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Alice dans les villes : La poésie de l’errance

Retour sur un classique intemporel signé Wim Wenders, Alice dans les villes, à l’occasion d’une exceptionnelle ressortie en salles en version restaurée.

Synopsis: Un jeune journaliste allemand en reportage aux États-Unis est bloqué dans un aéroport en grève. Une femme dans la même situation lui confie sa fillette, Alice. Elle doit les rejoindre à Amsterdam. Au lieu de rendez-vous, aucune trace de la jeune femme…

Bien avant d’être reconnu pour son talent internationalement et de recevoir la Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, Wim Wenders n’était reconnu que par un cercle fermé de cinéphiles. En 1973 sort ce qu’il considère comme son « vrai » premier film, Alice dans les villes, et également début d’un triptyque sur le voyage et l’errance.

Il est vrai qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre en regardant une œuvre de ce réalisateur. Ici, ce qui frappe l’œil en premier est l’utilisation sublime du noir et blanc, donnant un « cachet » certes un peu daté au film, mais également une esthétique à part. On entre dans un monde unique, où la poésie visuelle des images est renforcée par la vue des rues de New-York et les mouvements de caméra lents. Si l’on n’est pas habitué, les plans fixes et le rythme doux peuvent paraître lancinants, mais force est de constater qu’ils renforcent une impression de flottement constant. De plus, suivre les déambulations aussi bien physiques qu’intérieures de Philippe, journaliste allemand errant dans un pays qui n’est pas le sien, donne un sentiment d’importante proximité avec le personnage. 

Nous suivons son cheminement intérieur, lui qui, au départ, fait face à sa stérilité artistique, perdu aux États-Unis et incapable d’écrire le texte de son reportage. Puis il fait la rencontre d’Alice et sa mère, et se retrouve à s’occuper de cette fillette malgré lui. Alors bien-sûr, au début la cohabitation est difficile, mais ils vont finir par s’apprécier, et lui va même devenir une figure paternelle pour la petite, voire presque un père de substitution. L’inspiration lui revenant petit à petit, à force de la fréquenter. Wenders montre l’errance de deux être esseulés qui vont se retrouver. Alice, elle, va grandir et se souvenir de son passé, et lui va retrouver sa verve et un but.

Le réalisateur réussit à faire un film envoûtant, grâce à sa musique signée Can, qui nous hante toujours après le visionnage, mais aussi grâce aux acteurs, saisissants dans leurs rôles respectifs. Yella Rottländer tout d’abord, impressionnante en petite fille attachante et boudeuse parfois, et puis Rüdiger Vogler, très convaincant en personnage rêveur et léger, presque à l’ouest, ou comme marchant sur un fil imaginaire. Puis cette fin symbolique: le dernier plan montrant la caméra s’éloigner du train qui mène les deux personnages vers leurs familles, leurs chemins se séparent, mais ils se sont retrouvés eux-mêmes…

N’hésitez donc pas et foncez voir cette œuvre éthérée et unique, en version restaurée à partir du 14 mars dans certaines salles de France !

Alice dans les villes: Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=8UwCjU7zLBU

Alice dans les villes : Fiche Technique

Titre original: Alice in den Städten
Réalisation: Wim Wenders
Scénario: Wim Wenders
Distribution: Rüdiger Vogler, Yella Rottländer, Lisa Kreuzer
Image: Robby Müller
Montage: Peter Przygodda
Producteur: Joachim Von Mengershausen
Durée: 110 minutes
Genre: Drame
Ressortie: 14 Mars 2018

Allemagne de l’Ouest – 1973

Amistad de Steven Spielberg : Une cause déjà plaidée

Habitué des doublés improbables (La Liste de Schindler / Jurassic Park en 1993, La Guerre des Mondes / Munich en 2005…), Steven Spielberg partagea son année 1997 entre le peu satisfaisant blockbuster (en premier lieu pour lui) Le Monde Perdu et Amistad. Centré sur l’histoire vraie d’une révolte meurtrière d’esclaves sur un bateau négrier en 1839, ainsi que le procès des révoltés, Amistad se voulait être à l’Esclavage ce que La Liste de Schindler fut à la Shoah : un film engagé. Dans les faits, c’est un peu plus compliqué.

Tourné en 31 jours, Amistad est initialement un téléfilm HBO que l’implication de Spielberg via sa société Dreamworks va faire gonfler en projet cinéma. Le casting y est prestigieux puisque on retrouve Morgan Freeman, Matthew McConaughey, Anthony Hopkins et le Béninois francophone Djimon Hounsou pour la première fois dans un premier rôle. A l’exception d’un Hopkins trop maquillé et déjà en sur-régime depuis une décennie, les interprètes d’Amistad sont excellents et les relations tissées entre leurs personnages sont pour beaucoup dans l’intérêt du métrage. Si Freeman est finalement peu présent, jouant un homme noir libre (a free man) confronté le temps d’une scène au calvaire de ses semblables esclaves, le duo McConaughey / Hounsou n’est pas en reste pour voler la vedette. Dans une relation de compréhension (chacun apprenant la langue de l’autre pour communiquer) et de respect mutuels, Spielberg tricote ici une magnifique « amitié » d’un idéalisme vibrant qui porte le métrage.

Nul besoin d’étaler ici la précision du film, moins dans des faits retravaillés et modifiés pour le scénario (et pointés du doigt par des historiens) que dans sa mise en scène. Chaque cadre, chaque transition est nourrie d’enjeux avec cette fluidité dans la narration et le rythme qu’on connait depuis toujours chez Spielberg. Maitrisant son langage et sa grammaire sur le bout des doigts, le réalisateur offre encore une fois (sans surprise) un écrin cinégénique irréprochable à son projet.

C’est cependant dans son fond qu’Amistad ne convainc pas totalement. Probablement trop long, trop sentencieux, trop solennel par instants, il passe à côté d’un statut plus grand dans la filmographie de Spielberg par son évidence curieusement handicapante. Là où cette même évidence nimbe ses chefs-d’œuvre, elle n’arrive pas ici à soutenir complètement son louable projet. Probablement parce que l’esclavage c’est comme la Shoah, on est à peu près tous d’accord pour dire que c’est mal. Or, La Liste de Schindler est un grand film sur la Shoah justement parce que l’axe qu’il prend est détourné. Il permet de l’évoquer, de la voir par instants dans toute son horreur mais le film en lui-même ne sert pas à juger la Shoah. Tout simplement parce que juger l’innommable, c’est assez inutile.

Amistad aurait pu participer du même dispositif et il le fait d’ailleurs pendant une bonne partie de son récit. Toute la force du film étant d’être cet ubuesque film de procès où les seules questions posées sont : 

  • D’où viennent ces esclaves ?
  • A qui sont-ils ?

Et dès lors de contenir dans son absurdité même, pour nous spectateurs contemporains, de multiples et fascinantes évocations de ce qu’est l’Esclavage, notamment dans ce contexte historique trouble. On retiendra notamment le violent prologue et Cinqué (Hounsou) narrant la capture et le périple nautique de son peuple. Une compilation de scènes quasi-muettes, tétanisantes, révoltantes à la puissance d’évocation phénoménale. Une bouleversante scène de plaidoyer, où Cinque scande au tribunal « Give us free », s’ajoute aux morceaux de bravoure. 

Mais toute cette force première d’Amistad, celle de la petite histoire dans la grande, se dilue dans un dernier tiers en forme de réquisitoire contre l’esclavage. Comme si le film n’en montrait pas brillamment assez, il faut qu’il le dise, le verbalise notamment au travers du personnage d’Anthony Hopkins. Attention, la séquence est incroyable et essentielle au récit, puisque on ne peut en vouloir aux créateurs d’Amistad de suivre l’histoire vraie au plus près et dans tous ses rebondissements (le cas d’Amistad ayant été une figure de proue pour les abolitionnistes). Mais elle s’inscrit dans le canevas attendu et didactique du film indigné, qui se sent obligé de dénoncer ce qui n’a même pas à être débattu. Tout ceci a un intérêt historique certes, et on mentirait si on disait ne pas sentir le frisson lors de ses plaidoyers vibrants d’humanité. Mais cette émotion, aussi sincère soit elle, s’obtient à trop peu de frais sur l’autel de l’évidence.

En partie, Amistad souffre des mêmes défauts que Lincoln (avec lequel il forme un diptyque). Comme traumatisé par les critiques à l’époque de La Couleur Pourpre, Spielberg pêche (un peu) par excès. Il est impliqué et passionné par le sujet mais cherche maladroitement une illusoire légitimité (lui petit Juif blanc) dans l’évocation d’une mémoire de toute façon universelle. En surlignant de façon pompière, en appuyant des propos indiscutables, il diminue les effets puissants qu’il produit et empêche Amistad d’être plus qu’un beau film indigné.

Oubliant un peu, lui l’artisan humaniste et surdoué, qu’une image vaut mieux qu’un long discours.

Amistad : Bande-annonce

Amistad : Fiche technique

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : David Franzoni
Distribution : Morgan Freeman, Matthew McConaughey, Anthony Hopkins, Stellan Skarsgård, Djimon Hounsou…
Musique : Debbie Allen et John Williams
Photographie : Janusz Kamiński
Montage : Michael Kahn
Décors : Rick Carter
Costumes : Ruth E. Carter
Sociétés de production : DreamWorks SKG (États-Unis) – United International Pictures (France)
Genre : historique
Durée : 148 minutes
Box-office : 44,2 millions USD
Première sortie : 10 décembre 1997 (États-Unis)
Date de sortie 25 février 1998 (France)

États-Unis 1997

Jessica Jones, de Melissa Rosenberg : deux saisons pleines de mystère, d’humour et de mélancolie

En deux saisons de 13 épisodes chacune, Jessica Jones laisse une empreinte toute personnelle dans l’univers Marvel. Humour, mélancolie, interrogations morales et subtilité psychologique : c’est avec plaisir que la série nous plonge dans un univers de film noir à travers son personnage de détective privée blasée.

Ce qui est intéressant, quand on regarde l’ensemble des séries Marvel, c’est que toutes se déroulent dans la même ville mais chacun dans un quartier différent, et que ce quartier offre à chaque série une coloration, une identité propre : le noir et rouge de la violence de Hell’s Kitchen pour Daredevil, ou le jaune chaleureux d’un Harlem idéalisé pour Luke Cage, par exemple. De même, chaque série se rapporte à un genre particulier : les arts martiaux, la Blaxploitation, etc.

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Jessica Jones, quant à elle, fait directement référence aux films noirs. Son personnage de détective privé blasé et alcoolique, l’emploi de la voix off et les questions sur la morale, tout contribue à renforcer cette appartenance à ce genre si particulier.

Donc, Jessica Jones, c’est avant tout un personnage. Détective privée qui en a marre des sempiternelles histoires d’adultère, elle est habituée à fréquenter les bas-fonds, que ce soit sur ordre des clients ou pour chasser son cafard à coups de whisky. Finalement, de tous les personnages des séries Marvel, elle est celle chez qui les pouvoirs restent les plus discrets. Elle a une force surhumaine, certes, mais la plupart du temps ça lui sert à briser des cadenas ou à sauter du cinquième étage sans une égratignure. Ici, pas de combats impressionnants, mais surtout des conflits psychologiques.

Conflits qui se déroulent surtout dans le for intérieur de la protagoniste. Les deux saisons nous montrent Jessica Jones en prise directe avec son passé. « Mon passé est en train de faire des morts », dira-t-elle dans la saison 2. Et cette résurgence du passé va amener la détective à se confronter directement à ses traumatismes.

Sur ce canevas de base, les deux saisons ont l’intelligence de partir dans deux directions très différentes. La première saison est un face-à-face, un affrontement au sommet entre deux personnages dotés de pouvoirs. Jessica Jones se retrouve face à Kilgrave, un homme qui a la capacité de contrôler les personnes autour de lui, y compris contre leur volonté. Il peut obtenir tout ce qu’il veut de tout le monde. Cela donne d’ailleurs des scènes impressionnantes, en particulier dans un commissariat (une des scènes les plus marquantes de la série). Le choix de David Tennant pour tenir le rôle de l’Homme Pourpre est idéal : le comédien britannique confère au personnage une sorte d’instabilité mentale qui en fait un danger permanent. On sent, à chaque instant, qu’il est capable du pire.

La deuxième saison part dans une direction très différente. Jessica Jones est à nouveau confrontée à son passé, mais cette fois-ci dans le cadre d’une enquête. L’énigme de ses pouvoirs remonte au grand jour. 17 ans plus tôt, suite à l’accident de voiture qui a décimé sa famille et a failli lui coûter la vie, la jeune Jessica a disparu pendant une vingtaine de jours. Déclarée morte, elle n’est admise officiellement à l’hôpital que 20 jours plus tard, et en ressort avec ses pouvoirs. La saison 2 part donc sur un mystère.

Dans les deux cas, Jessica doit affronter un traumatisme. Ancienne victime de Kilgrave, ancienne victime d’expériences interdites dans un laboratoire secret, ces deux enquêtes vont réveiller des douleurs enfouies et, en même temps, expliquer les malaises persistants de Jessica Jones. Et la détective est tiraillée entre deux attitudes : la confrontation ou la fuite. C’est là que la morale entre en ligne de compte.

Cette question morale, typique des films noirs, a une grande place dans la série. « Jusqu’où faut-il aller pour aller trop loin ? Et est-il possible de revenir en arrière ? » se demande Jessica. La saison 2, en particulier, nous montre une détective traumatisée par le mal qu’elle peut faire autour d’elle. Et si, pour résoudre une enquête, il fallait tuer quelqu’un ? Et si cette mort n’est pas évitable, est-elle pour autant justifiée ? Empêche-t-elle pour autant la mémoire du crime de revenir sans cesse dans les cauchemars ?

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A l’opposé de Luke Cage (un des personnages secondaires de la saison 1) qui obtient une reconnaissance de la rue en tant que super-héros et qui n’hésite pas un instant à assumer publiquement ce statut, Jessica Jones n’est pas une super-héroïne. Être dotée de ces pouvoirs apparaît bien plus souvent comme une malédiction que comme une bénédiction. Elle est rendue responsable de tout ce qui va mal autour d’elle, on la blâme quand elle n’agit pas, elle est perçue comme un monstre (y compris par elle-même) et, par-dessus tout, cela pourrit sa relation avec sa « sœur » Trish, jalouse de ces pouvoirs.

D’ailleurs, dans Jessica Jones, il n’est pas question que des pouvoirs de la détective. La série nous propose différents personnages de femmes au pouvoir. Pouvoir médiatique avec Trish, pouvoir judiciaire avec Jeri Hogarth, etc. Des femmes de pouvoir, et des hommes qui essaient bien souvent de leur mettre des bâtons dans les roues : la série n’élude pas les questions politiques, qui sont traitées avec assez de finesse pour ne pas être caricaturées.

La saison 2 est clairement divisée en deux parties, séparées par un épisode pivot, le n°7, qui se déroule en flashback. La seconde moitié, radicalement différente de la première, traîne un peu en longueur. C’est peut-être là le seul vrai défaut de la série : les deux saisons sont un peu trop longues. Jessica Jones souffre de ce que l’on pourrait appeler « le dogme des 13 épisodes » : mise à part The Defenders, les autres séries Marvel se composent systématiquement de saisons de 13 épisodes, quitte, hélas, à étirer outre mesure l’intrigue et à combler les vides avec des arcs narratifs secondaires pas toujours passionnants. C’est déjà le cas vers la fin de la première saison, et cela se répète dans la seconde moitié de la deuxième saison.

Mais, dans l’ensemble, Jessica Jones constitue une série vraiment intéressante. Son personnage principal (interprété par une excellente Krysten Ritter, absolument idéale en héroïne à la fois cool et blasée) est un des meilleurs super-héros de l’univers des séries Marvel ; cela saute aux yeux dans The Defenders, où Jessica apporte sa touche d’humour indispensable dans un monde qui, sans elle, serait beaucoup trop sérieux. Jessica Jones, avec ses punchlines (« Si tu me sors qu’avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités, je te jure, je te gerbe dessus »), son amère mélancolie, son ambiance de film noir, constitue un des meilleurs divertissements parmi les séries Marvel.

Synopsis de la saison 1 : la détective privée Jessica Jones, de l’agence Alias, est engagée par un couple de parents qui veulent retrouver leur fille Hope Shlottman. Elle découvre alors que la jeune fille est sous l’emprise de Kilgrave.

Jessica Jones : bande-annonce

Jessica Jones : fiche technique

Créatrice : Melissa Rosenberg
Réalisation : John Dahl, Jennifer Lynch, Uta Briesewitz…
Scénario : Melissa Rosenberg, Brian Michael Bendis, Michael Gaydos…
Interprètes : Krysten Ritter (Jessica Jones), Rachael Taylor (Trish Walker), Eka Darville (Malcolm Ducasse), Carrie-Anne Moss (Jeri Hogarth), David Tennant (Kilgrave), Janet McTeer (Alisa).
Musique : Sean Callery
Photographie : Manuel Billeter
Montage : Michael N. Knue, Jonathan Chibnall
Production : Tim Iacofano
Sociétés de production : ABC Studios, Marvel Studios, Tall Girl Productions
Société de distribution : Netflix
Date de diffusion (saison 1) : 20 novembre 2015
Genre : drame, fantastique
Nombre d’épisodes : 2X13
Durée d’un épisode : environ 50 minutes

Etats-Unis- 2015

Minority Report de Steven Spielberg : un polar visionnaire sur la présomption d’innocence

Un an, à peine, après la sortie de A.I. intelligence artificielle, Steven Spielberg replongera dans l’univers de la SF et signera un trépidant et visionnaire polar d’anticipation avec Minority Report. Le cinéaste usera de son talent afin de nous questionner sur la place du libre arbitre dans une société pré ordonnée : une fausse utopie sans criminel.

Bien que Spielberg semble peu se soucier des répercussions de ce conditionnement social et judiciaire sur la population humaine, il met en scène un scénario brillant où la réalité virtuelle souligne le comportement d’une réalité calibrée sur une échelle de valeur qui n’est plus humaine. Grâce aux visions d’oracles qu’on nomme les précogs, les agents de police peuvent anticiper les meurtres. Dès lors les criminels sont arrêtés avant qu’ils n’aient réalisé l’acte. Sauf que cette technologie va se retourner contre l’agent Anderton, qui deviendra lui aussi un suspect.

L’humanité est si effrayée par sa propre mémoire, par son propre instinct et ses propres pulsions qu’elle doit négocier une réalité interrompue par des décisions qui modulent à la fois le passé et le futur. A travers ce récit de science-fiction, Spielberg nous interroge sur notre libre arbitre, sur la réalité même des images et de l’interprétation que l’on peut faire d’un instantané. Question qui est à la fois sociétale mais aussi religieuse. On pourra toujours se demander si le libre arbitre fait de cet avenir prédestiné une possibilité plutôt qu’une certitude : la vision des précogs est-elle exacte ou a-t-elle été altérée par l’apparition de leurs propres décisions ? La société est régie par une dialectique de pensée judiciaire qui devient un cercle vicieux.

Le libre arbitre, la présomption d’innocence n’existe plus : les oracles parlent. Derrière cette cavalcade policière et philosophique, Spielberg montre avant tout ses qualités de metteur en scène : comme souvent, le mouvement est important dans la genèse rythmique de son œuvre. Le charisme de Tom Cruise opère avec panache : il incarne un policier meurtri par la disparition de son fils, et devient l’arroseur arrosé d’un système à qui il a donné les lettres de noblesses. Minority Report de Steven Spielberg semble, visuellement, moite et décoloré. Derrière leurs sagesses, leurs candeurs, les oracles sont utilisées à des fins totalitaristes pour agencer un monde qui vous juge pour des actes que vous n’avez pas encore commis. De tels paradoxes et réflexions sont l’épicentre de Minority Report.

La course poursuite qu’est Minority Report n’est pas qu’une simple histoire de fugitif qui voudrait s’échapper et mettre la lumière sur son innocence mais se révèle être une course contre la montre d’une humanité qui se bat contre sa propre mort, pour rétablir un ordre de pensée qui soit réflexif et arbitraire plutôt que schématique et matérialisé à outrance. Minority Report contient des séquences exceptionnelles notamment lorsqu’Anderton saute à travers les voies de voitures à lévitation magnétique qui accélèrent à la fois horizontalement et verticalement dans un paysage urbain automatisé ou lorsqu’il se plonge dans une baignoire tandis que des araignées mécaniques tentent de l’identifier en scannant sa rétine – celle qu’il vient de se faire implanter.

Alors que Spielberg manipule son film entre les interstices de nombreux genres, allant de la science-fiction au thriller, du polar au récit politique, Minority Report est un étalon cinématographique : sa direction artistique d’anticipation est parfaite, nourrit la confusion et la proximité avec notre monde, ses scènes d’actions pleines d’envergure accentuent le suspense qui s’intensifie au fil des minutes. Minority Report est un condensé presque implacable de la filmographie de son réalisateur :  sous les déflagrations philosophiques et thématiques d’une intrigue retord, le cinéaste implante sa vision humaniste du monde dans les encablures d’une mise en scène souple et dynamique. Mais à l’instar d’A.I intelligence artificielle, Spielberg n’est pas si éloigné d’un Stanley Kubrick en oubliant peu à peu sa sympathie émotionnelle habituelle, et en acquiesçant des questionnements sombres, notamment ceux sur le deuil dans un environnement futuriste.

Synopsis : A Washington, en 2054, la société du futur a éradiqué le meurtre en se dotant du système de prévention / détection / répression le plus sophistiqué du monde. Dissimulés au cœur du Ministère de la Justice, trois extra-lucides captent les signes précurseurs des violences homicides et en adressent les images à leur contrôleur, John Anderton, le chef de la « Précrime » devenu justicier après la disparition tragique de son fils. Celui-ci n’a alors plus qu’à lancer son escouade aux trousses du « coupable »…
Mais un jour se produit l’impensable : l’ordinateur lui renvoie sa propre image. D’ici 36 heures, Anderton aura assassiné un parfait étranger. Devenu la cible de ses propres troupes, Anderton prend la fuite. Son seul espoir pour déjouer le complot : dénicher sa future victime ; sa seule arme : les visions parcellaires, énigmatiques, de la plus fragile des Pré-Cogs : Agatha.

Bande annonce – Minority Report

Fiche Technique – Minority Report

Titre original : Minority Report
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Scott Franck, Jon Cohen
Interprétation : Tom Cruise, Colin Farrell
Musique : John Williams
Photographie : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Maisons de production : DreamWorks, 20th Century Fox
Distribution (France) : UFD
Durée : 145 minutes
Genre : Science Fiction, Polar
Date de sortie : 2 octobre 2002

Printemps du Cinéma 2018 : Trois jours d’évasion à 4 euros la séance du 18 au 20 mars

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La nouvelle édition du Printemps du Cinéma se déroulera en France du dimanche 18 jusqu’au mardi 20 mars 2018. Les tarifs des séances seront arrondis à la modique somme de 4 euros, pour le plus grand bonheur des cinéphiles. Voici donc une très belle occasion de profiter des dernières nouveautés en amoureux ou de rattraper des séances entre amis.

L’opération du Printemps du Cinéma s’apprête à débuter ce week-end dans toutes les salles de cinéma en France. Les séances seront proposées au tarif exceptionnel de 4 euros. La manifestation culturelle va s’étendre cette année du dimanche 18 mars au mardi 20 mars 2018. La seule déconvenue pour le prix de quatre euros concernera les projections en 3D et au format Imax.

Ce week-end, le Printemps du Cinéma célèbre sa 19ème année d’existence. Cette opération est menée par la Fédération nationale des cinémas français. Les acteurs Elsa Zylberstein, Raphaël Personnaz et Franck Gastambide ainsi que les réalisateurs Jean-Paul Salomé et Nabil Ayouch font partie des parrains de la cuvée 2018.

Un clip promotionnel a été réalisé spécialement pour l’occasion afin de promouvoir la manifestation. Ce film a été réalisé par Jean-Paul Salomé (Je fais le mort, Arsène Lupin, Les femmes de l’ombre, Belphégor, le fantôme du Louvre). Les comédiens Zita Hanrot (Fatima, Le Gang des Antillais, K.O., La fête est finie, Carnivores) et Finnegan Oldfield (Marvin ou la Belle Education, Nocturama, Bang Gang – une histoire d’amour moderne, Les Cowboys) se retrouvent côte à côte dans une salle de cinéma. Les deux jeunes qu’ils incarnent se laissent emporter par la magie et la féerie du septième art, à l’occasion du Printemps du Cinéma.

Les grands gagnants du box-office de ces dernières semaines vont donc pouvoir réaliser de très belles performances lors de ces trois jours à prix réduits. Les chiffres pour Black Panther, La Forme de l’eau, Les Tuche 3, La Ch’tite famille, Belle et Sébastien, 3 Billboards et Cinquante nuances plus claires s’annoncent colossaux durant l’opération du Printemps du cinéma 2018. L’horreur à la française pourrait tirer son épingle du jeu avec Ghostland de Pascal Laugier et La Nuit a dévoré le monde de Dominique Rocher, tout comme l’ovni de Samuel Benchetrit, Chien. Les plus geeks des cinéphiles vont pouvoir découvrir les nouvelles aventures de Lara Croft dans Tomb Raider à un prix modique également ! Le film de James Franco, The Disaster Artist, sur la genèse du tournage de The Room de Tommy Wiseau, pourrait enfin trouver son public. Ce biopic décalé a été plombé par un nombre dérisoire de copies dans l’Hexagone (seulement 63…) pour un total de 29 133 entrées sur 5 jours.

En 2017, le Printemps du Cinéma a attiré près de 2,8 millions de spectateurs dans les salles obscures en France. Selon les organisateurs, ces chiffres impressionnants témoignent d’une fréquentation en hausse de 13 % par rapport à l’édition 2016.

Le marché français est florissant. L’Hexagone représente le premier parc de salles de cinéma en Europe avec 5 843 écrans dans 2 045 cinémas. Pour l’année 2017, plus de 209 millions d’entrées ont été comptabilisées au cinéma. Ces chiffres constituent la troisième meilleure fréquentation depuis cinquante ans.

Le Printemps du Cinéma va donc se dérouler du dimanche 18 au mardi 20 mars avec un tarif unique de 4 euros la séance. Toute la rédaction de Cinéséries-mag vous souhaite donc de bonnes séances et de très belles émotions à l’occasion de la célébration du septième art durant ces trois jours !

printemps-du-cinema-2018-affiche-quatre-euros-la-seance-tarif-reduit-federation-nationale-des-cinemas-francais

Film promotionnel pour le Printemps du Cinéma 2018 :

3 From Hell : Rob Zombie a débuté le tournage de la suite de The Devil’s Rejects

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Selon des informations de Bloody-Disgusting et de Dread Central, le cinéaste et musicien Rob Zombie aurait débuté le tournage de son nouveau long-métrage. Le réalisateur de 31 réserve une divine surprise aux amateurs de films d’horreur !

Le cinéaste américain a publié cette semaine une photographie sur le tournage de son nouveau projet cinématographique : 3 From Hell. Le cliché en question a été dévoilé sur son compte Instagram. Ce long-métrage devrait être une suite de La maison des 1 000 morts (2003) et de The Devil’s Rejects (2005) !

https://www.instagram.com/p/BgRiVcJlOBN/?utm_source=ig_embed

Des rumeurs, au mois d’octobre 2017 à l’occasion d’Halloween, évoquaient la possibilité d’un nouveau projet cinématographique pour Rob Zombie. Le tournage de ce futur film était annoncé pour mars 2018. Rob Zombie a donc pu tenir son calendrier et mener son projet à bien. Le titre de ce futur film laisse envisager de terribles possibilités sur le sort des anti-héros, la famille Firefly, des films précédents.

Le bouquet final du chef-d’œuvre horrifique The Devil’s Rejects a envoyé les personnages principaux vers un funeste destin. A la manière du final de Jason va en enfer d’Adam Marcus où le tueur au masque de hockey est importuné par Freddy Krueger, les Firefly pourraient bien être tombés sur un os en toquant à la porte du Diable ! Ils sont susceptibles de faire leur retour sur Terre, sous la forme de damnés ! Cette suite risque de s’aventurer dans le domaine du surnaturel. Captain Spaulding (Sid Haig), Otis (Bill Moseley) et Baby (Sheri Moon Zombie) pourraient donc réapparaître miraculeusement !

Rob Zombie serait en négociations avec les sociétés Lionsgate et Saban Films pour la sortie du film 3 From Hell en salles, en VOD et pour une commercialisation en DVD et en Blu-Ray. Rob Zombie s’est attelé au scénario de cette suite tant attendue de The Devil’s Rejects. Aucune date de sortie n’a encore été annoncée pour 3 From Hell et le reste du casting est encore mystérieux.

The Devil’s Rejects constitue l’un des meilleurs films de la filmographie de Rob Zombie. La scène finale avec le titre « free bird » de Lynyrd Skynyrd est encore dans les mémoires de nombreux cinéphiles mordus de cinéma de genre et bis. Le réalisateur était malheureusement tombé dans les travers du « development hell » avec sa relecture de la franchise Halloween et avait baissé le pied avec The Lords of Salem. Son dernier film, 31, assez brouillon et digne des montagnes russes ou des trains fantômes, s’apparentait presque à l’adaptation non avouée et non officielle de Running Man de Stephen King ou du jeu vidéo ultra violent Manhunt des studios Rockstar Games.

Deux des acteurs de The Devil’s Rejects (Sid Haig et Bill Moseley) font également partie de la très belle aventure du film d’horreur indépendant Death House, signé Harrison Smith, qui va voir sa sortie étendue dans les salles obscures américaines le week-end du 16 mars 2018. Ce film réunit des légendes vivantes du cinéma d’horreur des années 1980 et 1990 dans une plongée démoniaque au cœur de l’enfer carcéral d’un établissement de haute sécurité de la Zone 51.

Les fans de la filmographie de Rob Zombie peuvent donc se réjouir. L’un des maîtres modernes de l’horreur a l’intention d’apporter un troisième volet à sa franchise culte après La Maison des  1 000 morts et The Devil’s Rejects. Le roi de l’horreur est de retour ! Hail to the King, Baby! Groovy!

A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg : une quête humaniste sur l’enfance

Décrié par beaucoup, A.I. est l’un des plus beaux moments de cinéma qu’a pu nous offrir Steven Spielberg. Suivant le pas d’un jeune robot en quête d’amour, le cinéaste mêle son aura populaire humaniste à une sphère cette fois-ci, plus intime et mélancolique dans laquelle le précipice de la mort n’est jamais loin.

Dans un monde où les robots sont créés pour palier à des économies énergétiques, environnementales et la survie du monde moderne, David est unique. Unique en son genre parce qu’il est le premier robot à être programmé pour aimer. Non pas pour être aimé mais pour aimer, pour rendre à un couple un amour disparu que leur propre progéniture ne peut plus leur donner. Le film de Spielberg est un être schizophrène, projet désarticulé de Stanley Kubrick (qui devait initialement le réaliser) et de Steven Spielberg qui commence par de la science-fiction cérébrale, intime et sociale dans une famille en reconstruction avant de basculer brusquement dans un conte de fées déchirant évoquant Le Magicien d’Oz et surtout Pinocchio.

Au-delà du fait que le décorum visuel soit somptueux et d’une inventivité féconde, s’appropriant notre modernité contemporaine à celui de l’imaginaire d’anticipation, le cinéaste offre un véritable bijou de mise en scène qui s’attaque à la thématique du regard. Alors que l’un de ses autres films de science-fiction Minority Report se triturait les méninges avec intelligence sur le poids des images, les conséquences de nos actes, la valeur de notre pensée, A.I. différencie sa propre réalité et sa « fausseté » entre l’étroite frontière entre les humains organiques et les robots « méchas ». Mais au lieu de jouer la carte de l’esbroufe esthétique pour initier une confusion des genres, Steven Spielberg se veut plus imaginatif dans son design ou plus concis dans son dispositif de mise en scène pour que l’émotion imprègne mieux l’imaginaire du spectateur mais aussi celui des personnages.

Le réalisateur jouera beaucoup avec le cadre, les miroirs, les flous, l’espace pour agencer la plénitude du film du cinéma de genre à l’image du premier plan qui nous dévoile David : une lumière blanche aveuglante rejaillit comme si un alien allait apparaître. Suite à des problèmes liés à la jalousie du « vrai » fils du couple et à la méfiance du mari, il est rejeté par « sa mère adoptive » dans une forêt au lieu d’être détruit alors qu’il commençait à être aimé par sa « mère ». Il tentera ensuite de réconcilier ses problèmes d’abandon en cherchant la fée bleue pour devenir un « vrai petit garçon » au milieu de paysages aussi délabrés que futuristes envahis par des méchas rejetés de la même manière. La science-fiction de Steven Spielberg est humaniste mais ne perd pas de vue qu’elle existe toujours sous le prisme de la peur et du manque de l’humain.

Derrière la création, derrière ce questionnement quasi religieux qui s’insère dans l’œuvre avec puissance et justesse, il y a toujours une sorte d’alibi, une cassure chez l’humain qui le pousse à vouloir créer ou à détruire : la perte d’un fils est l’épicentre du film. Tout est lié à l’amour avec un grand A : David qui est un robot pionnier, un fils de substitution à bien des égards, ou Joe qui vit pour donner du plaisir aux femmes. Il y a cette servitude émotionnelle qui lie les humains aux robots. Mais cet amour est souvent dysfonctionnel : par cette forme de rejet, par cette peur de l’inconnu, par cet inconscient de la différence. A.I. s’érige comme une expression terriblement angoissée de rejet, de solitude et d’amour sur l’incohérence de notre monde.

Comme en témoigne toute cette séquence dans ce sanctuaire de la mort des robots, qui ressemble trait pour trait à un stade pour « bikers » dans lequel on torture et tue les méchas sous les applaudissements effrénés d’une foule en délire. Sauf que lorsque le jeune David, avec son allure de petit garçonnet, arrive sur le bûcher pour être victime de ces atrocités, le public semble perdre toute notion de réalité, sur qui est humain et qui ne l’est pas. C’est là que tient toute la force centrifuge de A.I., dans cette manière d’accompagner la croyance même aveugle de ce jeune « mécha » qui ne se pose jamais la question de sa condition, dans un monde violent dans lequel les Hommes tentent tant bien que mal d’échapper à leurs propres problèmes : la mort physique de l’humanité mais aussi et surtout, l’effondrement de leurs sentiments.

A.I. est ambitieux, personnel et révélateur, une œuvre qui parle de la souffrance sous l’égide de la naïveté. David veut devenir un enfant et seulement un enfant. C’est en s’écartant de l’habituelle quête existentialiste des robots que A.I. pousse sa profondeur dans des contrées jamais jalonnées sur la misère humaine. C’est un film sur l’enfance, qui oscille entre le béatement enfantin de Spielberg et le cynisme de la violence humaine de Kubrick, pour conforter autant qu’il désarçonne. La fin, quant à elle, a fait grincer des dents mais est d’une beauté et d’une tristesse infinie sur l’image du monde solitaire qu’est l’enfance.

Synopsis: Dans un XXIe siècle où la fonte des glaces a submergé la majorité des terres habitables et provoqué famines et exodes, les robots sont devenus une composante essentielle de la vie quotidienne et assurent désormais la plupart des tâches domestiques.
Pourtant, le professeur Hobby veut aller encore plus loin en créant le premier androïde sensible : un enfant capable de développer un vaste répertoire d’émotions et de souvenirs. Peu après cette annonce, David, un robot de onze ans, fait son entrée chez Henry et Monica Swinton, un couple dont le jeune fils a été cryogénisé en attendant la découverte d’un remède pour guérir sa grave maladie. Bientôt abandonné par sa mère adoptive, David entame un périlleux voyage à la recherche de son identité et de sa part secrète d’humanité.

Bande Annonce – A.I. Intelligence artificielle

Fiche Technique – A.I. Intelligence artificielle

Titre original : A.I. intelligence artificielle
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Steven Spielberg, Ian Watson
Interprétation : Haley Joel Osment, Jude Law
Musique : John Williams
Photographie : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Maisons de production : DreamWorks
Distribution (France) : Warner Bros France
Durée : 155 min
Genre : Biographie, Histoire
Date de sortie : 24 octobre 2001

L’État des Choses, de Wim Wenders : le temps suspendu du cinéaste

Devenu célèbre avec des films comme Au Fil du Temps ou L’Ami Américain, Wim Wenders revient, avec L’État des Choses, sur la passion pour le cinéma, son intérêt pour les voyages et sa façon toute personnelle de montrer le passage du temps.

Dès la scène d’ouverture, L’État des Choses nous propose les deux thèmes majeurs de la filmographie de Wim Wenders, le cinéma et le voyage. Dans ce pré-générique, le cinéaste allemand nous plonge dans un film à l’intérieur du film, sorte de mise en abyme qui sera un des procédés majeurs de ce long métrage. Ce film, intitulé The Survivors, est manifestement une œuvre de science-fiction post-apocalyptique où un groupe de survivants voyage tant bien que mal au milieu des restes cadavériques d’une civilisation dévastée. Un voyage qui a un but, arriver à l’océan, synonyme de survie. C’est là que le voyage et le tournage s’interrompent de concert.

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Comme dans la grande majorité des films de Wenders, le personnage principal de L’État des Choses est un voyageur. Il le dit lui-même, vers la fin du film : « Je ne suis chez moi nulle part, dans aucune maison, dans aucun pays ». Mais ici, le voyage se brise brutalement sur une plage du Portugal. Le producteur du film a disparu, l’équipe est à court de pellicule, le tournage est donc suspendu jusqu’à nouvel ordre. Et c’est cette suspension qui constituera la majeure partie de L’État des Choses. L’équipe du film, désœuvrée, doit passer son temps comme elle le peut dans un hôtel qui ressemble à un bunker abandonné.

Après cette séquence d’ouverture qui nous montre The Survivors, le film va donc se diviser clairement en deux parties d’inégales longueurs. Dans la première, la plus longue, Wenders va prendre son temps pour nous montrer les réactions de ses personnages face à cette situation si spécifique. Le rythme, très lent, colle parfaitement à l’état où se trouve l’équipe du film : un état d’attente où le temps semble s’étirer de façon insupportable pour certains. Chacun essaie de faire passer le temps, au sens propre de l’expression, mais la situation extrême où ils se trouvent plongés bien malgré eux entraîne forcément des questionnements, voire des accusations.

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La seconde partie découle logiquement de la première : le réalisateur, Friedrich Munro (Patrick Bauchau), au lieu d’attendre inutilement un retour plus qu’hypothétique du producteur, décide de partir à sa recherche à Los Angeles. Le voyageur reprend la route dans l’objectif de sauver son film. Le rythme change catégoriquement, les scènes sont plus courtes, tout semble s’accélérer alors.

Film sur le voyage, L’État des Choses est aussi un film sur le cinéma. Et là, Wenders ne se contente pas de filmer une équipe en train de faire un film. Il fait petit à petit disparaître les frontières entre fiction et réalité, entre le film et le vrai monde.

D’abord, c’est la frontière entre le film The Survivors et la réalité de l’équipe qui devient poreuse, lorsque l’un des techniciens affirme : « ce sont nous, maintenant, les Survivants ».

Mais surtout, c’est la distinction entre la fiction de L’État des Choses et notre réalité qui s’efface. Ainsi, le directeur de la photographie, Joe Corby, est interprété par Samuel Fuller. Mais Wenders joue sur la confusion entre le personnage et son interprète, et, au détour d’une scène, on retrouve Corby en train de raconter le tournage des 40 Tueurs, de Samuel Fuller. Il est intéressant de constater également l’abondance d’appareils photo et de caméras : de nombreux personnages prennent les autres en photo ou posent pour des vidéastes amateurs. Un des membres de l’équipe s’amuse à raconter son enfance en la jouant de façon comique. Deux gamines parcourent tout l’hôtel en se prenant pour des héroïnes de films. Mieux : une partie des événements qui se déroulent dans cet hôtel semble être adaptée d’un roman, et pas n’importe lequel : The Searchers (La Prisonnière du Désert) d’Alan LeMay.

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Ainsi, L’État des Choses est un film de cinéphile. Les références abondent, à commencer par la présence de Samuel Fuller et Roger Corman. Le nom du réalisateur, Friedrich Munro, est une allusion transparente à F. W. Murnau, le réalisateur de Nosferatu et L’Aurore, mais le cinéaste est également surnommé Fritz (ce qui renvoie à l’autre géant du cinéma germanique, Fritz Lang). Nous avons des clins d’œil aussi bien au western qu’au film de gangsters, au road movie et à la science fiction des années 50.

L’ensemble fait de L’État des Choses un film surprenant et inattendu. Un hommage au cinéma aussi bien qu’une mise en garde contre une « hollywoodisation » à outrance du 7ème art, où des producteurs pas toujours scrupuleux prendraient l’avantage sur les réalisateurs et les dépouilleraient des moyens nécessaires pour pratiquer leur art.

Synopsis : une équipe internationale tourne un petit film de science-fiction, The Survivors. Mais on apprend que le producteur a disparu avec une partie du budget et que, faute de pellicule, le tournage est interrompu. Toute l’équipe s’installe dans un hôtel sur une plage du Portugal.

L’État des Choses : bande-annonce

L’État des Choses : fiche technique

Titre original : Der Stand der Dinge
Réalisateur : Wim Wenders
Scénaristes : Wim Wenders, Robert Kramer
Interprètes : Patrick Bauchau (Friedrich Munro), Isabelle Weingarten (Anna), Jeffrey Kime (Mark), Paul Getty III (Dennis), Roger Corman (l’avocat), Allen Goorwitz (Gordon), Samuel Fuller (Joe Corby)
Photographie : Henri Alekan, Fred Murphy
Montage : Barbara Von Weitershausen
Musique : Jurgen Knieper
Production : Chris Sievernich
Sociétés de production : Gray City, V.O. Filmees, Road Movies Filmproduktion, Wim Wenders productions, Pro-ject Filmproduktion, Pari Films, Musidora films, Film International, Artificial Eye, Zweites Deutsches Fernsehen.
Société de distribution : Pari Film
Société de distribution de la reprise : Les Acacias
Date de sortie en France : 20 octobre 1982
Date de sortie de la reprise : 14 mars 2018
Genre : drame
Durée : 125 minutes

RFA – 1981

Annihilation de Alex Garland : Le Pour/Contre de la rédaction

Une fois n’est pas coutume l’un des événements cinématographiques majeurs de ce mois n’a pas eu lieu dans les salles de cinéma, mais sur les plateformes de VOD. Débarqué sur Netflix le 12 mars après s’être vu refuser par la Paramount une sortie en salle, Annihilation est le deuxième film du Britannique Alex Garland. Après avoir fait forte impression avec son coup d’essai, Ex Machina, le scénariste de plusieurs films de Danny Boyle (28 jours plus tard, Sunshine) a-t-il réussi à renouveler son exploit. Rien n’est moins sûr, surtout lorsque l’on voit les deux avis diamétralement opposés de la rédaction.

Synopsis : Depuis des mois, Léna, professeur de biologie à l’université John Hopkins, n’attend plus son mari Kane, militaire parti en mission secrète et dont elle n’a plus aucune nouvelle. Convaincue de son décès, elle est d’autant plus surprise de le voir apparaître d’un coup à la porte de sa chambre. Mais il semble étrange, ses propos sont incohérents, il a même oublié comment il est arrivé là.

L’avis très enthousiaste de Hervé

annihilation-alex-garland-natalie-portman-tessa-thompsonLes premières minutes du film nous plongent d’emblée dans une ambiance de mystère qui restera un des points forts d’Annihilation. Léna (Natalie Portman) est interrogée par un homme en combinaison NBC dans une chambre d’isolement, et elle ne peut pas répondre aux questions qu’on lui pose. Pourquoi elle a disparu pendant 4 mois alors que, pour elle, seules 2 semaines se sont écoulées ? Pourquoi elle ne se souvient pas d’avoir mangé ? Où ont disparu les autres personnes qui l’accompagnaient ?

L’une des forces évidentes d’Annihilation, c’est d’avoir créé un univers énigmatique, un monde de tous les possibles. A partir du moment où l’équipe rentre dans la région du Miroitement, le monde semble échapper aux règles habituelles de la physique. Toutes les lois qui sont à la base de nos sciences modernes sont chamboulées. L’impossible se produit sans cesse, comme si la nature était atteinte de démence. L’ADN de plantes et d’humains se mélangent. Des animaux étranges et inattendus apparaissent, mariages improbables de races qui ne devraient pas aller ensemble.

Bien entendu, pour un cinéaste doté d’un tantinet d’imagination, un tel postulat de départ est un don du ciel. Et Alex Garland s’en donne visuellement à cœur joie, nous offrant des images magnifiques de plantes à forme humaine ou de cerfs blancs de toute beauté. Il sait tirer partie de la liberté visuelle que lui confère le scénario sans en faire trop, sans nous inonder de CGI, parce que là n’est pas le propos du film. Les trucages sont mis au service de l’histoire, et non pas l’inverse.

Mieux : Garland parvient à instaurer une ambiance à la fois poétique et inquiétante. Le film est en équilibre constant entre l’horreur et le contemplatif, le beau et l’angoissant. Et c’est justement par son questionnement, par son aspect énigmatique, que le film parvient à être aussi anxiogène. L’absence d’explications, l’ambiance musicale, la nature atteinte de folie, l’imprévisibilité, tout contribue à cette atmosphère morbide contrebalancée par les indéniables qualités esthétiques.

« C’était fantasmagorique.
_ Cauchemardesque ?
_ Pas toujours. Ça pouvait aussi être beau parfois. »

Annihilation joue aussi beaucoup sur une assimilation entre la nature et les personnages eux-mêmes, jouant sur une similarité entre macrocosme et microcosme. En gros, ce qui arrive en géant, au niveau de la nature, arrive aussi en petit au niveau des humains. Les mutations qui bouleversent les règles de la nature affectent aussi les humains.  Le code génétique des personnages change, les empreintes digitales bougent, même les entrailles sont en mouvement. La folie qui gagne la nature atteint aussi les humains ; des esprits habitués à un monde cartésien ne peuvent supporter que toutes les lois de la physique et la biologie soient changées d’un coup.

Là où l’assimilation entre la nature et les humains est la plus visible, c’est dans la comparaison avec le cancer. Au début du film, Léna donne son cours de biologie et on peut y voir des cellules qui se divisent. Symbole de la vie… ou de la mort, puisque ces cellules sont des tumeurs malignes. Et cette image de la tumeur cancéreuse qui se répand va être constamment associée aux personnages principaux (une fille morte de leucémie, un des membres de l’équipage mourant d’un cancer) et à la nature. « On parlerait de pathologie si on voyait ça sur un humain », dira Léna, avant d’affirmer, plus loin : « des mutations. Malignes, comme des tumeurs. » Ainsi, comme le cancer est une mutation des cellules vivantes, ce qui arrive dans le Miroitement est une mutation de la nature. Une forme d’auto-destruction inscrite en chaque cellule.

Cette folie semble carrément atteindre le film lui-même, en particulier dans sa gestion de la chronologie. On sait vite que le déroulement du temps est affecté sous le Miroitement, et tout cela semble avoir aussi de l’influence sur le récit. Les flashbacks viennent de façon imprévisible et illogique, comme si l’ensemble du long métrage était affecté également.

Hélas, il faut compter quand même quelques défauts au film de Garland. Les personnages sont trop transparents, dessinés d’un minuscule trait de plume. La fin est plutôt décevante aussi. Mais dans l’ensemble, Annihilation nous propose un voyage original, inattendu et beau dans un monde de folie et de poésie, et Garland nous montre avec plaisir ce qu’un cinéaste peut faire avec une telle liberté.

La déception amère de Maxime

annihilation-alex-garland-portman-jason-leigh-thompson-rodriguezDire que Alex Garland était attendu au tournant est un euphémisme, après le beau petit succès que fut Ex Machina. À cela s’ajoute les premières images prometteuses de Annihilation, le tout couplé à un pitch des plus énigmatiques. Si le deuxième essai du Britannique arrive à faire illusion quelques instants avec cette ONG au but mystérieux ou encore cet inattendu retour du mari perdu, l’esbroufe va très vite prendre le dessus. Cela se manifeste dès la mise en place du monde appelé le Miroitement. Un monde où tout être vivant semble pris dans un cycle de mutation et de mélange permanent, où l’ADN se réfracte (oui, oui , vous avez bien entendu, l’ADN a les propriétés d’une onde et peut se réfracter), les crocodiles se voient affublés d’une dentition de requin, les ours se mettent à pousser des cris de femmes en détresse ou les plantes développent un certain anthropomorphisme. Plus aucune règle scientifique ne semble être en vigueur et le pire, c’est qu’une biologiste soi-disant émérite comme le personnage de Lena incarnée par Natalie Portman semble très vite s’en accommoder. Il suffit de voir sa réaction lorsqu’on lui annonce que l’ADN se réfracte, on dirait qu’on vient de lui annoncer la météo.

C’est d’ailleurs assez cocasse de la part de Garland de traiter d’un univers appelé le Miroitement, alors que lui-même essaie de nous faire miroiter une impression de profondeur dans son film de science-fiction aussi subtil qu’un défilé du carnaval de Dunkerque. L’annihilation dans sa définition physique signifie la destruction totale, et la transformation de la masse en énergie. Alex Garland s’intéresse donc ici à la part auto-destructrice de chaque humain au travers de son commando spécial composé de 5 femmes. Là encore il suffit de voir la caractérisation des personnages pour s’apercevoir très vite que la fausse profondeur est une nouvelle fois de mise. Le développement des personnages hormis Léna qui en tant que personnage principal a quand même droit à un petit traitement de faveur, se résume la plupart du temps à une pauvre ligne expliquant un état de dépression, et de tendance à l’auto-destruction. Entre le personnage de Jason Leigh atteint d’un cancer, de celui ayant perdu sa fille ou encore de Tessa Thompson qui recherche la sensation d’être en vie au détour de scarifications, on doit se dire que là encore, on n’est pas allé très loin. Forcément, on leur ajoute encore une petite fonction scientifique pour faire illusion, comme la géomorphologue dont les talents auront été inutiles, avant de s’en débarrasser pour la plupart comme des malpropres.

Difficile donc de se sentir un tant soit peu concerné par l’expédition de ces 5 femmes dans le Miroitement. Là encore, Garland n’a pas vraiment eu la volonté de faire vivre cette aventure. En utilisant un schéma narratif vu et revu (Léna racontant ses péripéties en étant interrogée dans une salle d’isolement), le cinéaste britannique nous embarque dans un voyage qui devient très vite ronflant. Garland essaie tant bien que mal à nous sortir de la torpeur au travers de moments horrifiques mais qui semblent la plupart du temps inappropriés dans cette tambouille philosophique sur la vie et la mort. S’il arrive parfois à nous impressionner avec quelques idées visuelles sympathiques (on pensera au corps humain devenu une explosion fongique multicolore), certaines moments sont quant à eux plutôt gênants (on pensera par exemple aux séquences d’adultères ou encore à celle de la fusillade de l’ours).  Au niveau de la direction artistique là aussi, difficile de donner raison à ceux qui scandent haut et fort que Annihilation est l’un des plus beaux films de ce début de siècle. Encore une fois, ce petit filou de Alex Garland nous fait miroiter quelques petits effets chromatiques pour essayer de faire crier tout le monde au trip esthétique. Mais on n’est pas dupe et l’abondance de lens flares a certainement dû griller la rétine de bon nombre de spectateurs.

Comme on pouvait s’y attendre, tous ces défauts se rejoignent dans le climax du film. Outre le fait qu’il semble être une version S-F pompeuse de Possession de Zulawski, la fin du film enchaîne mauvais choix sur mauvais choix, mais le pire c’est que tout cela semble inévitable. Comme si le film lui-même était dès le départ pris dans un cycle d’auto-destruction, on pourrait presque se lever et saluer la performance méta de Garland. Au final la meilleure illustration de l’annihilation est Annihilation lui même.

Annihilation – Bande Annonce

Annihilation – Fiche Technique

Scénario et réalisation : Alex Garland, d’après le roman de Jeff Vandermeer
Interprétation : Natalie Portman (Léna), Jennifer Jason Leigh (Dr Ventress), Tuva Novotny (Sheppard), Tessa Thompson (Josie), Gina Rodriguez (Anya), Oscar Isaac (Kane).
Musique : Ben Salisbury, Geoff Barrox
Photographie : Rob Hardy
Montage : Barney Pilling
Production : Scott Rudin, Andrew Macdonald, Allon Reich, Eli Bush
Sociétés de production : DNA Films, Paramount Pictures, Scott Rudin Productions, Skydance Media
Société de distribution : Netflix
Date de diffusion : 12 mars 2018
Genre : fantastique
Durée : 115 minutes

États-Unis- 2018

Pour plus d’informations technique sur le film Annihilation

Jurassic Park : Analyse d’une saga mythique

Alors que  Jurassic World  2 arrive sur les écrans dans quelques mois, il est bon de revenir là où tout a commencé. En 1993, Spielberg sort l’un des films les plus cultes de tous les temps : Jurassic Park. Une vingtaine d’années plus tard, la saga compte trois suites qui n’arriveront jamais à retrouver la magie du premier volet. Analyse d’une franchise qui fera des créatures d’il y a 65 millions d’années la passion de toute une génération.

Oeuvre culte et succès commercial et critique depuis sa sortie en 1993, Jurassic Park de Steven Spielberg a fait des dinosaures un objet de fascination pour toute une génération mais s’est aussi imposé comme un long métrage intemporel dont la révolution des effets spéciaux numériques n’aura en rien fait vieillir le réalisme de ses créatures. Et pourtant, Jurassic Park est le pilier d’une saga qui n’arrivera jamais à retrouver la magie et le caractère de son premier opus. Sur les cinq films réalisés (Jurassic World 2 attendu pour le mois de Juin) autour du parc, seuls les deux premiers sont réalisés par Steven Spielberg Aujourd’hui son film sonne comme un long métrage qui ne peut exister qu’une fois, le si rare mélange entre prouesse technique et réussite émotionnelle. Mais que raconte finalement Jurassic Park ? Adapté de manière aseptisée mais fidèle du roman de Michael Crichton, le film raconte la première visite d’un parc d’attractions où Hammond, riche PDG  rappelant le tordu Dr.Moreau, a donné vie à tout un ensemble de dinosaures grâce à la génétique. Cependant, la nature trouvant toujours un chemin, les dinosaures ne tarderont pas à s’échapper de leur enclos.

samneill-enfant-jurassicpark-spielberg-course-dinosaureDe la course poursuite du T-Rex, des punchlines de Ian Malcolm ou du cache-cache avec des Raptor, Jurassic Park aligne les moments cultes comme si chaque réplique et chaque scène avaient conscience de l’impact qu’elles allaient avoir sur la culture populaire. En somme, un film qui se sait déjà culte avant de l’être. Plus qu’un spectacle émerveillant qui atteint une maîtrise totale de ses effets spéciaux, le long métrage façonna toute une décennie de cinéma de divertissement. Aujourd’hui, les technologies du 7ème art permettent de tout représenter mais manquent sévèrement de cœur. Et c’est ici qu’on trouve un des premiers parallèles entre Jurassic Park et l’histoire du cinéma. Dans le film, Hammond est un riche entrepreneur qui décide de réaliser l’impossible : insuffler la vie à des dinosaures. La création de ce parc est motivée par un fantasme capricieux mais surtout par un appât du gain. Comment ne pas faire la comparaison avec des blockbusters sans âme qui alignent tout de même les prouesses techniques ?

L’homme et la nature

velociraptor-enfant-jurassicpark-film-spielbergPlus loin qu’un constat anticipateur sur le cinéma, Jurassic Park propose surtout une réflexion sur l’ego terrible de l’homme et son désir excessif de vouloir contrôler la nature. Les dinosaures sont alors le symbole d’une faune que l’homme n’aurait jamais dû rencontrer. Le film ne raconte pas des monstres qui vont attaquer injustement des pauvres humains mais décrit des forces animales incontrôlables qui vont s’approprier un territoire acquis par l’homme. Les véritables vilains de l’histoire sont l’équipe de scientifiques qui ont voulu jouer aux dieux. Ainsi tous les hommes s’appropriant la nature seront punis durant le film. Dieu crée les dinosaures. Dieu détruit les dinosaures. Dieu crée l’Homme. L’Homme détruit Dieu. L’Homme crée les dinosaures.. Les Raptor et le T-Rex restent évidemment des créatures terrifiantes mais comment traiter de méchants des animaux qui ne font que reproduire le règne animal ? Le propos animaliste de Jurassic Park a cependant véritablement évolué dans la suite de la saga. Pour essayer de comprendre la direction qu’a prise la franchise, il faut désormais s’intéresser au Monde Perdu. Second volet sorti en 1997, Le Monde Perdu est un projet qui n’a jamais vraiment passionné Spielberg. Se sentant coupable de n’avoir jamais donné de suite à E.T, le réalisateur pensait qu’il devient bien à son public une suite au succès colossal de Jurassic Park. De l’autre côté, il sortait du tournage extrêmement éprouvant de La Liste de Schindler et était gêné de produire un blockbuster juste après un film tragique traitant de la Shoah. Comme si Spielberg avait fait un compromis avec lui-même, Le Monde Perdu est résolument plus sombre que son prédécesseur.  Et cela se ressent dès la première scène où une petite fille se fait dévorer par des Procompsognathus.

Plus de dents 

trex-lemondeperdu-spielbergDans ce second opus, Ian Malcolm se retrouve plus ou moins obligé d’aller dans une île voisine à Isla Nubar pour accompagner une nouvelle expédition auprès des dinosaures. De  » capitaliste à naturaliste  » Hammond aurait appris de ses erreurs et prétend simplement vouloir se documenter sur les créatures. Au casting, exit la fausse famille au cœur du premier film et bienvenue à un nouveau casting où seuls Attenborough et Goldblum ont rempilé. La fille de Malcolm s’invite au voyage, et son ex, interprétée par Julian Moore, est également présente. Le trio permet d’imposer une dynamique familiale agréable au milieu des militaires d’Ingen. Car comme on pouvait s’y attendre, l’expédition n’était finalement pas pavée de bonnes intentions. Ingen compte en réalité évacuer les dinosaures pour les amener dans un nouveau parc d’attractions sur le continent. Et à travers ce point continue la métaphore liée au cinéma et à l’histoire de la saga elle-même. La volonté d’Ingen d’étendre le parc fait écho à celle des producteurs de franchiser le premier film à travers de nombreuses suites et produits dérivés. Quant au message naturaliste du premier opus, la suite s’avère plutôt fidèle et dresse un portrait peu reluisant des militaires et grandes firmes prêts à piller les ressources de la planète pour des motivations lucratives et obscures.  Le film va d’ailleurs plus loin en traitant les dinosaures comme des animaux rares qui n’ont rien à faire dans des zoos. Se fait alors très facilement un parallèle avec les parcs aquatiques où des orques et dauphins sont confinés dans de tous petits espaces. Malheureusement malgré une mise en scène efficace, Spielberg n’arrive pas à faire retrouver au spectateur l’extase qu’il pouvait ressentir durant Jurassic Park. Si dans le premier opus les dinosaures étaient iconisés à chaque apparition, ils sont presque filmés comme des non-évenements dans Le Monde Perdu. Le film va même dans la surenchère en doublant le nombre de T-Rex, créature emblématique de la saga. Le long-métrage détient quand même des scènes spectaculaires comme l’attaque des Raptor en hautes herbes ou la sortie du T-Rex dans San Diego.

Des suites en demi-teinte

alangrant-jurassicpark-spielberg-velociraptor-samneiilAujourd’hui que reste t-il de l’œuvre de Spielberg ?  Jurassic Park 3 sort sur les écrans en 2001. Au tout début, le film devait parler du personnage d’Alan Grant qui serait resté caché sur l’île pendant des années. L’idée fut abandonnée. Ensuite le projet passa par de nombreuses ré-écritures et Spielberg abandonna le poste de réalisateur et laisse la place à Joe Johnston, papa de Jumanji. Le tournage du film connaîtra de nombreux désagréments dont l’hospitalisation d’un cascadeur et des gros désaccords au niveau du script. Le long-métrage abandonne totalement la réflexion autour de l’éthique, de la science et de la nature au profit d’un film d’action pur. De ce fait, les dinosaures deviennent de simples monstres qui sont là pour servir les rebondissements du scénario. Pour donner un coup de jeune à la franchise, le T-Rex est remplacé par un Spinosaure jusque dans le logo du film. L’accueil critique est très mitigé pour un film qui n’aurait surement jamais dû exister. La saga connaîtra une suite quatorze ans plus tard avec la mise en chantier de Jurassic World qui ignore les événements du dernier film.

dinosaure-marin-jurassicworld-film-spielberg-Sorti au cinéma en 2015 et se déroulant une vingtaine d’années après les premiers films, Jurassic World connaît un succès commercial monumental. Réalisé par Colin Trevorrow, le long métrage n’échappe pas au fan-service et propose une réflexion méta sur la franchise. Représentation des fans de la saga, le personnage de Jake Johnson collectionne tous les goodies dérivées de l’univers et clame qu’aujourd’hui plus personne n’est impressionné par les dinosaures et qu’il faut donc surenchérir. Dans le film, le premier dinosaure (terrible Indominus Rex) créé entièrement par l’homme se présente comme plus grand, plus dangereux, plus fort, plus vicieux que tous ses prédécesseurs. Cela fait écho au film lui-même en disposant de toutes les nouvelles technologies du cinéma pour essayer d’émerveiller le spectateur dans un cinéma où les effets spéciaux ne surprennent plus. Là, le film se tire une balle dans le pied. Jurassic World est très formaté et joue sans cesse sur  la nostalgie mais n’arrive jamais à capturer l’esprit du premier opus. Le long métrage est devenu ce que critiquait Jurassic Park : un spectacle certes bluffant mais dénué d’âme et motivé par l’appât du gain. Réalisé par Bayona, la suite (selon les bandes-annonces) devrait considérer les dinosaures comme des créatures horrifiques mais conserverait un propos animaliste avec notamment une intrigue sur la militarisation des dinosaures. Dans Jurassic World, le scientifique Henry Wu dit :  » Vous n’avez pas demandé du réalisme, vous avez demandé plus de dents « . Alors pour la suite, on demande moins de dents et un peu plus de cœur.

Synopsis : Ne pas réveiller le chat qui dort… C’est ce que le milliardaire John Hammond aurait dû se rappeler avant de se lancer dans le « clonage » de dinosaures. C’est à partir d’une goutte de sang absorbée par un moustique fossilisé que John Hammond et son équipe ont réussi à faire renaître une dizaine d’espèces de dinosaures. Il s’apprête maintenant avec la complicité du docteur Alan Grant, paléontologue de renom, et de son amie Ellie, à ouvrir le plus grand parc à thème du monde. Mais c’était sans compter la cupidité et la malveillance de l’informaticien Dennis Nedry, et éventuellement des dinosaures, seuls maîtres sur l’île…

Jurassic Park : Bande-annonce

Jurassic Park : Fiche technique

Réalisateur : Steven Spielberg
Scénariste ; Michael Crichton et David Koepp, d’après le roman Jurassic Park de Michael Crichton
Avec Sam Neill, Laura Dern,  Laura Dern, Jeff Goldblum, Richard Attenborough…
Bande originale : John Williams
Direction artistique : John Bell et William James Teegarden
Décors : Jackie Carr
Costumes : Sue Moore et Eric H. Sandberg
Photographie : Dean Cundey
Son : Gary Rydstrom
Montage : Michael Kahn
Production : Universal Pictures
Production : Amblin Entertainment
Distributeur France : United International Pictures (UIP)
Date de sortie : 20 octobre 1993 (France)
Durée : 2h 02min
Genres : Aventure, Science fiction

États-Unis 1993

Tesnota de Kantemir Balagov : une fuite en avant électrique

Souvent âpre et à fleur de peau, Tesnota est le premier film du prometteur Kantemir Balagov. Avec sa mise en scène qui suinte l’urgence, Tesnota nous dessine les traits parfois sombres de la place de la femme dans une société émiettée par ses traditions et l’omniprésence du conflit religieux.

Alors que le petit frère d’une famille habitant le Nord du Caucase est kidnappé avec sa compagne, la famille va tout faire pour essayer de le retrouver et assembler l’argent pour la rançon. Par la suite, ce kidnapping deviendra une affaire de famille, un acte qui doit se régler en communauté. Tesnota n’est absolument pas un film policier ni de près ni de loin. Le point d’ancrage est plus globalisant que cela : le film est un portrait d’une société qui se terre dans ses travers communautaristes où le conflit de guerre est violent et déshumanisant. La toile de fond du film voit une tension religieuse dans la petite bourgade de Naltchik : entre la communauté juive à laquelle appartient Ilana et sa famille, et avec la population kabardienne à prédominance musulmane.

Dans cette liesse hypocrite et manipulatrice, où les enjeux deviennent familiaux, qui ne sont pas éloignés du réalisme social des frères Dardenne, Tesnota se concentrera sur Ilana. Dans son iconisation et sa représentation, Ilana ressemble un peu au personnage de Connie incarné par Robert Pattinson dans Good Time : elle a cette fougue, cette envie de liberté, isolée dans un cadre restreint, pauvre et poussiéreux et lacéré par une mise en scène furtive, qui fait de Tesnota une fuite en avant contre un système et un environnement refermé sur lui-même. Autour de ce dessein-là, Tesnota se fait magistral, de par son insistance visuelle sur les visages, son jeu de lumière inépuisable aussi naturaliste que chromatique et la symbolique du décorum social et religieux. Avec son blouson en jean et son sigle de lion qui rappelle le blouson chromé du Driver de Nicolas Winding Refn avec son scorpion, Ilana se détache de son monde, se mue en une femme qui a soif d’air, de lâcher prise, aussi antipathique que terriblement forte.

Elle fume, boit, aime les moteurs de bagnole, déteste les robes bariolées qu’on lui impose, aime les hommes rustres et ne baisse pas les yeux face au patriarcat dominant. Cette claustrophobie narrative s’étend au-delà du cadre même du film et se retranche dans sa mise en scène esthétique, en mouvement, avec des arguments picturaux jouant dans des appartements exigus qui donnent peu de places aux plans larges et à la respiration filmique. La lumière, qui se veut parfois éclatante, devient une sorte de motif, peignant souvent le décor en couleur lorsqu’elle filtre à travers des rideaux jaunes ou les sorties nocturnes à la Philippe Grandrieux. Le film entier est tourné dans un rapport d’aspect 4:3 étouffant, avec Ilana de plus en plus cadrée voire piégée dans des zones plus petites, ourlées par des objets qui soulignent souvent son visage.

L’atmosphère anxiogène générée par le réalisateur et la performance de Darya Zhovner sont impressionnantes, nous emmènent sur des montagnes russes émotionnelles. Parfois l’image se durcit, pour devenir acerbe notamment lorsque le réalisateur nous met à la place des personnages, lors d’une soirée arrosée, en train de regarder les images réelles de tortures et d’exécutions de guerre. Tesnota offre un regard différent sur le cinéma russe et son habitude à disséquer sa richesse et sa déshumanisation écrasante, et nous délivre un film organique, violent où la matière est en perpétuelle agitation et où la drame fraternel et communautaire à la James Gray éclabousse nos rétines.

Synopsis: 1998, Nalchik, Nord Caucase, Russie. 
Ilana, 24 ans, travaille dans le garage de son père pour l’aider à joindre les deux bouts. Un soir, la famille et les amis se réunissent pour célébrer les fiançailles de son jeune frère David. Dans la nuit, David et sa fiancée sont kidnappés et une rançon réclamée. Au sein de cette communauté juive repliée sur elle-même, appeler la police est exclu. Comment faire pour réunir la somme nécessaire et sauver David ? Ilana et ses parents, chacun à leur façon, iront au bout de leur choix, au risque de bouleverser l’équilibre familial.

Tesnota – Bande annonce

Tesnota – Fiche Technique

Titre original : Tesnota
Réalisateur : Kantemir Balagov
Scénario : Kantemir Balagov
Interprétation : Darya Zhovner
Photographie : Artem Emelianov
Montage : Kantemir Balagov
Maisons de production : Lenfilm studios
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 118 min
Genre : Drame, Famille
Date de sortie (France) : 7 mars 2018

Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg : les silences aussi lourds que les bombes

Il faut sauver le soldat Ryan est le quatrième film de Steven Spielberg à mettre en scène la Seconde Guerre Mondiale. Après La Liste de Schindler, entre autre, en 1993, qui montrait l’horreur subie par les juifs, le réalisateur peint cette fois les sentiments des soldats pendant cette guerre avec une main de maître.

Synopsis : Alors que les forces alliées débarquent à Omaha Beach, Miller doit conduire son escouade derrière les lignes ennemies pour une mission particulièrement dangereuse : trouver et ramener sain et sauf le simple soldat James Ryan, dont les trois frères sont morts au combat en l’espace de trois jours. Pendant que l’escouade progresse en territoire ennemi, les hommes de Miller se posent des questions. Faut-il risquer la vie de huit hommes pour en sauver un seul ?

Techniquement, Il faut sauver le soldat Ryan est un bijou. Que ce soit le chef opérateur, le monteur ou bien le compositeur qui accompagnent le metteur en scène, ils sont toujours les mêmes et il est évident qu’il ne doit pas s’en séparer tant on s’est habitués à la qualité. Le directeur de la photographie Januzs Kaminski fait un travail remarquable et soigne les plans avec un goût du détail et du réalisme saisissant pour plonger le spectateur au plus près de l’action. Avec une scène d’introduction incroyable de par sa durée, il transcende littéralement le public qui ne peut qu’être emmené directement dans l’ambiance de la guerre. On imagine très bien Spielberg en chef d’orchestre durant ce tableau montrant le débarquement des américains parce qu’autant les images que le son font de cette scène l’une des plus célèbres de sa filmographie. Au sujet du son, il va de soi que le travail y est tout aussi exceptionnel : les bruitages, le bruit des armes, la musique aux allures un peu héroïques parfois mais aussi bien les moments de silence magistral créent un réalisme poignant. Que l’on soit spectateur de l’horreur ou embarqué dans les pensées des personnages, les silences ont autant leur rôle à jouer que le reste du travail sonore et c’est d’ailleurs là toute la qualité de l’oeuvre.

Il-faut-sauver-le-soldat-Ryan-Tom-Hanks-Matt-Damon-Edward-BunsMais Il faut sauver le soldat Ryan n’est pas seulement un film de guerre ou du moins Spielberg aborde bien d’autres thèmes à travers ce sujet. Les intermèdes calmes où l’art renforce les liens entre les soldats amènent un peu d’air dans tout ce drame. À travers les chansons d’Edith Piaf ou grâce à leurs dialogues où chacun raconte des fragments de vie, le réalisateur ne se contente pas de dépeindre le côté dramatique de la guerre mais de livrer l’humanité persistante dans ces atrocités. C’est rarement l’aspect guerrier et enragé qui prend le dessus mais bel et bien la loyauté, le respect de la hiérarchie et la sensibilité des soldats. Les émotions de la guerre sont vraiment livrées devant le spectateur dans les deux camps : le soldat allemand refuse de tuer Upham et les américains ne cèdent pas à la vengeance quand ils en avaient l’occasion. Le patriotisme que l’on pourrait reprocher au film peut aussi être perçu comme un bel hommage aux américains morts pour servir leur pays.

Il faut sauver le soldat Ryan peut aussi être considéré comme l’amorce de futurs projets de Spielberg : que ce soit avec la relation de Tom Hanks et Matt Damon qui fera penser à celle voyant le jour entre Hanks et Di Caprio dans Arrête moi si tu peux, mais aussi avec le papier glissé dans la poche du capitaine Miller qui est une citation de Lincoln sur qui il fera un biopic quinze ans plus tard.

Il faut sauver le soldat Ryan est donc un des plus grands chefs d’œuvre de Steven Spielberg aussi bien sur le point technique que scénaristique. John Williams donne le ton au film avec sa musique que les images de Janusz Kaminski ne font que sublimer. 

Il faut sauver le soldat Ryan : Bande-annonce

 

Il faut sauver le soldat Ryan : Fiche Technique

Titre original : Save Private Ryan
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Robert Rodat
Interprétation : Tom Hanks, Matt Damon, Tom Sizemore, Edward Buns, Barry Pepper, Vin Diesel
Image: Janusz Kaminski
Effet spéciaux : Stefen Fangmeier, Neil Corbould, Roger Guyett
Montage: Michael Kahn
Musique : John Williams
Son : Ronald Judkins, Gary Rydstrom, Andy Nelson, Gary Summers
Décors : Lisa Dean Kavanaugh, Thomas E. Sanders
Producteur(s): Steven Spielberg, Gary Levinsohn, Mark Gordon (II), Ian Bryce
Société de production: Ambin Entertainment, DreamWorks SKG, Mark Gordon Production, Mutual Films Company, Paramount Production
Distributeur: United International Pictures
Budget : 70 000 000 $
Récompenses : Meilleur son et meilleurs effets visuels (BAFTA Awards) – Meilleur réalisateur, son, photographie, montage et montage sonore (Oscars/Academy Awards) – Meilleur film dramatique, réalisateur (Golden Globes)
Durée : 163 minutes
Genre : drame, guerre
Date de sortie : 30 septembre 1998

Etats Unis – 1998