Inexistents-avis

« Inexistents » : et si l’univers vous rayait d’un trait ?

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Il est des œuvres qui ne se contentent pas de raconter une histoire : elles vous interrogent dans les interstices de leur récit. Inexistents fait partie de ces rares objets narratifs à la fois limpides dans leur construction et troublants dans leurs implications. Publié chez Glénat, né de l’alliance entre Miki Makasu et Takeliongawa, ce manga charpente une fable existentielle et métaphysique où le destin se voit confronté à l’amour des histoires – et à ceux qui les écrivent.

Tsugumi est l’auteure adulée mais secrète du manga fictif Demon Smile. Elle apprend un jour qu’elle fait partie des “Inexistents” : des êtres que l’univers, dans une de ses maladresses cosmiques, a laissé naître par erreur. Partant, une créature nommée Sof est chargée de réparer cette faille dans la trame du monde… sauf qu’il est lui-même un fan absolu de l’œuvre de Tsugumi. Dilemme divin : obéir à l’ordre universel ou attendre la fin du manga avant d’effacer l’auteure ? Ce point de départ pourrait n’être qu’un gimmick scénaristique. Mais Inexistents l’utilise pour livrer une méditation sur ce qui fait de nous des êtres “réels”.

Car ici, l’enjeu n’est pas seulement de survivre : il est de comprendre ce que signifie exister à travers ce que l’on crée, ce que l’on transmet, ce que l’on inspire. Tsugumi, effacée par pans entiers de mémoire, tente de se reconstruire dans les fragments d’un monde qui lui tourne le dos – sauf ce démon-lecteur, qui devient son dernier lien tangible à la réalité.

Dans une mise en abyme évidente, Inexistents introduit Demon Smile, manga dans le manga dont certaines planches sont reproduites à l’intérieur du volume. Cette fiction emboîtée joue un rôle de révélateur : elle reflète les angoisses de Tsugumi, son obsession du trait juste, ses doutes, ses pertes. Inexistents traduit un vertige : celui de voir s’effacer la possibilité même d’écrire une histoire. Il questionne au passage notre rapport à la culture, le geste créatif et toutes ses implications.

Takeliongawa excelle dans cette atmosphère d’instabilité graphique. Les contours tremblent, les ombres voisinent avec l’abstraction, les visages sont confondants d’expression. Malheureusement, le oneshot a les défauts de ses ambitions : des thématiques nombreuses – disparition, mémoire, identité, rapport parasocial – mais survolées, ce qui laisse parfois le lecteur sur sa faim. On aurait voulu en savoir plus sur ce “Grand Plan” cosmique, sur la nature exacte des “inexistents”, sur les états d’âme de Tsugumi, sur les lois divines…

Inexistents s’adresse avant tout aux lecteurs qui aiment quand une œuvre les regarde dans les yeux. C’est une lecture qui gratte le vernis pour sonder les liens entre l’objet culturel et son consommateur. C’est aussi une déclaration d’amour, certes imparfaite, au pouvoir des fictions : celles qu’on lit, celles qu’on écrit, et celles qu’on incarne malgré soi.

Inexistents, Miki Makasu et Takeliongawa
Glénat, mai 2025, 192 pages

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3.5
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