pour Cambridge. Romeo aime définitivement sa fille, il veut la protéger mais ne le montre pas de la bonne manière, il voit en cette dernière la victoire sur la vie qu’il n’a jamais connue avec sa femme.
En effet, au lieu de la soutenir après ce choc, il tient absolument à la convaincre d’avoir les meilleures notes pour obtenir la bourse dans le but de quitter la Roumanie.
De ce fait, le discours de ce film en est presque immoral avec un père prêt à tout, même à risquer une fraude, que sa fille triche pour l’obtenir. Il finit par en oublier les principes qu’il lui a transmis, laissant son enfant déchirée entre ce qu’elle croit et ce que son père veut qu’elle fasse lors des examens.

Adrian Titieni montre ses fêlures, s’ouvre complètement, mais nous avons du mal à voir où le réalisateur veut aller avec ce personnage. D’un côté il pourrait se sacrifier pour sa fille comme tout parent, nous ressentons son amour et sa peine dus au traumatisme. Mais dans un second temps, il se perd complètement jusqu’à la fin de Baccalauréat où on comprend qu’il s’assimile à sa fille, comme si c’était son rêve de partir, avec sa liaison qu’il entretient depuis plus d’un an; au fond de lui il montre sa vie comme un échec qu’il cherche à fuir.

En dehors de ce rôle assez complexe, mais bien écrit, il est navrant de voir un développement quasi inexistant des autres personnages, que ce soit dans leur évolution ou dans leur aboutissement trop simpliste. Une fois encore, nous regrettons le manque d’intérêt pour le personnage d’Eliza, qui n’est qu’un prétexte pour révéler les failles de son père, alors que Cristian Mungiu aurait pu montrer un peu plus du caractère d’Eliza et comment elle s’est sentie après l’agression. La mère d’Eliza aurait pu avoir un traitement au moins égal à celui de Roméo, elle se montre très  inférieure en ne se mettant pas face aux manipulations de son mari. De plus il est assez difficile de comprendre les rôles de la maîtresse et de la mère de Romeo qui gravitent uniquement autour du personnage de Titieni.

Au lieu de laisser une conclusion plutôt  amère, nous sentons qu’Eliza pardonne, ou serait sur le point de pardonner, son père qui lui a mis beaucoup plus de pression que de  soutien suite au choc qu’elle a vécu.
Le scénario, qui proposait des réflexions intéressantes, perd en intensité et en crédibilité à cause de la résolution simplifiée de son intrigue et de cette famille qui se déchire n’apportant pas de vraies réponses quant à leur destin.

Baccalauréat : Bande-annonce

Baccalauréat : Fiche Technique

Titre d’origine : Bacalaureat
Réalisation : Cristian Mungiu
Scénario : Cristian Mungiu
Interprétation : Maria Drägus (Eliza), Adrian Titieni (Romeo), Lia Bugnar (Magda), Mälina Manovici (Sandra), Vlad Ivanov (l’inspecteur), Gelu Colceag (le président du Comité d’examen), Rares Andrici (Marius), Eniko Benczo (Mme Mariana)
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Mircea Olteanu
Producteurs : Cristian Mungiu, Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne, Pascal Caucheteux, Grégoire Sorlat, Jean Labadie, Vincent Maraval, Tudor Reu
Sociétés de production : Mobra Films Productions, Why Not Productions, Les Films du fleuve, Le Pacte
Pays d’origine : Roumanie
Durée : 127 minutes
Genre : Drame

Roumanie – 2016

Cannes 2016 : Le Client d’Asghar Farhadi (Compétition Officielle)

Le Client (Forushande) d’Asghar Farhadi : un film qui fait beaucoup de bien au festival, notamment en compétition officielle, et au-delà de l’événement, au cinéma.

Synopsis : Contraints de quitter leur appartement du centre de Téhéran en raison d’importants travaux menaçant l’immeuble, Emad et Rana emménagent dans un nouveau logement. Un incident en rapport avec l’ancienne locataire va bouleverser la vie du jeune couple.

Notre Review cannoise d’une nouvelle pépite cinématographique bienvenue.

            Le Client est l’une des dernières surprises de la compétition officielle. Le film d’Asghar Farhadi est un drame qui tend au film policier, et inversement. En effet, l’une des forces du film d’Asghar Farhadi que nous avons notées est sa capacité à créer un équilibre entre le polar et le drame ; et même un film hybridant ces genres ; ou encore une œuvre dramatique filmant la vie dans laquelle le spectateur retrouve des éléments du film policier. Mais le public n’aurait pas tort, et alors nous non plus, d’y voir un polar. En effet, Asghar Farhadi a confirmé, comme pour ses précédents films, s’être dirigé vers ce genre. Il a notamment déclaré à la conférence de presse : «  Ceux qui veulent juste voir un film haletant (peuvent) ainsi le voir. » Ce respect de tous les publics fait du Client le long métrage le plus ouvert à tous, sans qu’il soit explicitement dans la drague de tous les spectateurs. Aucun twist n’est présent pour retenir l’attention du spectateur, ni aucune mise en place d’un  sombre passé qui viendrait à se révéler au fur et à mesure du film.

            Non, Le Client est humain, ni plus ni moins. Il s’agit de la vie d’un couple qui va être bouleversée d’une manière que d’autres ont connues et connaitront encore probablement : une agression sur la femme du couple, sans qu’on sache jamais si elle fut sexuelle ou non. On suit alors leur quotidien, qui sera de plus en plus difficile à partir de l’accident. Acteurs d’une pièce de théâtre, leurs jeux sont aussi touchés par l’agression. Et cet espace théâtral voit sa fiction contaminée par la réalité : ainsi Emad affrontera l’ami qui leur a prêté le logement sans avoir prévenu que la propriétaire était une prostituée ; Rana fondra en larmes à cause du regard d’un spectateur ; enfin le couple, maquillé de manière à passer pour plus âgés, restera finalement dans le silence, dans une confrontation des regards. La puissance dramatique mise en place par Asghar Farhadi mérite bien des compliments tant elle n’a pas besoin d’utiliser des effets, musicaux par exemple (aucune musique extradiégétique n’est utilisée dans l’ensemble du film), le silence, les respirations, les voix et les sons du monde s’entremêlent pour créer la symphonie de ce couple et de leurs perturbations, ainsi celle de leur place dans l’Iran urbanisé mais accidenté, silencieux et bruyant, reconstruit et pourtant déjà fini. Il s’agit ainsi de filmer un couple en transition dans un pays qui l’est tout autant.

           Ce moment de vie, mêlé au polar par on ne sait quelle génie de l’écriture, a été l’un des plus beaux et touchants temps de ce festival de Cannes, dont la sélection officielle des films compétition, qui était en demi-teinte, vient de retrouver la lumière.

Le Client

Titre original Forushande

Un film de Asghar Farhadi
Avec Shahab Hosseini, Taraneh Alidoosti, Babak Karimi…
Genre : Drame (2h05min )
Nationalités : Iranien, Français
Distributeur : Memento Films Distribution
Sortie nationale : 2 novembre 2016

Cannes 2016 : The Neon Demon de Nicolas Winding Refn (Compétition Officielle)

Le nouveau NWR, The Neon Demon, s’est dévoilé à Cannes: Une Expérience Unique de Cinéma.

Synopsis : Une jeune fille débarque à Los Angeles. Son rêve est de devenir mannequin. Son ascension fulgurante et sa pureté suscitent jalousies et convoitises. Certaines filles s’inclinent devant elle, d’autres sont prêtes à tout pour lui voler sa beauté.

Review Cannoise The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

            The Neon Demon divise les spectateurs, journalistes et autres passants du festival de Cannes. « Vide » aura-t-on pu entendre d’un côté, « grandiose » de l’autre, ou encore ici sur la croisette, « Non merci » de la part d’une journaliste ayant quitté la séance. Il s’agira à travers ce très bref écrit non pas de brasser différentes lectures du film, ni même d’en commencer une, mais de tenter par le processus de l’écriture de digérer un peu plus vite l’expérience cinématographique vécue par CineSeriesMag.

            À coup d’obscurité et de lumières colorées, plus radicalement que dans Only God Forgives, le réalisateur dessine les espaces ou, au contraire, les efface. Ainsi l’espace tridimensionnel de travail du photographe est tellement blanc et lumineux qu’il disparaît dans une sorte d’informité, de vide, de cosmos blanc. Lorsque Jessie arrive au centre, elle apparaît comme un ovni dans cette homogénéité spatiale. Le personnage incarné par Elle Fanning est juste la perle rare. Elle n’est que « pure beauté », notamment parce qu’elle est « vraie », sans artificialisation de son corps de par des opérations chirurgicales.

            En effet, The Neon Demon traite beaucoup des images, notamment the-neon-demon-2016-Bella-Heathcote-elle-fanningde la place de la femme dans les images médiatisées, plus précisément celle des modèles de mode. Femmes objets ou libérées, mannequins de chair et de sang (voir la photographie ci à droite),  ou corps reconstruits, êtres jetables après consommation avec une date d’obsolescence (on entendra différents âges dans le film), êtres déconnectés du commun des mortels, en quête de l’éternelle jeunesse, au point de vampiriser celle des autres en la dégustant… Refn établit une multitude de portraits et de voies de réflexions possibles sur ces « personnages ». L’utilisation du mot « personnages » n’est pas anodine, puisque ces corps sont fabriqués, construits, inventés, manipulés, tout comme leur parcours (l’âge de Jesse sera falsifié).

            Elle-Fanning-role-Jesse-coiffure-doree-the-neon-demon-film-competition-officielleJesse, la perle, l’unique, l’élue, est pure et libre. Elle avance seule, cherchant à atteindre un état qui dépasse les statuts d’adolescente et de jeune femme (à gauche une image d’elle ayant atteint – d’une certaine manière dont nous laissons la découverte – une maturité), la grâce. Alors qu’elle progresse, son chemin se dessine à travers la pénombre avec l’apparition de formes colorées lumineuses. Elle arrive face à la forme qui l’obsède, pour en faire partie, et connaître alors une évolution. Mystifiée, hypnotisée, Jesse expérimente une ou plusieurs puissances incroyables, à notre image, hypnotisée et charmée par les forces mises en œuvres par Refn, voire libérée par son travail.

            Les espaces dessinés par Refn et aussi par la musique signée Cliff Martinez sont aussi – et la séquence stroboscopique en début du film l’explicite – des espaces à franchir par notre regard. Ces faisceaux et formes se reflètent sur nos yeux, pour s’y inscrire, et nous inviter, tel le monolithe de 2001 L’Odyssée de l’Espace, à franchir ces portes. Ainsi sommes-nous devenus des spectres grâce aux néons. Mais attention, les neon demons rodent. La projection touche à sa fin, et alors le périple Refn-ien jonché d’humour, de beauté, de poésie, de contemplation, de folie et d’horreur s’arrête ici, sur une image abstraite qui demandera probablement un effort de lecture. Plan final qui surprend, nihiliste, et qui avec sa soudaineté, amorcent un retour (trop ?) brutal à la réalité.

             Rappelons avant de nous lever des sièges de spectateurs et de quitter notre expérience imprimée sur nos rétines et même jusqu’à notre soi, qu’un tel film demandera un double effort au spectateur : se laisser aller, embarquer par Refn, et fournir un certain effort crânien pour une lecture du film plus optimale. Avec Refn, il ne s’agit pas d’aller consommer bêtement un film, d’aller superficiellement au cinéma, le réalisateur proposant notamment une expérience en cohérence avec les réflexions émises sur les êtres superficiels de la mode : nous ne sommes pas des mannequins tendant à copier l’élue Jessie. Comme l’a exposé la scène de torture d’Only God Forgives qui faisait l’autopsie d’un spectateur de cinéma (voir extrait ci-dessous), assis sur son siège, les bras posés, presque intégré au fauteuil, écoutant, regardant, Refn nous réfléchit comme des êtres actifs même dans la passivité de l’hypnose cinématographique, et croit en nous comme il croit en Jessie. Il a d’ailleurs déclaré à quelques journalistes, dont LeMagduCiné, qu’il n’était pas un génie, mais que le génie revenait au public. Nicolas Winding Refn veut nous faire toucher la grâce et plus que ça, nous la faire vivre.

The Neon Demon

Un film de Nicolas Winding Refn
Scénario : Nicolas Winding Refn, Mary Laws, Poly Stenham
Avec Elle Fanning, Jena Malone, Bella Heathcote, Abbey Lee, Christina Hendricks, Keanu Reeves, Karl Glusman
Musique : Cliff Martinez
Distribution France : The Jokers / Le Pact
Genre : Drame / Épouvante
Durée : 1h57min
Sortie française : 8 Juin 2016

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Cannes 2016 : Pericle Il Nero de Stefano Mordini (Un Certain Regard)

La Review Cannoise de Pericle Il Nero, film de gangster agréable mais banal, sans grands intérêts, et au final oubliable

Synopsis : Périclès travaille pour Don Luigi, le chef d’un clan napolitain qui tient le trafic de drogue et les réseaux de prostitution de Liège et blanchit ses profits grâce à ses nombreuses pizzerias. Périclès a pour mission de punir quiconque défie Don Luigi. Un jour, pendant une de ses missions, il tue par erreur une femme appartenant à une autre famille napolitaine. Il a signé son arrêt de mort. Périclès se réfugie en France. Il rencontre Natacha et espère construire avec elle une nouvelle vie. Mais Don Luigi l’a trahi. Il a promis sa tête au clan ennemi. Périclès retourne en Belgique pour prendre sa revanche.

            « Mon patron s’appelle Luigino Pizza, tout le monde l’appelle comme ça à cause de ses pizzerias. Moi, je m’appelle Périclès Scalzone, et mon métier est de sodomiser les gens » entend-on en voix-off au début du film. Comme Les Affranchis, le long métrage nous fait suivre le récit à travers le point de vue du personnage principal, Périclès. Comme dans bien des films de gangsters, le héros commet une erreur et/ou est trahi. Poursuivi par les ennemis (qui sont soit la famille mafieuse ennemie, supporté par ses anciens collègues et patron, soit directement ces derniers), il fuit. Il fait une rencontre qui le bouleverse (ici celle d’une femme Anastasia, et de ses deux enfants). Il doit alors les protéger contre les tueurs envoyés, et il s’est donné pour mission d’obtenir de l’argent pour aider Anastasia à ouvrir une boulangerie. Il décide enfin d’agir contre son ancienne « famille », avec une nouvelle mission liée au changement.

            Vous pensez à Drive, aux Affranchis, aux Sentiers de la Perdition, à Ghost Dog et donc au Samouraï… Rassurez-vous, vous pensez bien. Le récit du film n’a aucune originalité hormis le fait (qui est aussi une blague du film) que le héros menace et humilie en sodomisant les ennemis de son boss. D’ailleurs si le film contient un certain humour, on ne peut s’empêcher de conjecturer que la partie dramatique a été fortement inspirée par le travail des frères Dardenne, d’ailleurs coproducteurs du film. En réalité, on pense directement à Pusher pour la forme du film et de ses quelques morceaux de violence (et même pour certaines parties de l’histoire). D’un tout autre côté, nous avons des révélations clefs amenées comme un camion dans un magasin de porcelaine. Leurs présences sont injustifiées, elles contribuent à une sur-dramatisation visant à rendre original ou du moins différent un récit vu, déjà-vu, mâché et digéré mille fois.

            La projection est terminée. Un certain sentiment de plaisir se dilue rapidement au fur et à mesure de la sortie de la salle. Parce que Pericle Il Nero est trop banal pour marquer, pas assez puissant pour nous laisser ne serait-ce qu’un vrai souvenir. Ni un mauvais film, ni un grand film, le long métrage de Stefano Mordini est un film de genre agréable à suivre, pour au final nous faire ni chaud ni froid, et rejoindre la liste cannoise des futurs oubliés, peut-même déjà celle mondiale et immense des œuvres oubliées.

Pericle Il Nero

Un film de Stefano Mordini
Scénario : Stefano Mordini, Valia Santella, Francesca Marciano, d’après l’oeuvre de Giuseppe Ferrandino
Avec Riccardo Scamarcio, Marina Foïs, Valentina Acca, Gigio Morra
Production : Les Films du Fleuve, Buena Onda, Les Productions du Trésor, Rai Cinéma
Genre : Film de Gangster
Date de sortie cinéma : Indéterminée

 

Cannes 2016 : La fille inconnue de Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne (Compétition Officielle)

[Critique] La fille inconnue

Synopsis : Une médecin généraliste prénommé Jenny refuse d’ouvrir la porte de son cabinet à une jeune fille, Félicie, qui sera retrouvée morte le lendemain par la police. À cause de sa culpabilité, Jenny va essayer de comprendre ce qu’il s’est passé en menant sa propre enquête…

Une culpabilité qui nous ronge

La fille inconnue des frères Dardenne, en compétition officielle du Festival de Cannes 2016, nous propose un scénario intéressant où la jeune Jenny n’arrive pas à aller de l’avant suite à la mort d’une femme qui aurait pu être sauvée. L’intérêt du long-métrage est d’être au plus près de la culpabilité de l’héroïne sous toutes les coutures, un seul choix différent aurait changé toute la structure du récit. Le simple fait d’avoir refusé d’ouvrir à une personne, ayant largement dépassé les heures de visites, remet en question son comportement, sa manière d’agir et de réfléchir vis à vis de soi et des autres.

Ce film est bien construit par son scénario, assez juste dans la reproduction du quotidien d’un médecin généraliste, présent et proche de ses patients, avec un montage classique mais sans extravagance.
On considèrera le rôle de Jenny, interprétée par Adèle Haenel, comme le vrai point fort de cette histoire, ce nouveau personnage apporte de nouvelles couleurs dans le répertoire cinématographique de l’actrice. Après Les combattants où nous suivions le parcours d’une femme assez dure dans son état d’esprit et son caractère, nous retrouvons ici une certaine similitude de femme forte, mais aussi fragile, qui souhaite se racheter en découvrant la vérité, son unique moyen d’évacuer sa peine, et ses regrets de ne pas avoir répondu à l’appel de Félicie. En conséquence, Adèle Haenel nous offre une belle interprétation en nous dévoilant une sensibilité et une douceur qui diffèrent de ses anciens rôles.

Tout ce ressentiment et cette souffrance se montrent très réalistes pour le personnage de Jenny où l’on appréciera sa quête de reconstituer le puzzle de la mort de Félicie.
Ce qui est d’autant plus brillant a été d’avoir reconstitué plusieurs regards de culpabilité, tout d’abord par son héroïne qui aurait pu changer le destin tragique de la jeune fille, mais aussi par le père de Bryan, un patient dont s’occupe Jenny, responsable de la mort de Félicie à cause d’un simple accident, et décidera finalement de tout avouer à la police.

Cependant, on reprochera un problème de dynamisme dans ce long-métrage. En effet, une certaine lenteur dans son développement alourdit l’ensemble du film. Certes, il est intéressant de présenter à l’écran les difficultés de Jenny pour percer la vérité et connaître l’identité de Félicie, mais du fait que nous avons des répétitions d’obstacles récurrents (mais également similaires) dans son enquête, nous avons du mal à trouver le bon rythme dans le scénario sans être lassé par ce manque d’investissement, mais surtout de prise de risque. Ainsi, des scènes anecdotiques, où son quotidien de médecin semble un peu trop exposé, ne sont pas forcément utiles et freinent la résolution de l’intrigue.

De plus, en dehors de son histoire, nous avons aussi des difficultés à nous attacher à l’ensemble des personnages, incluant aussi Adèle Haenel d’une certaine manière, dont la cause serait essentiellement la mise en scène et un jeu d’acteur assez froid et statique, entrainant un éloignement supplémentaire dans notre intérêt pour Bryan, ou même le stagiaire de Jenny, Julien, qui n’apporte pas grand chose à la narration (sauf exposer encore toutes les caractéristiques de Jenny qui doit l’aider dans son stage de médecine). Nous n’arrivons donc pas à croire à l’authenticité de certains rôles qui n’avancent pas et tournent en rond.
Le fait que Bryan et son père essayent d’avouer à Jenny ce qu’il s’est passé la nuit du meurtre avant de se rétracter renforce, comme nous l’avons expliqué précédemment, notre désintérêt en rajoutant des obstacles mal amenés dans l’histoire. Surtout que le changement de comportement du père et du fils simplifie d’autant plus la conclusion du film, rendant son scénario trop facile et assez prévisible dans sa finalité.

Dans l’ensemble, La fille inconnue reste un divertissement qui se laisse regarder, surtout pour l’interprétation d’Adèle Haenel qui change complètement de ses précédents films, après nous ressentons que ce long-métrage n’est pas tout à fait accompli à cause d’une fin bien trop rapide dans sa résolution sans vrais rebondissements.

La fille inconnue : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=m1VaKFgyOmc

La fille inconnue : Fiche Technique

Réalisation : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne
Scénario : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne
Interprétation : Adèle Haenel (Jenny Davin), Olivier Bonnaud (Julien), Jérémie Renier (père de Bryan), Louka Minnella (Bryan)
Décors : Igor Gabriel
Image : Alain Marcoen
Montage : Marie-Hélène Dozo
Société de production : Archipel 35
Distribution : Diaphana Distribution
Présence en festival : selection officielle
Durée : 113 minutes
Genre : Drame

Belgique – 2016

Cannes 2016 : Juste la fin du monde de Xavier Dolan (Compétition Officielle)

La Review de Cannes : Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Synopsis : Adapté de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Lagarce, le film raconte l’après-midi en famille d’un jeune auteur qui, après 12 ans d’absence, retourne dans son village natal afin d’annoncer aux siens sa mort prochaine.

Deux ans après la bouleversant Mommy et un Prix du Jury (mais une Palme d’Or logique pour tout le monde), Xavier Dolan retourne sur la Croisette accompagné d’un casting exclusivement composé de stars françaises, le tout pour l’adaptation d’une pièce délicate de Jean-Luc Lagarce. Soit, un huis-clos familial où le malaise s’illustre à travers les relations tendues entre chaque personnage. Et quand celui qui était parti douze ans auparavant, décide de revenir pour annoncer sa mort, le retour du fils prodigue va amener cette famille au bord de l’explosion.

Avec cette adaptation, Xavier Dolan se fait plus mature et retente, pour la deuxième fois après Tom à la ferme, l’exercice ô combien périlleux de l’adaptation. Une adaptation à demi-risque néanmoins, puisque la pièce de Jean-Luc Lagarce est un matériau tout taillé pour Dolan. Avec ce protagoniste d’un homme seul subissant sa différence, Xavier Dolan met de sa personne et nous conte, à sa manière, les dysfonctionnements de sa propre vie familiale. Il y a deux ans, il arrivait à nous arracher une larme avec un morceau de Céline Dion. Cette année, il tente de nous transporter en nous ramenant plus de dix ans en arrière, avec le tube moldave Dragosta Din Tei du groupe O-zone. C’est la preuve que le cinéaste persiste dans son style, en faisant à nouveau appel à certains éléments identitaires de Mommy et plus largement de ses autres films. Alors Xavier Dolan nous livre sa vision du genre, très bourgeois et théâtral, qu’est le repas de famille en huis-clos. Il fait ainsi ressentir comme personne la difficulté de communiquer correctement dans cette famille, tout comme il fait peser lourdement le sentiment de claustrophobie. Mais malheureusement pour lui, ça n’en fait absolument pas un film agréable à regarder. Juste la fin du monde est un film malade. Malade par sa mise en scène, ses acteurs en pleine crise de nerfs, son recours maladroit à la musique, et sa lumière sépia qui ne sied qu’à moitié au cadre oppressant de l’intrigue.

Du postulat de départ et qui doit sans doute bien mieux fonctionner au théâtre, Xavier Dolan n’arrive qu’à employer ses acteurs de la manière la plus hystérique et irritante possible. Entre les cris stridents, les silences pesants, les balbutiements interminables et les regards tournés vers le sol, on ne souhaite qu’une chose : quitter cette table et prendre le dessert à la maison. Peut-être que le problème du film réside justement dans son casting cinq étoiles. Car moins que les performances, ce sont les célébrités que l’on regarde se déchirer; d’abord avec une jubilation coupable puis avec une exaspération interminable (Cotillard en gênée balbutiante étant la plus insupportable à regarder, contrebalançant avec sa jolie prestation dans Mal de Pierres). On se sent mal de voir de si bons acteurs être employés dans une telle mascarade, Nathalie Baye cabotinant en mère exubérante, Léa Seydoux et Vincent Cassel, le connard impulsif de service. Seul Gaspard Ulliel, timide et pas à sa place arrive à tirer un peu d’empathie. On aimait les ouvertures au monde et les déambulations des personnages dolaniens dans ses précédents films, on regrette amèrement qu’ici, ils ne soient filmés qu’en gros plans et sous toutes les coutures. Juste la fin du monde devient alors une succession de photos de profil où les visages radieux, malades, gênés, enflammés, s’enchaînent avec la plus grande frustration. Un bal de plans serrés qui devient à la longue étouffant.

Le parti-pris est affirmé et peut-être qu’il est là le génie du film, nous faire ressentir comme jamais le malaise d’un repas de famille qui dure. Quelques dialogues sonnent très justes et la reprise du contrôle de la situation par Gaspard Ulliel laisse espérer un tournant apocalyptique final réjouissant. Il n’en sera rien et tout ce qui fait la vie, la folie, la frénésie des films dolaniens se fait définitivement absent. C’est le changement de ton d’un cinéaste qui décide de filmer l’hystérie dépressive de la vie au lieu de la célébrer comme il le faisait jusque là. Bien que le film soit secoué par toute l’énergie des acteurs en total roue libre, l’entreprise de Dolan tourne à vide et n’offre, à l’arrivée, que le résultat d’une démonstration vaine, hystérique et assommante. En tentant de s’adapter à un matériau qui lui ressemble, Xavier Dolan démontre qu’il ne maîtrise pas encore les sujets qui ne sortent pas de sa tête. Les défenseurs diront qu’il a pris en maturité et que sa naïveté insouciante évolue, en regard hanekien, sur les relations d’une famille dysfonctionnelle. Les détracteurs auront le choix des arguments. Toujours est-il qu’à la sortie de la projection cannoise, les réactions sont très divisées. A ce stade de la compétition, on serait tenté de dire que Juste la fin du monde est le pire film de la sélection cannoise.

Comptant autant d’adorateurs que de pourfendeurs, Xavier Dolan n’est pas prêt de réconcilier les deux camps, et encore moins la presse. Il est amusant de constater le petit jeu des médias qui aiment s’embraser devant le dilemme Dolan, les titres de presse se répondant à coup d’articles qui – selon le parti choisi – flinguent ou réhabilitent le nouveau film du québécois. Quoi qu’il en soit, ce dimanche, seul le jury permettra de donner l’avantage à un camp.

Juste la fin du monde

Un film de Xavier Dolan
Avec Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Nathalie Baye, Vincent Cassel
Distribution : Diaphana Distribution
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 21 septembre 2016

Canada, France – 2016

Juste la fin du monde : Bande-annonce

Braqueurs, un film de Julien Leclerc : critique

Synopsis : Yanis, Eric, Nasser et Frank forment l’équipe de braqueurs la plus efficace de toute la région parisienne. Entre chaque coup, chacun gère comme il peut sa vie familiale, entre paranoïa, isolement et inquiétude des proches. Par appât du gain, Amine, le petit frère de Yanis, va commettre une erreur… Une erreur qui va les obliger à travailler pour des caïds de cité. Cette fois, il ne s’agit plus de braquer un fourgon blindé, mais un go-fast transportant plusieurs kilos d’héroïne. Mais la situation s’envenime, opposant rapidement braqueurs et dealers…

Un actionner à la française

Au rayon des préjugés et autres jugements hâtifs des spectateurs, un des plus récurrents au sein du paysage cinématographique français est que ce dernier, trop avare en nouveautés, ne cesse de se répéter en proposant au fil des années les mêmes comédies populaires et autres drames familiaux, ne se renouvelant pour ainsi dire que trop rarement. En conséquence de cela, il lui est souvent reprocher de ne pas se frotter suffisamment au cinéma de genre, trop frileux de se frotter à un pur exercice de style où la comparaison avec le cinéma américain ne lui serait pas favorable. Néanmoins, c’était sans compter sur la persévérance de certains auteurs de talent. Ne serait-ce que pour le cinéma d’action, certains noms se démarquent, que ce soit Florent Emilio Siri (Nid de Guêpes), Jean-François Richet (le dytique consacré à Mesrine) ou encore Fred Cavayé, s’étant fait une spécialité de ce genre de cinéma avec ses trois films (Pour Elle, A Bout Portant, Mea Culpa). Il faudrait désormais rajouter à la liste Julien Leclercq.

S’étant tout d’abord frotté à la science-fiction avec Chrysalis, son premier film avec Albert Dupontel, il s’est ensuite reconverti dans le genre policier, à tendance retranscription quasi-documentaire de fait divers (L’Assaut) ou d’enquête sur les cartels mexicains (Gibraltar). Il touche cette fois-ci avec Braqueurs à un genre plus orienté vers l’action pure et dure, mêlant à la fois braqueurs, dealers et policiers. Pitch à priori simple et successions de lieux communs ? Négatif ! Il serait bien trop réducteur de résumer Braqueurs à une simple accumulation de clichés et de poncifs, alternée sans génie par des scènes d’actions.

Tout d’abord, il ne faut surtout pas se fier à l’affiche, qui mine de rien vend assez mal le film. Avec ses étincelles et ses éclats de balles, ses deux corps lourdement armés et une accroche simpliste se voulant très badass (« Braqueurs contre Dealers »), le film semble évoquer une ambiance testostéronée que n’aurait pas renié Luc Besson et les nombreuses productions EuropaCorp affiliées (les Taxi, Banlieue 13 & Cie). Fort heureusement la comparaison s’arrête là ! Car s’il y a bien une chose que possède Braqueurs, c’est bien un scénario plus développé qu’à l’accoutumée pour ce genre de productions. Certes simple mais jamais simpliste, il a le mérite de ne pas faire de son récit une énième course poursuite entre flics et voleurs (thème récurrent du genre) mais préfère davantage se concentrer sur le duel peu commun entre deux bandes placées du mauvais côté de la loi. Nous avons d’une part le gang des braqueurs, mené par Yanis (Sami Bouajila), essentiellement motivés par l’attrait de l’argent et l’adrénaline provoquée par leurs opérations, et d’autre part, les trafiquants de drogue, représenté par Salif (Kaaris), et dont l’empire grandit au fur et à mesure de leurs méfaits.

L’autre force du long métrage est sans conteste ses personnages. Bien que regroupant l’ensemble des caractéristiques classiques dans un film de genre, l’identification du spectateur vis à vis de ces derniers est forte, surtout grâce à un élément central développé tout le long du film : le contexte familial. En effet, et sur ce point, la réussite vient plus particulièrement au personnage interprété par Sami Bouajila. Chef de bande, mais jouant avant tout les grands frères protecteurs, soucieux en permanence du bien être de sa famille qu’il aide financièrement, se montrant menaçant et fort quand les événements l’y obligent, le personnage est riche et suffisamment développé pour qu’une empathie s’engage rapidement, malgré son côté hors la loi. La prestation de Sami Bouajila, après sa composition très sympathique dans un tout autre registre dans Good Luck Algeria, est juste, nuancée, sans en faire trop. Il en est de même pour Guillaume Gouix, qui essaye se reconstruire ses lien familiaux avec sa femme et son fils après un passage en prison de près de sept ans. Le seul bémol vient du côté de Kaaris, rappeur interprétant l’antagonisme principal des braqueurs, et de surcroît son premier rôle au cinéma. Son monolithisme ne convainc guère, et ne le rend jamais très menaçant, souligné par le ton très monocorde qu’il emploie. Joey Starr, autre exemple d’artiste musical ayant fait ses armes au cinéma, possède un jeu nettement plus percutant, tout en force et sensibilité, comme l’ont montré deux films de Maïwenn, Le Bal Des Actrices et surtout Polisse.

 

Au niveau de la réalisation, Julien Leclercq, fidèle à lui-même, propose un style classique, sobre, comportant somme toute quelques idées ingénieuses de mise en scène, à l’image de ce plan où la caméra filme de l’intérieur l’accident d’un camion blindé. Ce classicisme volontaire, rondement bien mené, rend le film particulièrement efficace, notamment dans ses scènes d’actions : le bruit des armes, l’impact des balles, les cascades, tout est pensé et tourné vers le réalisme afin de plonger directement le spectateur au cœur du film. De plus, avec sa durée relativement courte (1h21) et un montage serré, le long-métrage instaure une ambiance particulièrement haletante, s’apparentant à une véritable course contre la montre dans sa deuxième partie.

Ainsi, par son rythme tendu, son interprétation convaincante et son sujet inspiré, Braqueurs constitue une très bonne surprise et est à ranger du côté des bons films d’action du cinéma français de ces dernières années. D’une indéniable efficacité, sans pour autant oublier d’être touchant de par son thème central, le récit se suit avec plaisir et sans ennui. On en ressort satisfait, et on ne demande à Julien Leclercq que de poursuivre dans cette voie : nous confirmer que le cinéma de genre est bel et bien présent, et en bonne santé, en France.

Braqueurs : Bande-annonce

Braqueurs : Fiche technique

Réalisation : Julien Leclercq
Scénario : Julien Leclercq, Simon Moutaïrou, Simon Pierrat
Interprétation : Sami Bouajila (Yanis Zeri), Guillaume Gouix (Eric), Youssef Hajdi (Nasser), Kaaris (Salif), Redouane Behache (Amine Zeri), Kahina Carina (Nora Zeri), David Saracino (Franck), Alice de Lencquesaing (Audrey)
Photographie : Philip Lozano
Montage : Mickael Dumontier
Son : Vincent Goujon
Producteurs : Julien Leclercq, Julien Madon, Etienne Mallet, Julien Deris, Marc Dujardin, David Gauquié
Sociétés de production : Labyrinthe Films, SND, Movie Pictures, Maje Production, UMédia, CineFrance
Distribution (France) : SND
Durée : 81 minutes
Genre : Policier
Date de sortie : 4 mai 2016

Interdit aux moins de 12 ans
France – 2016

Cannes 2016 : Captain Fantastic, de Matt Ross (Un Certain Regard)

Captain Fantastic, un film familial de Matt Ross avec notamment Vigo Mortensen : entre drôleries, drame familial déjà vu, feel-good movie et paradoxes.

Synopsis : Dans les forêts reculées du nord-ouest des Etats-Unis, vivant isolé de la société, un père dévoué a consacré sa vie toute entière à faire de ses six jeunes enfants d’extraordinaires adultes. Mais quand le destin frappe sa famille, ils doivent abandonner ce paradis qu’il avait créé pour eux. La découverte du monde extérieur va l’obliger à questionner ses méthodes d’éducation et remettre en cause tout ce qu’il leur a appris.

            Une famille marginale, composée d’un père et de six enfants plus ou moins âgés, vit son quotidien : séance d’entrainement et développement physiques intensifs ; ils lisent puis analysent leurs lectures ; ils ont des discussions philosophiques sur le monde, profondément fondées sur des théories marxistes, anticapitalistes, et anarchistes entre autres ; au soir ils lisent et/chantent autour du feu ; enfin ils vont se coucher. Une question se pose : où est la mère ? À l’hôpital, entend-on, pour se soigner. « Mais tu as dit qu’on rentrait à l’hôpital pour y mourir » dit le plus jeune enfant, « Et que les médecins étaient au service des labos pharmaceutiques » dit une adolescente (attention, la retranscription est vulgaire, et n’est pas toujours au mot près). « Oui mais ce sont les seuls à pouvoir la soigner » répond le père. Ce dialogue met en avant deux choses : premièrement, la force comique du film, qui joue sur les paradoxes de la famille, et sur leurs principes et modes de vie, leur quotidien, par exemple le père, qui a dit ne jamais mentir à ses enfants (un mensonge ou paradoxe du film) répondra directement aux questions du plus jeune gosse à propos des relations sexuelles. Autre exemple, les enfants ont des couteaux de chasse et des arcs pour leurs anniversaires et ils en sont heureux.

            Deuxièmement, l’échange met en avant les paradoxes de cette famille en marge de la société mais qui fonctionne tout de même avec, et parfois plus qu’elle ne le croit (violence = capitalisme). Et explicite indirectement le paradoxe du film. En effet, le long métrage, un film donc, est un produit certes artistique, mais aussi essentiellement (dans son essence) industriel. Le film est d’ailleurs produit par Fox Searchlight, sous-société de la Twenty Century Fox, l’une des plus grandes sociétés hollywoodiennes de cinéma et de télévision (qui a aussi une part sur le marché du jeu vidéo). Le réalisateur Matt Ross a aussi co-écrit le scénario, aussi il apprécie et partage bien des pensées avec cette famille. Mais alors, produire un film avec un certain budget, qui passe certes par des sociétés de productions et distribution relativement indépendantes et/ou liés au monstre nommé Hollywood, ne serait-il pas un non sens ?

             Nous laisserons cette question en suspens, afin de vous laisser le soin d’y réfléchir et peut-être formerons nous une réponse collective. La situation de la famille Cash (nom qui crée déjà une blague) va être bouleversée par la mort de la mère, qui s’est suicidée. Le grand-père ne veut pas voir son beau-fils à qui il en veut d’avoir fait vivre de telles conditions à sa fille (qui partageait toutefois les mêmes idées et cette volonté d’être en marge ou presque), et de pratiquer toujours cela avec les enfants. L’adolescent, lui, hait son père. Il le considère comme responsable de la mort de sa mère. Mais la famille est prête à tout pour revoir leur mère une dernière fois, et même à empêcher l’enterrement chrétien afin de respecter les volontés de cette maman bouddhiste, qui veut être « incinérée puis balancée dans le chiotte le plus proche ». Commence un road trip qui remettra en question bien des principes de la famille, qui est loin d’être aussi sage qu’elle le prétend. Et celle-ci n’a pas fait attention au radicalisme et l’extrémisme de certaines de leurs pensées et alors de leurs mœurs, dangereux pour eux-mêmes, pas forcément moraux, et qui les diviseront. Captain Fantastic se lance comme un road-movie familial, un feel good movie agréable, très drôle, parfois très maladroit et alors bête et méchant à cause du radicalisme et de l’extrémisme de certaines idées, propres à cette famille hors du commun. Si avec ces derniers éléments, le film cherche à être en marge des productions du genre, son récit est au final tout à fait banal et déjà vu. On lui préfèrera le drôle, dramatique, magnifique, pudique et parfois déjanté, humain donc, The Descendants d’Alexander Payne.

Captain Fantastic : Bande-annonce

Captain Fantastic : Fiche Technique

Réalisation: Matt Ross
Scénario: Matt Ross
Interprétation: Viggo Mortensen, Frank Langella, George MacKay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton, Shree Crooks, Charlie Shotwell, Ann Dowd, Erin Moriarty, Missi Pyle, Kathryn Hahn, Steve Zahn, Elijah Stevenson, Teddy Van Ee, Trin Miller.
Direction artistique: Erick Donaldson
Décors: Tania Kupczak et Susan Magestro
Costumes: Courtney Hoffman
Photographie: Stéphane Fontaine
Montage: Joseph Krings
Production: Jamie Patricof (en), Lynette Howell, Monica Levinson et Shivani Rawat (producteurs), Declan Baldwin et Nimitt Mankad (producteur délégué), Samantha Housman, Crystal Powell et Louise Runge (coproducteurs), Louise Runge (productrice exécutive)
Sociétés de production: Electric City Entertainment et ShivHans Pictures
Sociétés de distribution: Bleecker Street (en) (États-Unis) , Mars Distribution (France)
Genre: Drame
Durée: 118 mn
Sortie: 12 octobre 2016

Etat-Unis – 2016

Cannes 2016 : La Forêt de Quinconces, un film de Grégoire Leprince-Ringuet

La Forêt de Quinconces en sélection « Séances Spéciales » a été projeté ce mardi 17 mai. Au rendez-vous : une poésie des mots et des corps, en un trio amoureux.

Synopsis : Après sa rupture avec Ondine, Paul jure qu’il n’aimera plus jamais et veut se jouer de Camille, la séduire, puis l’abandonner. Mais la jolie demoiselle envoûte le jeune homme… 

            C’est une histoire d’amour. Non, c’est l’histoire d’un jeune homme et de ses relations amoureuses. Le format de l’image change, tantôt très large ou un peu moins, tantôt serré en 4/3, à mesure que le personnage est soit libéré par l’amour, soit enfermé dans celui-ci jusqu’à en être aliéné.

            Des mots sont échangés, des tirades sont déclarées, des vers sont déclamés. La Forêt de Quinconces a très peu de dialogues écrits au familier, de dialogues du réel. On y parle comme au théâtre et dans des poèmes. Si cela a décontenancé bon nombre de spectateurs, on ne peut parler d’une l’exigence du film. Au contraire, il s’agit de se libérer, à l’image du personnage, à travers les mots, les images, les mouvements. Le film de Grégoire Leprince-Ringuet est ainsi une invitation. Une invitation à son expérience.

            Nous l’avons accepté, et nous sommes mis à l’accompagner. Les dialogues écrits par Grégoire Leprince-Ringuet (aussi à l’œuvre sur le montage du film) nous charment, nous envoûtent même… L’aventure de son personnage, Paul, ne manque pas de mystère. Alors qu’il cherche à séduire une jeune femme rencontrée dans le métro, le récit se transforme, le temps de cette séduction, en film policier et en comédie musicale. En effet, Paul suit la jeune femme Camille, se cachant au coin d’une rue, ou profitant de l’entrouverture d’une porte se refermant pour poursuivre sa filature. Une musique classique accompagne ce moment, alors de plus en plus mystérieux. Enfin Paul arrive sur une scène où un groupe danse. Camille est là, il l’observe, observe la chorégraphie, et puis se lance. Son corps est en parfaite cohésion avec les autres, notamment celui de Camille. Alors que la musique sur laquelle ils dansent tous est composée de percussions, le volume du morceau classique augmente et domine les autres instruments qui étrangement s’intègrent à la mélodie. Ce qui va suivre va peut-être surprendre, mais soit : le film de Grégoire Leprince-Ringuet doit être vu au moins pour cette longue séquence. Notamment pour ce moment de mouvements de corps séducteurs en parfaite connexion, sur une double musique parfaitement hybridée. Ce moment de pure cohésion est transcendantal. Et il se doit d’être vu, pas juste pour la performance des acteurs ou encore la technique, mais pour son expérience.

            La Forêt de Quinconces contiendra d’autres séquences émotionnellement puissantes, cinématographiquement intéressantes (dans leur construction). On pourra reprocher au réalisateur de ne pas avoir terminé son film à la sortie de la forêt qui symbolisait, dans un montage alterné, l’enfermement de Paul ou, au contraire, le montrait en train de retrouver son chemin. Cela, tant la boucle était déjà bouclée. Peut-être que ce saut dans la rivière apporte symboliquement sa libération totale, à travers sa renaissance. La galerie de personnages secondaires est aussi à souligner, du SDF qui incarne le hasard (excellemment bien interprété par Thierry Hancisse), à l’inconnu rencontré à la fin du film qui s’exprime notamment avec des paroles de chansons. On pourrait enfin regretter d’autres éléments telles que la longueur finale, certain(s) acteurs(rices) parfois en dessous ou l’inutilité de certaines scènes (on pense par exemple à celle où Paul arrive trempé dans la librairie de son beau-frère joué par Antoine Chappey) entre autres. Mais expliquons bien que le film n’a pas seulement des dialogues de théâtre. Il est construit sur le modèle d’une pièce de théâtre : en actes, découpés en scènes avec entrées en piste d’un personnage et se terminant à la sortie d’un ou plusieurs autres… On peut aussi dire que Songes d’une nuit d’été de William Shakespeare a beaucoup influencé le cinéaste. La scène avec Chappey s’inscrit ainsi dans la logique théâtrale. Enfin, une question s’amène à nous : dans quelle direction ira Grégoire Leprince-Ringuet après ce beau premier film ?

La Forêt de Quinconces : Bande-annonce

La Forêt de Quinconces : Fiche technique

Réalisation : Grégoire Leprince-Ringuetla-forêt-de-quinconces-affiche
Scénario : Grégoire Leprince-Ringuet
Interprétation : Grégoire Leprince-Ringuet, Pauline Caupenne, Amandine Truffy, Maryline Canto, Antoine Chappey, Thierry Hancisse, Héloïse Godet
Directeur de la photographie : David Chambille
Décors : Clémence Petiniaud
Costumes : Juliette Chanaud
Montage : Natalie Sanchez
Musique : Clément Doumic
Producteur : Paulo Branco
Société de production : Alfama Films, Arte France Cinéma
Société de distribution : Alfama Films
Genre: Drame
Durée : 99 minutes
Date de sortie : 22 juin 2016

France – 2016

Cannes 2016: Projection du mythique Sorcerer au Cinéma de la Plage

Projection de la version restaurée « Sorcerer » (Le Convoi de la peur) au Cinéma de la Plage.

               La journée du jeudi 19 mai 2016 a été marquée par la double présence du maître William Friedkin. D’abord littérale lors de sa leçon de cinéma – ou masterclass (que vous pouvez retrouver ici) -, puis avec la projection d’un des chefs d’œuvre de sa filmographie et même au-Sorcerer-roy-scheiderdelà de celle-ci, du cinéma, Sorcerer. ou le Convoi de la peur, dans sa Director’s Cut ou Version Remasterisée. Deuxième adaptation du roman Le Salaire de la Peur de Georges Arnaud après celle éponyme de Henri-George Clouzot (à qui le film est d’ailleurs est dédié), réalisé en 1977, Sorcerer est à sa sortie un échec commercial. Notamment parce-qu’il sort une semaine après Star Wars de George Lucas, dont le succès international ne cesse de durer. Mais le temps aura gagné contre l’insuccès de l’époque. Le récit suit l’aventure de trois individus fuyant chacun leurs propres ennemis (le personnage de Roy Scheider fuit des gangsters qu’il a volé ; celui de Bruno Cremer la justice française, plus précisément des dettes impossibles à rembourser). Tous sont venus s’exiler en Amérique du Sud. Avec un autre individu, un homme de confession juive venu se venger d’un ancien nazi, ils acceptent un travail dangereux : transporter des explosifs hautement instables jusqu’à un site de forage de pétrole accidenté, afin de refermer le puit en feu. Commence alors le récit d’un voyage infernal, sale, usant, mystique, psychologique, parfois amical, transcendant, sorcerer-camionfou, humain.

            Pendant la séance, assis sur l’espace clos du Festival, ou posé à même le sable sur la plage sur les côtés, ou encore plus haut sur le trottoir de la croisette, le public était captivé, presque hypnotisé par l’œuvre de Friedkin. Le générique de fin arrive et les applaudissements fusent. Si Friedkin n’a pas pu venir présenter le film avant la projection, les spectateurs eux, étaient bel et bien au rendez-vous, nombreux, venus découvrir ou revoir sur grand écran, dans ce mode de vision si particulier de la plage, l’odyssée signée Friedkin. Si les séances-plages auront décidément été un succès cette année, ce jeudi 19 mai 2016 aura été celui de William Friedkin.

Sorcerer : Bande-annonce

Cannes 2016: Masterclass William Friedkin, la leçon de cinéma

Festival Cannes 2016: Masterclass William Friedkin – « Les gens aiment l’action. »

          Ce mercredi 18 mai 2016 a eu lieu une masterclass, ou leçon de cinéma sur le cinéma de William Friedkin, La rencontre fut animée par le théoricien et journaliste Michel Chion. Le génial réalisateur des chefs d’œuvre du cinéma French Connection (1971), L’Exorciste (1973), Sorcerer (1977) ou encore Killer Joe (2011), est d’abord revenu sur sa jeunesse :

« Mon école a été Citizen Kane, la Nouvelle Vague et les films d’Alfred Hitchcock […] Je suis né à Chicago, j’y ai grandi et Chicago est une ville très intéressante […] c’est un melting-pot. Les Etats-Unis tendent à l’être mais ce ne sont que des parties qui connaissent cela. »

            Il poursuit sur le travail du casting :

« Mon idée du casting commence avec l’intelligence, les acteurs et leurs intelligences. […] J’ai travaillé avec des grands noms qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. […] Marlon Brando, quand il venait sur le plateau, il décidait qu’il n’avait pas besoin d’apprendre les dialogues, notés sur des cartes. « Sur le Parrain, il y a Robert Duvall et sur son torse, les dialogues de Brando » […] Pour moi c’était de la pure paresse, même si c’était un grand acteur. »

friedkin-en-tournage            La conversation revint ensuite sur le film Les Garçons et la bande (The Boys in the band, 1970) : « Je pensais que c’était la situation des gays dans les années 60s (…) C’est tout à fait marqué par son temps, New-York City, dans les années 60s. (…) Mais comme pour tout autre script, j’étais attiré par le script, hormis pour French Connection, pour lequel nous n’avons aucun script ! Et nous avons eu un Oscar pour la réalisation, mais il n’y avait aucun script ! »

            Le cinéaste continue sur son processus créatif : « Je ne dessine plus les plans de mes films. J’aime beaucoup les films qui respirent. […] En tant que réalisateur, ce que j’essaye de faire est de regarder les acteurs, d’apprendre leurs forces et leurs faiblesses. Vous êtes constamment surpris.

Michel Chion – « Ça (NDLR, Les Garçons de la bande) a été votre quatrième film et échec commercial. »

William Friedkin – « Vous pouviez le prendre autrement ! Je ne suis pas venu ici et me faire insulter, je m’attendais à un grand respect et de la révérence ! »

            Friedkin revint sur une anecdote à propos de French Connection : « Howard Hawks a dit dans une interview qu’il m’a dit de faire French Connection, Bullshit ! Je sortais avec sa fille […] et après 16 ans, elle a reçu un appel de son père, il l’invitait à venir à Los Angeles […] nous l’avons vu dans un restaurant, il s’est levé alors qu’on arrivait. […] Il a dit : « Quel est le dernier film que tu as fait fils ? » et j’ai dit : « Boys in the band qui suit des mecs gays ». Et le directeur de la rivière rouge m’a regardé droit dans les yeux et a dit : « Tu ne devrais pas faire ça, fils, les gens aiment les films d’action ». […] Je suis sûr que c’est vrai. […] Mais de la manière dont il me l’a dit, il était sûr que je n’en ferais pas, et que j’étais probablement gay. »

Il continue sur French Connection : « Une des plus grandes inspirations pour moi sur ce film, c’était Z de Costa-Gavras, […] qu’il a fait comme un documentaire. […] Et ça m’a donné le courage de faire ça pour French Connection. »

            Le cinéaste fait une parenthèse sur le succès, selon lui imprévisible, d’un film au cinéma : « Personne ne sait vraiment ce qui va devenir un succès. Je n’ai jamais dit d’experts qui prédisent les succès. Et c’est ce qui est intéressant dans la fabrication d’un film. Et faire un film est une aventure et une éducation. »

            La conversation avance sur The Exorcist : « Je savais que ça n’était pas un film d’horreur, c’était un cas d’exorcisme. J’ai même été invité à filmer un réel exorcisme par l’église catholique à Rome. Je n’avais pas fait ça avant le film. Et c’est fou comme c’est très proche à ce que j’ai réalisé. Et je crois, je ne suis pas catholique, mais je crois aux enseignements de Jésus, […] il s’agit aussi de réfléchir le mystère de la foi. Vous savez, il ne s’est pas enregistré, mais il a été vu par ses comparses à l’époque… Et aujourd’hui, des milliards croient en lui. Je trouvais ça intéressant. […] Je ne suis pas fermé, je crois en ce que je vois et entends. » Il poursuit sur la bande-son : « La bande-son est plutôt basique. Ça n’est que de la musique classique […] Je ne voulais pas un compositeur de musique de films populaires. Je ne sais pas pourquoi, vous savez, tout ça est de l’instinct… On le sent. Il fallait que ce soit sensitif. »

            Puis nous arrivons à The Sorcerer, « cinquième échec commercial » rappela Michel Chion. Ce à quoi le cinéaste répondit – toujours avec humour : « Vous savez vraiment comment blesser quelqu’un ! ». La conversation se tourna vers un tout autre sujet, l’état des films tournés en pellicule : « Les films en 35 mm lorsqu’ils étaient développés, certains développaient des films qui tiraient plus vers le bleu ou vers le vert, à cause de l’eau du développement. Puis il y avait l’électricité de la copie pellicule… […] Je sais que beaucoup pensent qu’on l’a construit sales et abimés et lorsqu’ils le voient en digital et blu ray, ils ne reconnaissent pas ce qu’ils ont vu, parce-qu’ils ont vu le film abimé. On ne prend pas assez en compte l’avis du réalisateur. »

« Quant au projectionniste ? », dit Chion. « Oh il a le final cut, s’il n’y a pas de lumière, s’il ne gère pas le focus, le public voit une version altérée, mauvaise du film », répond Friedkin.

            L’arrivée de l’extrait de Police Fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A., 1985) fut chaotique, une chanson pop’ fut lancée par mégarde et William Friedkin déclara, détendu (à l’inverse de Michel Chion) et dansant : « Let’s go ! ». La conversation se lança enfin sur le film précédemment cité. Friedkin déclara : « Le film est à propos des services secrets, qui sont des policier d’élite, et qui pour la plupart d’entre eux, sont cinglés. […] Je dois vous le dire, nous n’avons aucune permission de tourner dans l’aéroport, ni la scène de poursuite dans French Connection. […] Je pense que Kathryn Bigelow est la plus grande réalisatrice d’action qu’on a. » Il reprend sur French Connection : « J’ai mis tellement en colère Gene Hackman qu’il voulait me tuer. (…) Il est retraité maintenant. Je sais qu’il y a un certain nombre d’acteurs qui détestaient jouer, et il en fait partie. Brando aussi. »

             Il poursuit sur les acteurs toujours à propos de FC : « J’ai envoyé les acteurs passer 2 ou 3 semaines avec les policiers, pour qu’ils en deviennent vraiment ». « Ashley Judd n’a rien fait de même, mais je savais qu’elle en serait capable. » « Pareil pour Matthew McConaughey (le Killer Joe, NDLR, voir extrait c-dessous), (…) je savais qu’il était plus profond que cela ». Le cinéaste a aussi expliqué ceci : « J’ai utilisé la musique […] pour monter The Sorcerer et LA. ».

            La masterclass prit fin. Elle fut courte hélas, puisque certains films et extraits ont du être passés, mis de côté, parfois les titres furent à peine évoqués, on pense à La Chasse (Cruising, 1980). Peut-être le cadre du festival n’était-il pas adapté à une masterclass « complète » du génial William Friedkin. Ce dernier a beaucoup amusé le public, et a aussi pris le temps d’échanger avec ses fans, les cinéphiles et autres intéressés après l’événement, une manière de le poursuivre, compléter et finir avec une ouverture vers l’avenir. Celui du cinéaste âgé de quatre-vingt ans s’annonce toujours aussi prometteur, LeMagduCiné a hâte.

Killer Joe : Extrait

Cannes 2016 : The Strangers (Goksung) de Na Hong-jin (Hors Compétition)

La Review de Cannes : The Strangers (Goksung) de Na Hong-jin

Synopsis : La vie d’un village coréen est bouleversée par une série de meurtres, aussi sauvages qu’inexpliqués, qui frappe au hasard la petite communauté rurale. La présence, récente, d’un vieil étranger qui vit en ermite dans les bois attise rumeurs et superstitions. Face à l’incompétence de la police pour trouver l’assassin ou une explication sensée, certains villageois demandent l’aide d’un chaman. Pour Jong-gu aussi , un policier dont la famille est directement menacée, il est de plus en plus évident que ces crimes ont un fondement surnaturel…

Après avoir prodigieusement livré deux thrillers coréens diablement efficace (The Chaser, The Murderer), le cinéaste Na Hong-jin revient avec son troisième long métrage, véritable fresque dans la région coréenne du Goksung en proie à l’emprise du Mal. Le réalisateur coréen foule pour la troisième fois les marches cannoises, après avoir respectivement présenté ses deux précédents films Hors-Compétion et à Un Certain Regard. Si sa non-présence au sein de la compétition officielle pourrait sembler surprenante tant le film mériterait d’y trouver sa place, il faut évidemment tenir compte du fait Cannes n’a eu « que » l’exclusivité européenne de la projection du film, The Strangers étant déjà sorti en Corée du Sud (ndlr: où il fait un énorme carton au box-office).

La noirceur suggérée par les premiers extraits du film est vite contrebalancée par l’introduction en forme de présentation de l’anti-héros, policier pataud (auquel on s’identifie assez vite) qui prend goulument le temps de dévorer un repas alors qu’il vient d’être appelé pour un meurtre dans le voisinage. C’est là toute la première étape d’un film qui se pose comme un thriller farce. Mais le cinéaste Na Hong-jin n’est pas de ceux qui se reposent sur un genre. Du comique presque burlesque des premières scènes (deux policiers aux allures de Laurel et Hardy qui hurlent à la vue d’une silhouette dans la nuit), le récit s’embourbe progressivement dans une intrigue complexe d’une horreur et d’une violence inouie. Les scènes de crime macabres n’ont rien à envier aux chefs d’oeuvre du genre qu’ont pu être Seven ou Memories of Murder. Cette même ambiance pluvieuse, poisseuse et morbide qui magnifiait ces films noirs est bien retranscrite et montre, dès les premiers plans du film, à quel point l’enquête va être difficile et que les personnages seront amenés à aller aux plus profonds de leurs croyances pour trouver un dénouement à tous ces évenements hors du commun. Car la noirceur du récit prend la voie d’un thriller aux allures surnaturelles, faisant passer le film au registre fantastique. L’humour des débuts n’en est que plus déconcertant dès lors que l’horreur est en marche. A ce jeu, Na Hong-hin ne lésine pas sur les tabous et les excès, et donnent à voir des altercations brutales, des meurtres par des enfants, des scènes d’exorcisme et la descente aux enfers d’un homme pour qui le sort s’acharne après avoir provoqué le destin.

Le cinéaste brasse les genres et s’attaquent à plusieurs croyances pour tenter de combattre l’étrangeté des événéments. Le christianisme, le chamanisme et l’athéisme sont représentés et permettent de voir plusieurs angles de traitement, tout en restant parfaitement cohérent jusqu’à ce final d’une noirceur sans nom. Les rebondissements de l’intrigue et le chevauchement des genres font de The Strangers  (ndlr: très mauvais titre français, soit dit en passant), un film macabre qui emmène son spectateur dans les limites de la raison. L’hystérie s’empare peu à peu des habitants de la région du Goksung qui ne savent comment réagir face à tous ces événements sans explication. On retiendra notamment une impressionnante séquence d’exorcisme chaman, exercée dans une fureur et un vacarme tonitruant. On en ressort épuisé et malmené par une intrigue qui ne fait pas de tendresse à l’égard de son spectateur. Après avoir prouvé à deux reprises son sens du cadre et du rythme, le cinéaste coréen confirme définitivement tout le bien qu’on pensait de lui et délivre ici une partition maîtrisée avec brio, où la mise en scène, le cadre, les effets et le montage ne font que sublimer un récit qui concentre toute notre attention. Il est peut-être là notre chef d’oeuvre du festival, et c’est hors compétition qu’il a fallu aller le chercher. Pour ceux qui en doutaient encore, Na Hong-jin est définitivement l’un des cinéastes coréens les plus intéressants qu’il soit.

The Strangers est incontestablement le film choc du Festival de Cannes 2016.

The Strangers (Goksung)

Un film de Na Hong-jin
Avec  Kwak Do-Won, Hwang Jeong-min, Chun Woo-hee
Distribution : Metropolitan FilmExport
Durée : 156 minutes
Genre : Thriller, polar, fantastique
Date de sortie : 06 juillet 2016

Corée du Sud – 2016

The Strangers : Bande-annonce