Cannes 2025 : Valeur sentimentale, fracture parentale
Quatre ans après Julie (en 12 chapitres), récompensé à Cannes par un Prix d’interprétation féminine, Joachim Trier retrouve Renate Reinsve sur le tapis rouge avec Valeur sentimentale, un drame familial intime aux doux accents mélancoliques. Tourné à Oslo et au Festival de Deauville, le film entremêle quête de réconciliation et processus de création. Une déclaration d’amour au cinéma.
Dans son premier long-métrage, Nouvelle Donne, le réalisateur norvégien traitait du mal-être existentiel de deux écrivains en herbe. Près de vingt ans plus tard, Joachim Trier, fort de son expérience en tant que réalisateur et père, traite à nouveau de la création artistique en mettant en scène un cinéaste passionné mais détaché de sa paternité. Comme Julie (en 12 chapitres), Valeur sentimentale creuse les tréfonds de la psyché humaine, dans la lignée du cinéma d’Ingmar Bergman.
L’art de la réconciliation
Dans une maison norvégienne aux pans violets, qui a traversé, comme dans Here, les épreuves de plusieurs générations, se joue le théâtre d’une famille. Ce foyer, personnage à part entière, devient le sujet d’étude de la jeune Nora. Cadre et spectateur de l’existence de ses habitants, il a toujours comporté une étrange fissure courant sur tous ses étages. Mais ce vice de construction ne relève pas tant de la maçonnerie que d’une cassure au sein même de la famille.
Gustav, réalisateur célèbre incarné par un fabuleux Stellan Skarsgard, a abandonné ses deux enfants depuis son divorce. Au décès de son ex-épouse, il retourne au domicile parental avec un nouveau projet susceptible de relancer sa carrière, qui piétine depuis quinze ans. Il propose alors à sa fille Nora, comédienne, d’interpréter le rôle principal, mais celle-ci refuse. Comment pourrait-elle tourner avec son père alors qu’ils ne se parlent pas ? Lors du festival de Deauville, Gustav rencontre Rachel Kemp, une actrice hollywoodienne qu’il embarque dans son film. Cependant, la star peine à cerner son personnage, des dialogues qui la laissent perplexe.
Alors que Gustav choisit de planter sa caméra au cœur de la maison familiale, ses retrouvailles avec ses deux filles font ressurgir des souvenirs douloureux. Nora garde ses distances. Quant au scénario de son père, elle ne veut même pas en entendre parler. Agnès, en revanche, chercheuse en histoire, préfère ne pas contrarier Gustav. Pour renouer avec ses enfants, le réalisateur doit affronter ses traumatismes passés. Son film, c’est Nora. Un désir de rapprochement, une œuvre personnelle tout entière dédiée à la vie de sa fille. Valeur sentimentale se présente ainsi, selon les mots de Joachim Trier, comme « une histoire d’amour ratée entre un père et une fille, une relation impossible ». Une quête pour recoller les morceaux d’un vase symbolique, que Nora emporte presque à la dérobée.
Grâce à l’interprétation sensible de Renate Reinsve, et à la palette d’émotions de Stellan Skarsgard, Valeur sentimentale nous emporte sur les chemins du deuil, de la lente cicatrisation de blessures passées, de la transmission et du pardon, avec en leitmotiv le cinéma, un art capable de tout raccommoder. Le drame nous invite ainsi dans les coulisses du théâtre de Nora, sur les planches de la 50ᵉ édition du Festival de Deauville, puis sur le tournage du film de Gustav. Joachim Trier joue sur les mises en abyme, tout en défendant un idéal de cinéma traditionnel, où l’on offre des DVD pour les anniversaires et où les films, même financés par Netflix, sortent encore sur grand écran.
Mais dans Valeur sentimentale, le cinéma reste une affaire de famille. Un microcosme qui permet d’échanger, de guérir et de vivre. Malgré toute sa bonne volonté, Rachel Kemp n’y a donc pas sa place. C’est la relation très naturelle entre Nora et Agnès qui occupe le centre de l’affiche. Rapprochées par l’absence de leur père, les deux sœurs s’entraident depuis l’enfance. Si Nora prenait soin de sa petite sœur, désormais, elle semble plus fragile. Sur scène, elle souffre du trac et, contrairement à Nora, elle n’a pas réussi à fonder de foyer. Les deux sœurs se retrouvent toutefois dans la force de leurs souvenirs. Cette valeur sentimentale, nous la partageons tous pour le cinéma. Demain soir, le jury cannois pourrait donc bien remettre une Palme d’Or émotive au film norvégien.
Ce film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2025.
Valeur sentimentale : extrait
https://www.youtube.com/watch?v=fu08h_xuSuo
Valeur sentimentale : fiche technique
Titre original : Affeksjonsverdi
Titre international : Sentimental Value
Réalisation : Joachim Trier
Scénario : Joachim Trier, Eskil Vogt
Interprètes : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Stellan Skarsgård
Photographie : Fabian Gamper
Montage : Evelyn Rack
Musique : Michael Fiedler, Eike Hosenfeld
Production : Lucas Schmidt, Lasse Scharpen, Maren Schmitt
Sociétés de production : Mer Film AS, Lumen, MK2 Films, Eye Eye Pictures, Zentropa Entertainment, Komplizen Film
Société de distribution : Memento Distribution
Pays de production : Norvège, France, Danemark, Allemagne
Genre : comédie dramatique
Durée : 2h12
Date de sortie en France : 20 août 2025
« Candy Superstar » : portrait d’un monde en friche
Avec Candy Superstar, Claire Translate et Livio Bernardo signent une œuvre aussi baroque que documentée, à la croisée du roman graphique, de la fresque historique et du manifeste queer. À travers le destin météorique de Candy Darling – superstar trans de la Factory warholienne – se dessine un portrait kaléidoscopique de l’Amérique des années 60-70, où la liberté, la création, la violence et l’invisibilisation se heurtent sans cesse.
Le récit s’ouvre en 1963. Deux jeunes femmes trans, Candy et Holly, échangent. Entre rêveries glamour et quotidien harassant, elles évoquent les brimades, les menaces physiques, l’oppression policière institutionnalisée. Dans cette Amérique encore corsetée par la « règle des trois vêtements » – prétexte juridique pour harceler les personnes trans – l’existence est une lutte constante. C’est là que réside la première force de ce roman graphique : ne jamais dissocier les paillettes de l’obscurité.
Car l’ambition de Claire Translate et Livio Bernardo dépasse largement la seule biographie. Par le prisme de Candy, c’est toute une scène qui revit : la scène queer, artistique, musicale de l’underground new-yorkais, entre frénésie créative et danger permanent. On y croise les visages devenus mythiques de Jackie Curtis, Valerie Solanas, Andy Warhol, Paul Morrissey, Nico, Lou Reed… Une comédie humaine faite de coups d’éclat, d’échecs, de petits rôles et de grandes espérances, où le génie côtoie l’errance.
Andy Warhol, figure tutélaire et ambiguë, est ici tout à la fois : passeur, mécène, manipulateur, bienveillant et distant, témoin et démiurge. Sa tentative d’assassinat par Valerie Solanas, l’auteure du radical SCUM Manifesto, vient rappeler que cette époque soi-disant libérée portait aussi sa part de folie et de révolte autodestructrice.
Graphiquement, Livio Bernardo opte pour un style minimaliste, mais chargé de tension. Le trait, volontairement ciselé et nerveux, restitue l’énergie brute de la période, tandis que l’usage intelligent de couleurs d’arrière-plan – en aplats tranchants – scande le récit avec une efficacité presque cinématographique. Par moments, la mise en page semble refléter la confusion de cette époque charnière où tout vacillait : les genres, les normes, les rôles sociaux, les frontières entre l’art et la vie.
Candy Superstar est un roman graphique choral, porté par la sororité trans et toute une panoplie de figures marginales qui, chacune à leur manière, ont écrit une histoire parallèle à celle des grands récits américains. Le texte n’épargne par ailleurs pas les brutalités systémiques : interdiction de servir de l’alcool aux homosexuels dans les bars, lois transphobes, violences policières… Mais il célèbre aussi les vertus de la différence, la capacité de créer, d’inventer, de briller malgré tout. Avec toute la démesure que l’on connaît à ceux qui ont gravité autour de la Factory.
Ce n’est certes pas un roman graphique parfait – la narration accuse parfois un certain désordre, quelques flottements sont à regretter – mais Candy Superstar permet de prendre le pouls d’un milieu culturel, artistique et social bien particulier, qui a parfois, souvent même, contrasté avec son environnement immédiat. En rendant visibles les invisibles et en racontant les coulisses d’une époque fascinante, Claire Translate et Livio Bernardo remplissent parfaitement leur part du contrat.
Candy superstar et les muses du pop, Claire Translate et Livio Bernardo
Delcourt, mai 2025, 296 pages
« Inexistents » : et si l’univers vous rayait d’un trait ?
Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire : elles vous interrogent dans les interstices de leur récit. Inexistents fait partie de ces rares objets narratifs à la fois limpides dans leur construction et troublants dans leurs implications. Publié chez Glénat, né de l’alliance entre Miki Makasu et Takeliongawa, ce manga charpente une fable existentielle et métaphysique où le destin se voit confronté à l’amour des histoires – et à ceux qui les écrivent.
Tsugumi est l’auteure adulée mais secrète du manga fictif Demon Smile. Elle apprend un jour qu’elle fait partie des “Inexistents” : des êtres que l’univers, dans une de ses maladresses cosmiques, a laissé naître par erreur. Partant, une créature nommée Sof est chargée de réparer cette faille dans la trame du monde… sauf qu’il est lui-même un fan absolu de l’œuvre de Tsugumi. Dilemme divin : obéir à l’ordre universel ou attendre la fin du manga avant d’effacer l’auteure ? Ce point de départ pourrait n’être qu’un gimmick scénaristique. Mais Inexistents l’utilise pour livrer une méditation sur ce qui fait de nous des êtres “réels”.
Car ici, l’enjeu n’est pas seulement de survivre : il est de comprendre ce que signifie exister à travers ce que l’on crée, ce que l’on transmet, ce que l’on inspire. Tsugumi, effacée par pans entiers de mémoire, tente de se reconstruire dans les fragments d’un monde qui lui tourne le dos – sauf ce démon-lecteur, qui devient son dernier lien tangible à la réalité.
Dans une mise en abyme évidente, Inexistents introduit Demon Smile, manga dans le manga dont certaines planches sont reproduites à l’intérieur du volume. Cette fiction emboîtée joue un rôle de révélateur : elle reflète les angoisses de Tsugumi, son obsession du trait juste, ses doutes, ses pertes. Inexistents traduit un vertige : celui de voir s’effacer la possibilité même d’écrire une histoire. Il questionne au passage notre rapport à la culture, le geste créatif et toutes ses implications.
Takeliongawa excelle dans cette atmosphère d’instabilité graphique. Les contours tremblent, les ombres voisinent avec l’abstraction, les visages sont confondants d’expression. Malheureusement, le one–shot a les défauts de ses ambitions : des thématiques nombreuses – disparition, mémoire, identité, rapport parasocial – mais survolées, ce qui laisse parfois le lecteur sur sa faim. On aurait voulu en savoir plus sur ce “Grand Plan” cosmique, sur la nature exacte des “inexistents”, sur les états d’âme de Tsugumi, sur les lois divines…
Inexistents s’adresse avant tout aux lecteurs qui aiment quand une œuvre les regarde dans les yeux. C’est une lecture qui gratte le vernis pour sonder les liens entre l’objet culturel et son consommateur. C’est aussi une déclaration d’amour, certes imparfaite, au pouvoir des fictions : celles qu’on lit, celles qu’on écrit, et celles qu’on incarne malgré soi.
Inexistents, Miki Makasu et Takeliongawa
Glénat, mai 2025, 192 pages
« Le Temps des pivoines » : le sang, la cendre et le parfum tenace de l’espoir
Le Temps des pivoines paraît aux éditions Glénat. Signé Aucha et Maxime Belloche, ce roman graphique constitue une fresque médiévale, une chronique de guerre, mais surtout une ode à la résilience, un manifeste discret contre l’arbitraire.
Jean n’est pas un héros au sens classique. Il est un homme de terre, de gestes simples et d’amour tranquille. Sa carrure, bien que massive, ne le destine aucunement à la guerre, mais bien aux récoltes, à l’élevage, à l’étreinte de sa fille. Pourtant, dans ce Moyen Âge rude et pétri d’archaïsmes, les paysans constituent des pions sur un échiquier d’ambitions. Lorsque Rolant, seigneur local tellement caricatural dans sa cruauté, décide de marcher contre son voisin Layon, Jean est arraché aux siens. L’enrôlement est forcé, la violence immédiate.
Rolant, héritier d’un trône qu’il gangrène peu à peu, est l’exacte antithèse du meunier : il est l’expression la plus crue de la pulsion de pouvoir. Sans subtilité, sans grandeur, il incarne un autoritarisme médiéval aveugle, brutal, boursouflé d’orgueil. C’est un seigneur sans terreau, un homme qui veut dominer, non diriger. Contraindre plutôt que convaincre. Un tyran de village, petit dans ses rêves mais dévastateur dans ses actes.
Quand Jean revient du front, c’est un autre homme. La guerre ne l’a pas rendu glorieux – elle l’a vidé, elle lui a exposé tout ce qu’il y a de pire et de plus absurde chez l’homme. Pis : son village n’est plus que cendres, et ses proches ne sont plus que souvenirs. Il erre, abîmé. Ses amis ont beau l’inviter, il refuse poliment. Toute son énergie va au travail. Et c’est là, dans cette désolation, qu’arrive Pivoine, enfant abandonnée sur le bord du chemin, promesse tombée du ciel.
Le récit bifurque alors. Jean s’adoucit sans s’apaiser. Il redevient vivant, non par oubli, mais par transmission. La petite Pivoine est lumineuse, porteuse d’une innocence farouche, presque sacrée. Le meunier redécouvre les joies de la vie familiale, il s’attache à cette enfant qui grandit auprès de lui. Mais malheureusement un peu trop près de Rolant.
Mais la paix n’est ici jamais qu’un sursis. Et lorsque Rolant revient hanter les terres qu’il a déjà ruinées, Jean ne fuit plus. Il s’érige. La résignation laisse place à la colère juste. On n’est plus dans la plainte : on entre dans l’action. Jean n’a pas d’armée, seulement une détermination nue, humaine, profondément altruiste. Il veillera, coûte que coûte, à ce que le baron ne puisse plus exercer son emprise néfaste sur ses ouailles.
Le Temps des pivoines touche alors à quelque chose d’universel : la nécessité de se lever devant l’insupportable. Ce dernier prend la forme du droit de cuissage, de l’impôt injuste ou de la violence psychologique. Le propos politique est là, limpide : la critique des hiérarchies absurdes, des seigneuries despotiques, des enrôlements barbares. C’est une fable antimilitariste en creux, une méditation sur le pouvoir et ses ravages.
Aucha et Maxime Belloche livrent une œuvre sobre, touchante, belle à s’en émouvoir. Il y a dans ces quelque 160 pages une densité que bien des romans graphiques peinent à atteindre. Une belle réussite.
Le Temps des pivoines, Aucha et Maxime Belloche
Glénat, mai 2025, 160 pages
« Clifford Hicks » : la chute d’un homme
Le jazz fait son œuvre. Nous sommes en plein cœur des années 1950. Certains musiciens s’élèvent au firmament, tandis que d’autres sombrent dans l’oubli. Clifford Hickman appartient à la deuxième catégorie, et c’est cette trajectoire brisée que Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna racontent avec émotion dans leur premier roman graphique, publié aux éditions Glénat.
Clifford Hicks ? Un prodige musical dans l’Amérique d’après-guerre qui va disparaître brutalement, étouffé par les démons familiers du jazz que sont la drogue et la désillusion. Orphelin dès l’âge de onze ans, il fuit une enfance malmenée en embarquant clandestinement dans des trains qui sillonnent les vastes territoires états-uniens. Commencent alors dix années d’errance, qui forgent en lui autant l’artiste qu’un homme blessé, hanté par l’abandon et la quête d’une famille jamais vraiment trouvée.
Lorsqu’il atteint La Nouvelle-Orléans en 1947, Clifford Hickman est enfin prêt à se frotter à son rêve : devenir musicien professionnel, entendre sa voix et ses mélodies diffusées à la radio. La rencontre providentielle avec Jamila Harris, chanteuse à la voix envoûtante, lui ouvre les portes des clubs prestigieux. Pour la première fois, l’homme expérimente, loin du vagabondage, le goût enivrant de la reconnaissance. Il va croiser des géants tels que John Coltrane, Sonny Rollins, Charlie Parker ou encore Regina Marbury. Mais cette parenthèse enchantée sera de courte durée.
Le premier disque de Clifford ne rencontre en effet pas le succès escompté, et l’artiste voit s’écrouler lentement son fragile château de cartes. La désillusion et la drogue l’emportent progressivement dans une spirale hautement destructrice, qui le voit se séparer de Jamila et précipiter un départ pour Los Angeles, début d’une descente aux enfers inéluctable. Hickman devient un homme hanté par l’échec, le spectateur impuissant de sa propre déchéance. De lui ou la scène, on ne sait pas très bien qui a tourné le dos à l’autre, mais quelque chose est irrémédiablement brisé.
Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna réussissent le tour de force de retranscrire cette histoire avec une authenticité et sensibilité. Leur récit s’enrichit de détails humains touchants, notamment cette « bromance » émouvante avec un vagabond, père de substitution et mentor. Clifford Hicks, tout au long de son parcours accidenté, semble ainsi constamment chercher une famille : d’abord dans les figures paternelles de la rue, ensuite dans la communauté vibrante du jazz, puis, finalement, auprès d’une famille de substitution trouvée dans un ultime acte rédempteur, après un passage en prison – où il se verra, à nouveau, mis face à ses échecs.
Les auteurs évoquent parfaitement les rapports passionnels et parfois toxiques entre l’artiste et la scène. Cette problématique fait évidemment écho aux destins réels et tout aussi tragiques de figures mythiques comme Charlie Parker (« Bird ») ou Miles Davis, emportés eux aussi dans le tourbillon destructeur de la drogue. Clifford Hicks se distingue toutefois par une trajectoire singulière : musicien prodige oublié, il est surtout crédité et reconnu comme ingénieur du son ; orphelin, il ne cessera de nouer des liens de substitution avec des individus rencontrés en chemin.
Portrait sans concession, Clifford Hicks dit finalement beaucoup du milieu du jazz et échafaude un hommage délicat à tous ces talents anonymes perdus dans l’ombre immense de l’histoire musicale américaine.
Clifford Hicks, Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna
Glénat, mai 2025, 152 pages
« Les Foot Maniacs » (tome 23) : une satire en crampons
Sti et Olivier Saive rechaussent les crampons pour un 23e engagement. Toujours fidèle au poste aux éditions Bamboo, Les Foot Maniacs poursuivent leur petit championnat humoristique avec la même recette : une passion débordante pour le ballon rond, saupoudrée d’une (très) large dose d’absurde. Et une nouvelle fois, l’équipe du FC Palajoy livre un match de gala contre les travers les plus savoureux du foot contemporain.
On ne change pas une équipe qui perd dans la bonne humeur. L’entraîneur du FC Palajoy, sorte de croisement improbable entre un jardinier amateur et un tacticien dépassé, doit composer avec un effectif aux talents des plus incertains. Dylan M’Taclé, star capricieuse et figure montante du ballon rond, incarne à lui seul les dérives du foot-business : malgré l’avis de son coach, dans une référence à peine masquée au transfert de Mbappé au Real Madrid, il prend la poudre d’escampette… L’herbe est plus verte ailleurs, semble-t-il.
Autour de lui, les joueurs rivalisent de mauvaise foi, de maladresse et d’égoïsme, au point de faire passer l’attaque de Montpellier pour un ballet millimétré. Le comique de situation est roi : entraînement sans ballon car tous ont été égarés, cartons rouges volontaires pour ne pas manquer un classico télévisé et même un joueur qui célèbre un but avec six mois de retard, révélant un « Bonne année » au mois de juillet, faute d’avoir scoré avant.
Les auteurs ne se contentent pas de caricaturer le FC Palajoy. Ils arpentent tout le terrain du foot hexagonal et européen, pointant avec malice les absurdités bien réelles du milieu. Ainsi, le stade vide de Monaco devient un décor d’humour, le chaudron de Saint-Étienne rugit et les supporters marseillais continuent à entonner leurs chants anti-parisiens… même face à Strasbourg. Dans une scène savoureuse, un supporter se retrouve à Eurodisney au lieu du Parc des Princes, preuve qu’il faut parfois bien relire ses billets électroniques avant de se peindre le visage aux couleurs du club.
La série ne résiste pas à l’envie de glisser des piques bien senties : l’OL masculin, par exemple, exhibe ses quelques trophées avec fierté, avant qu’une vignette sur les titres de l’équipe féminine nous les montre stockés dans un placard comme des archives oubliées… On sent ainsi dans chaque gag le plaisir de l’observation précise : les tics (et les tocs) du football moderne deviennent des sketchs visuels mordants. L’absurde est roi, certes, mais toujours en lien avec une réalité bien reconnaissable…
Ce 23e volume ne renouvelle pas la formule – mais est-ce seulement l’intention ? Il poursuit avec jubilation son exploration amusée du monde du football, dans ce qu’il a de plus attachant, ridicule et passionné. Le lecteur en sort avec le sourire aux lèvres, qu’il soit un inconditionnel du ballon rond ou un simple amateur de bandes dessinées à l’humour assumé.
Les Foot Maniacs (tome 23), Sti et Olivier Saive
Bamboo, avril 2025, 48 pages
« Game Zoover » : mourir pour faire rire
Avec Game Over, chaque planche est une leçon d’échec aussi amusante que létale. Dans Game Zoover, Midam et Adam repoussent les limites de l’humour visuel absurde en massacrant leurs personnages dans un festival de gags cruels, cartoonesques et totalement muets…
Qu’est-ce qui peut bien pousser un lecteur à savourer la même chute, planche après planche, sans jamais s’en lasser ? La réponse tient en un mot : l’inventivité. Dans Game Zoover, comme dans toute la série Game Over, chaque case poursuit une mécanique bien huilée d’humour noir, d’ironie tragique et de timing comique travaillé.
Tout repose sur un style visuel immédiatement reconnaissable. Le Petit Barbare, clone muet et malchanceux d’un héros de jeu vidéo, évolue dans des décors colorés, naïfs en apparence, mais peuplés de pièges mortels. Les monstres ont l’air sortis d’un cartoon sous acide, les objets du décor prennent vie, et chaque détail peut se retourner contre le protagoniste – ou sa princesse.
Midam, accompagné ici par Adam, use de couleurs vives, d’un trait nerveux et d’une expressivité outrancière pour faire passer gags et émotions sans le moindre dialogue. Le langage est universel, purement visuel, avec une fluidité de lecture dont les gènes s’inscrivent dans le slapstick.
Les planches suivent toutes le même canevas : le héros tente d’atteindre une sortie (« EXIT »)… et meurt de façon idiote. Mais là où d’autres s’enliseraient dans la répétition, Game Zoover fait preuve d’une grande variété de situations absurdes : un ver géant surgissant d’une pomme, une princesse lobotomisée par un coquillage, des abeilles en essaim formant un faux pont, puis littéralement le mot « GAME OVER », ou encore un gorille avec une brutalité grotesque.
Les auteurs jouent volontiers avec les codes du jeu vidéo, des contes de fées et des films d’aventure pour mieux les détourner. Chaque planche est une blague visuelle dont la chute (littérale et figurée) fait mouche, souvent en une dernière case coup de poing. Là, c’est un poisson qui jaillit soudainement pour attaquer le Petit Barbare, ici c’est en se suspendant aux racines d’une carotte qu’il tombe dans le vide…
Il n’y a pas de morale, pas d’évolution du personnage, pas d’espoir de victoire. C’est l’anti-héros parfait : chaque tentative est vaine, chaque plan échoue, chaque idée se retourne contre lui. Et c’est précisément ce qui rend Game Over si jouissif. Ce n’est pas le succès qu’on attend, c’est la manière dont il va échouer. Parfois, c’est en surestimant la silhouette d’un yéti ; parfois, c’est en raison des flatulences (contraintes) d’un dragon.
Avec Game Zoover, la série Game Over continue de démontrer que la mort peut être divertissante, tant qu’elle est mise en scène avec créativité. C’est une ode au burlesque, un plaisir coupable, joyeux mais pas profond, à savourer case après case. On tourne les pages en se disant : comment va-t-il encore y passer ? Et la réponse, souvent, prête à rire.
Game Over : Game Zoover, Midam et Adam
Glénat, mai 2025, 48 pages
Cannes 2025 : Planètes, l’odyssée de la nature
Présenté en séance de clôture de la Semaine de la Critique, Planètes est une synthèse remarquable des techniques développées par Momoko Seto dans sa série de courts-métrages Planet – composée de Planet A, Planet Z, Planet ∑ et Planet ∞). C’est à la fois une œuvre visuelle et sensorielle d’une grande puissance, qui touche droit au cœur. Jamais auparavant nous n’avions vu des personnages végétaux aussi vivants, aussi émouvants. L’ambition de la réalisatrice est claire : « montrer que la nature est un acteur, et non un décor ».
Sans dialogues, à l’instar de Flow l’an passé, Planètes construit sa narration exclusivement par l’image. Il en résulte une composition brillante mêlant prises de vue réelles et animation 3D. Le film nous invite à suivre le voyage de quatre akènes de pissenlit – ces petits fruits ailés – contraints de quitter leur planète, probablement la Terre, à la suite d’une catastrophe. À la recherche d’un sol fertile, propice à la survie de leur espèce, ces rescapés entament une odyssée cosmique, que la cinéaste elle-même compare à un « Indiana Jones végétal ». Et la comparaison n’est pas exagérée.
La nature, un personnage vivant
Un défi majeur se posait pourtant : comment insuffler de la vie et de l’émotion à des entités aussi peu expressives que des graines ? Et comment « fictionnaliser la nature » sans tomber dans l’artifice ? Là où certains diraient que c’est impossible, Seto démontre que la force de l’animation est directement proportionnelle à l’imagination. Chaque akène, bien que jamais nommé, se distingue par une personnalité propre, identifiable par des détails de morphologie : la forme de leur graine, la disposition de leurs aigrettes – ces fines touffes de poils blancs et plumeux. À mesure que l’on suit leur périple, on finit par les reconnaître, les encourager et s’y attacher. Ces akènes possèdent en outre une capacité de mouvement et de communication. Le travail de sound design, signé Nicolas Becker, contribue à cette illusion de vie. Il a su créer un langage universel et émotionnel, nous permettant de ressentir les états d’âme de ces minuscules voyageurs de l’espace.
Un autre tour de force du film réside dans ses décors, animés en time-lapse. Ce procédé compresse le temps pour rendre visibles des phénomènes imperceptibles à l’œil nu, et transforme la nature en spectacle vivant. L’intégration parfaite des akènes en 3D dans ces décors réels renforce la cohérence d’un univers en constante métamorphose. Leurs interactions avec la faune et la flore – des limaces rampantes, des têtards aériens, des champignons agressifs – participent à ce mélange fascinant de réel et de fantastique. Les prises de vue macroscopiques abolissent les frontières entre science et imaginaire, les plaçant sur un pied d’égalité.
La cinéaste va plus loin encore. Elle ne se contente pas d’un film contemplatif ou quasi-documentaire. Elle convoque les éléments dans toute leur brutalité : l’eau, le feu, la glace, mais aussi d’étranges textures spongieuses viennent se heurter aux héros végétaux. Les akènes affrontent ces forces primaires, car chaque écosystème traversé possède ses propres lois et sa propre logique de survie.
La vie trouve toujours son chemin
Il a fallu un an pour animer ces personnages, et plusieurs années pour composer cette symphonie d’images et de formes de vie microscopiques. Ce récit, humble et généreux, évoque Minuscule : La Vallée des fourmis perdues dans sa manière d’exalter la vie à une échelle invisible. On se laisse entraîner dans ce jeu de la survie, porté par la musique électrisante de Quentin Sirjacq, qui nous immerge dans une nature à la fois brutale, sublime et indomptable.
Mais au-delà de la performance technique et artistique, le film glisse progressivement vers une réflexion plus intime. Ce qui, au départ, ressemble au scénario d’un film catastrophe se mue en une fable sur la résilience de la nature et sa capacité à se régénérer. C’est aussi une histoire de déracinement, d’errance, puis de réenracinement, trois notions qui résonnent avec l’expérience personnelle de Momoko Seto, qui a vécu entre la culture Japon française depuis son enfance, avant de s’établir au CNRS. En ce sens, Planètes reflète son propre chemin.
Bien plus qu’un film d’animation expérimental ou un exercice formel autour de l’infiniment petit, Planètes s’impose comme une œuvre poétique, politique et contemporaine. Dans une époque marquée par l’urgence climatique et les fractures écologiques, Seto compose un récit sans mots mais non sans discours, où la fragilité du vivant dialogue avec sa ténacité. Ce film d’une rare beauté, à la croisée du film de science-fiction, du conte écologique et de la fable philosophique, invite à repenser notre regard sur ce qui nous entoure. Il nous rappelle avec douceur et force que la nature, aussi discrète soit-elle, lutte, persiste, et raconte sa propre histoire. Une œuvre mémorable.
Ce film est présenté à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2025.
Planètes : extrait
Planètes : fiche technique
Titre international : Dandelion’s Odyssey
Réalisation : Momoko SETO
Production : Emmanuel-Alain RAYNAL (MIYU PRODUCTIONS), Pierre BAUSSARON (MIYU PRODUCTIONS **DOUBLON**), Emmanuel CHAUMET (ECCE FILMS), Cédric ILAND (UMEDIA PRODUCTION), Bastien SIRODOT (UMEDIA PRODUCTION)
Distributeur : Valérie YENDT (GEBEKA FILMS)
Scénario : Momoko SETO, Alain LAYRAC
Caméra : Élie LEVÉ
Musique : Nicolas BECKER, Quentin SIRJACQ
Pays de production : France, Belgique
Genre : Animation, Science-fiction
Durée : 1h16
Cannes 2025 : Caravane, la prison de la maternité
Depuis Vol au-dessus d’un nid de coucou et Rain Man, le cinéma porte le sujet du handicap avec humour et empathie. Il donne à voir le quotidien éprouvant d’individus touchés par la maladie et qui peinent à s’intégrer dans la société. Dans Caravane, Zuzana Kirchnerová retourne la perspective pour s’intéresser non pas au combat contre les troubles physiques ou mentaux, mais à la vie des parents qui s’occupent d’enfants atteints de trisomie. Si la réalisatrice tchèque filme la douleur des corps avec beaucoup de sensibilité, elle ne parvient pas à nous emporter sur la route de ce road trip italien, qui manque d’émotion et de profondeur.
Dans son court-métrage de fin d’études, Bába, récompensé à la Cinéfondation du Festival de Cannes, Zuzana Kirchnerová abordait la coexistence complexe de trois générations dans une maison de famille. Pour son premier long-métrage, elle traite à nouveau du poids causé par l’entourage avec un sujet éminemment personnel. Son « envie de se rebeller contre le rôle imposé à la mère d’un enfant handicapé » a directement inspiré le récit de Caravane, fuite en avant d’une femme qui n’arrive plus à vivre.
Fuite en terre inconnue
Mère célibataire, Esther passe des vacances en Italie avec son fils, David, souffrant d’une déficience intellectuelle. Le jour et la nuit, son existence est rythmée par les soins et les crises. Contrainte à surveiller son fils constamment, tout en affrontant le regard de ses amis, Esther, à bout, part en quête de liberté et de délivrance dans la campagne italienne. Au volant de son van, elle fait des rencontres inattendues qui l’aident à reprendre vie. Avec Zuza, une mystérieuse routarde, Esther et David retrouvent un équilibre précaire et insouciant.
À travers le point de vue de cette mère esseulée, Caravane aborde avec justesse les charges de la maternité. À cran, Esther se montre prête à saisir toute occasion pour s’évader, avec son corps, de son fardeau maternel. Zuzana Kirchnerová se limite cependant au partage de cette triste réalité. Le drame délaisse la relation mère-fils, bien plus touchante dans Mommy, et se focalise sur les frustrations d’une femme solitaire condamnée à vivre sans joie ni plaisir.
Le personnage de David, incarné par un jeune homme atteint de trisomie, est malheureusement laissé sur le bord de la route. Réduit à sa figure d’enfant malade, il ne suscite pas l’émotion, au contraire du jeune trisomique de Color Book qui rêve d’assister à un match de baseball. De plus, les quelques images humoristiques du film ne suffisent pas à insuffler de la légèreté au récit. Sur l’humour, le désopilant Cri du Faucon convainquait bien plus.
Les liens que David tisse avec Zuza, qui devient une amie, voire une petite-amie, sont mieux développés. Entre jeux et chamailleries, le garçon et la jeune femme nouent une étonnante complicité. Toutefois, les motivations réelles de Zuza restent obscures. Et faute à une fin très expéditive, Caravane ne nous tient jamais en haleine en dépit des péripéties du voyage qu’il propose.
En choisissant le road trip, Zuzana Kirchnerová souhaitait mettre en avant l’idée de fuite vers l’inconnu. Mais elle brosse également le portrait un peu extravagant d’une Italie rurale, sur fond de fermes isolées, de trafics d’oiseaux et de fêtes locales. Caravane est en effet une coproduction italienne. Pour autant, cette immersion ne sert pas vraiment le propos et nous n’en saurons pas plus sur la République tchèque, la nationalité d’origine du film presque totalement absente.
Ce film est présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.
Caravane : bande-annonce
Caravane : fiche technique
Titre original : Karavan
Réalisation : Zuzana Kirchnerová-Spidlova
Scénario et dialogues : Zuzana Kirchnerová-Spidlova, Tomáš Bojar
Interprètes : Aňa Geislerová (Ester), David Vostrčil (David), Zuza (Juliana Brutovská-Oľhová), Jana Plodková (Petra), Tommaso (Giandomenico Cupaiulo)
Photographie : Denisa Buranová, Simona Weisslechner
Montage : Adam Brotánek
Musique : Ondřej Mikula, Viera Marinová
Décors : Cristina Bartoletti
Costumes : Zuzana Mazáčová
Maquillage : Martina Janotová
Son : Martin Ženíšek, Michal Deliopulos, Klára Javoříková
Producteurs : Jakub Viktorín, Dagmar Sedláčková, Carlo Cresto-Dina, Ilaria Malagutti
Sociétés de production : MasterFilm (CZ), nutprodukcia (SK)
Coproduction : Tempesta (IT)
Société de distribution France : Alpha Violet
Pays de production : République tchèque, Slovaquie, Italie
Genre : Drame, Road movie
Durée : 1h40
Cannes 2025 : Eleanor The Great, la dame de cœur
Depuis L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Scarlett Johansson rêvait de réaliser un film. Trente ans plus tard, elle concrétise cette ambition avec Eleanor The Great, un drame tendre, émouvant et parsemé d’humour qui traite du deuil et du pardon. Une bulle de douceur acclamée par une salle comble.
Connue pour son rôle de Black Widow, Scarlett Johansson a toujours manifesté un vif intérêt pour le cinéma d’auteur. Nommée deux fois aux Oscars, l’actrice a tourné pour Woody Allen (Match Point), Jonathan Glazer (Under the skin) et Wes Anderson (Asteroid City, The Phoenician Scheme). Elle a également réalisé le court-métrage These Vagabond Shoe pour le film New-York, I love you, avant de fonder sa propre société de production. Pour sauter le pas, il ne manquait qu’une seule chose à la star : une histoire.
Lorsqu’une amie lui a partagé le scénario d’Eleanor The Great, écrit par Tory Kamen, Scarlett Johansson, émue aux larmes, a retrouvé le cinéma indépendant de son enfance. Elle s’empare de ce récit, qui fait écho à ses origines juives, en le situant à New-York, sa ville de naissance, dans la lignée des films de Woody Allen. Avec l’exceptionnelle June Squibb (Nebraska), interprète d’une nonagénaire pleine de vie, la cinéaste américaine compose un premier film rempli de délicatesse sur la perte d’êtres chers et la mémoire de l’Holocauste.
Le poids du chagrin
Difficile de trouver au cinéma des personnages principaux appartenant au quatrième âge. Ceux-ci semblent presque totalement cantonnés, comme dans Nebraska ou Amour, au thème de la fin de vie. Eleanor The Great apporte donc un vent de fraîcheur plus que bienvenu.
Il met en scène une grand-mère de 94 ans, l’esprit vif, la langue bien pendue, qui perd sa meilleure amie, Bessie, avec laquelle elle vivait depuis onze ans. Pour rejoindre sa fille, Eleanor quitte la Floride et repart pour New-York. Inscrite au centre culturel juif, elle tombe par erreur dans un groupe de rescapés de l’Holocauste. Elle y partage des expériences douloureuses de ségrégation, de fuite et de mort. Mais cette histoire, ce n’est pas la sienne. Elle appartient à sa bien-aimée, Bessie, dont le souvenir la hante. En parallèle, Eleanor se lie d’amitié avec Nina, une jeune journaliste qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mère. Délaissée par un père perdu dans le chagrin, Nina trouve en Eleanor un sujet en or, mais aussi une oreille attentive.
La relation spontanée qui se tisse entre Eleanor et Nina constitue le cœur du film. Toutes deux très attachées à leurs grands-mères, Scarlett Johansson et Tory Kamen trouvent le ton juste pour nous toucher. On rit, on pleure. Tout fonctionne naturellement, sans emphases ni artifices. Eleanor, Nina et son père incarné par Chiwetel Ejiofor affrontent le deuil chacun à leurs façons. La première ment. La deuxième pleure. Le troisième se cloître. Aucune de ces méthodes ne fonctionne. Car pour faire son deuil, Eleanor The Great nous enseigne qu’avant tout, il faut exprimer son chagrin.
Cette importance des mots, nous la rencontrons aussi comme vecteur de transmission. Bessie craignait que l’histoire de son frère tombe dans l’oubli après sa mort. C’est pourquoi elle l’a racontée à Eleanor. Les membres du centre culturel juif, qui sont d’ailleurs de véritables survivants de la Shoah, s’expriment eux aussi pour avancer. Un sujet complexe pour Scarlett Johansson, dont une partie de la famille, originaire de Pologne et de Russie, a disparu pendant l’Holocauste. Moralement critiquable, la tromperie d’Eleanor met en lumière des vérités. Celle de Bessie, mais aussi la sienne, ce qui l’incite à renouer avec la religion juive.
Par son traitement doux-amer du deuil et du pardon, Eleanor The Great nous offre le plein d’humour et d’émotions. Ce premier long-métrage empreint de sensibilité laisse présager un très bel avenir de réalisatrice à Scarlett Johansson. En attendant de découvrir cette petite perle sur grand écran, nous retrouverons l’actrice cet été dans Jurassic World Rebirth de Gareth Edwards.
Eleanor The Great : bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=gmvL5NJzpRg&ab_channel=MAXMRS
Eleanor The Great : fiche technique
Réalisation : Scarlett Johansson
Scénario : Tory Kamen (adapté de son propre roman)
Interprètes : June Squibb, Chiwetel Ejiofor, Jessica Hecht
Photographie : Hélène Louvart
Monteur : Harry Jierjian
Musique : Dustin O’Halloran
Chef décorateur : Happy Massee
Chef costumier : Tom Broecker
Ingénieur du son : Grant Elder
Sociétés de production : Maven Pictures, Pinky Promise, These Pictures, Wayfarer Studios
Sociétés de distribution : TriStar Pictures, Sony Pictures Classics
Pays de production : États-Unis
Genre : Drame
Durée : 1h38
