« Clifford Hicks » : la chute d’un homme

Le jazz fait son œuvre. Nous sommes en plein cœur des années 1950. Certains musiciens s’élèvent au firmament, tandis que d’autres sombrent dans l’oubli. Clifford Hickman appartient à la deuxième catégorie, et c’est cette trajectoire brisée que Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna racontent avec émotion dans leur premier roman graphique, publié aux éditions Glénat.

Clifford Hicks ? Un prodige musical dans l’Amérique d’après-guerre qui va disparaître brutalement, étouffé par les démons familiers du jazz que sont la drogue et la désillusion. Orphelin dès l’âge de onze ans, il fuit une enfance malmenée en embarquant clandestinement dans des trains qui sillonnent les vastes territoires états-uniens. Commencent alors dix années d’errance, qui forgent en lui autant l’artiste qu’un homme blessé, hanté par l’abandon et la quête d’une famille jamais vraiment trouvée.

Lorsqu’il atteint La Nouvelle-Orléans en 1947, Clifford Hickman est enfin prêt à se frotter à son rêve : devenir musicien professionnel, entendre sa voix et ses mélodies diffusées à la radio. La rencontre providentielle avec Jamila Harris, chanteuse à la voix envoûtante, lui ouvre les portes des clubs prestigieux. Pour la première fois, l’homme expérimente, loin du vagabondage, le goût enivrant de la reconnaissance. Il va croiser des géants tels que John Coltrane, Sonny Rollins, Charlie Parker ou encore Regina Marbury. Mais cette parenthèse enchantée sera de courte durée.

Le premier disque de Clifford ne rencontre en effet pas le succès escompté, et l’artiste voit s’écrouler lentement son fragile château de cartes. La désillusion et la drogue l’emportent progressivement dans une spirale hautement destructrice, qui le voit se séparer de Jamila et précipiter un départ pour Los Angeles, début d’une descente aux enfers inéluctable. Hickman devient un homme hanté par l’échec, le spectateur impuissant de sa propre déchéance. De lui ou la scène, on ne sait pas très bien qui a tourné le dos à l’autre, mais quelque chose est irrémédiablement brisé.

Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna réussissent le tour de force de retranscrire cette histoire avec une authenticité et sensibilité. Leur récit s’enrichit de détails humains touchants, notamment cette « bromance » émouvante avec un vagabond, père de substitution et mentor. Clifford Hicks, tout au long de son parcours accidenté, semble ainsi constamment chercher une famille : d’abord dans les figures paternelles de la rue, ensuite dans la communauté vibrante du jazz, puis, finalement, auprès d’une famille de substitution trouvée dans un ultime acte rédempteur, après un passage en prison – où il se verra, à nouveau, mis face à ses échecs.

Les auteurs évoquent parfaitement les rapports passionnels et parfois toxiques entre l’artiste et la scène. Cette problématique fait évidemment écho aux destins réels et tout aussi tragiques de figures mythiques comme Charlie Parker (« Bird ») ou Miles Davis, emportés eux aussi dans le tourbillon destructeur de la drogue. Clifford Hicks se distingue toutefois par une trajectoire singulière : musicien prodige oublié, il est surtout crédité et reconnu comme ingénieur du son ; orphelin, il ne cessera de nouer des liens de substitution avec des individus rencontrés en chemin. 

Portrait sans concession, Clifford Hicks dit finalement beaucoup du milieu du jazz et échafaude un hommage délicat à tous ces talents anonymes perdus dans l’ombre immense de l’histoire musicale américaine.

Clifford Hicks, Tommaso Valsecchi et Riccardo Rosanna
Glénat, mai 2025, 152 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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