Après The Dead Don’t Die et Bacurau, le mélange des genres semble être un processus qui a convaincu le comité de sélection du Festival de Cannes cette année. Mais convaincra-t-il le jury d’Alejandro Gonzalez Inarritu pour décerner une Palme d’or audacieuse à l’un de ces films ? Atlantique sera également en compétition pour la Caméra d’Or.
Atlantique est le genre de films dont on sort intrigué et surpris, un premier film dont l’ambition et l’originalité est salutaire, qui met à l’honneur un cinéma si peu montré. Voir un cinéma africain qui ose, qui tente et qui, même si ce n’est pas toujours réussi, est riche de propositions, est remarquable dans un Festival comme Cannes qui sera une belle fenêtre ouverte pour le continent. Mais l’ambition ne suffit malheureusement pas à faire un bon film. Le virage fantaisiste est dur à prendre tant le début commençait à charmer dans la douce romance poétique qu’il proposait. Déstabilisant, l’insertion de ce processus fait totalement perdre le cœur et le sens du propos, auquel on pouvait pourtant croire. Vient s’ajouter à cela, une direction d’acteur parfois à la limite de l’amateurisme qui rend les moments charnières peu crédibles et renforce donc ce mélange des genres incongru.
Heureusement, le film a ses bons moments, ses tours de force très tendres où la voix off d’Ada livre de belles émotions. Mais l’une des forces principales du film est son cadre soigné et ses images sublimes où la lumière très travaillée permet au spectateur de voyager, si ce n’est pas à travers les genres mais au moins à travers le Dakar que Mati Diop saisit de sa caméra.
Certains comparent déjà ce cinéma à celui de la réalisatrice française Claire Denis, on ne peut qu’espérer la même carrière à Mati Diop, qui offre une riche proposition manquant seulement d’épaisseur et de cohérence. Une fois le bon dosage trouvé (les répétitions trop nombreuses des plans sur l’océan prouvent une nouvelle fois sa maladresse), il est évident que la cinéaste aura toute la reconnaissance qu’elle mérite.
Synopsis : Dans une banlieue populaire de Dakar, les ouvriers du chantier d’une tour futuriste, sans salaire depuis des mois, décident de quitter le pays par l’océan pour un avenir meilleur. Parmi eux se trouve Souleiman, l’amant d’Ada, promise à un autre. Quelques jours après le départ des garçons, un incendie dévaste la fête de mariage de la jeune femme et de mystérieuses fièvres s’emparent des filles du quartier. Ada est loin de se douter que Souleiman est revenu…
Le film Atlantique, de Mati Diop est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019
Avec Mame Bineta Sane, Mbow, Traore
Genre : drame
Durée : 1h44
Distribution : Ad Vitam
Sortie : prochainement FRANCE, SENEGAL, BELGIQUE
La sélection du Festival de Cannes 2019 continue à se frayer un chemin parmi les festivaliers. Aujourd’hui, retour sur Little Joe de Jessica Hausner, un film d’anticipation restreint par son incapacité à matérialiser l’envergure de ses multiples possibilités de récit. Malheureusement pour lui, Little Joe n’arrivera jamais à aller plus loin que son idée originelle.
Le High concept qui préfigure au tout début de l’oeuvre pouvait laisser croire à de nombreuses prouesses et pouvait laisser entendre une certaine réflexion sur notre manière de concevoir le bonheur et de réfléchir sur le visage de nos interactions sociales avec les autres. Le postulat de départ alimentait dès lors les hypothèses : une plante, en cours de création, rendrait les gens heureux si ces derniers, en contrepartie, s’occupent correctement d’elle. Alice, une mère de famille, qui est à l’origine du projet de cette plante, en donne une à son fils. Mais plus le temps passe, plus son fils change de comportement.
Cause à effet ? L’Homme a-t-il réellement besoin d’être heureux pour être humain ? Est-ce que le bonheur est l’émotion qui doit prédominer pour faire de nous des êtres à part entière ? Beaucoup de questions pour un film qui n’aura jamais l’audace de se lancer dans une proposition thématique, préférant cependant canaliser sa narration par le biais de son esthétisme froid et anesthésié. De fil en aiguilles, Little Joe semblera mineur, restera à quai, ne bougeant plus, trop engoncé dans ses certitudes « horrifiques » sur la possession et nous servira un attendu jeu autour de la paranoïa afin de savoir si oui ou non, cette plante opèrera des changements chez l’Homme ou pour reconnaître oui ou non ses effets nocifs sur la véracité de nos comportements et émotions. A ce petit jeu de l’étrangeté, il est indéniable que Jessica Hausner essaye de mettre tous les atouts de son côté pour faire naître ce sentiment d’aliénation : cette mise en scène quadrillée faite de travellings ou de zooms asphyxiants qui devrait attirer l’œil du membre du jury qu’est Yorgos Lanthimos, la fétichisation de la fleur au travers de son aspect presque mortifère et vivant, cette musique stridente qui en essoufflera plus d’un par sa répétitivité et son utilisation prévisible, cette photographie qui distille un panel de couleurs criardes, ou cette robotisation proche de l’absurde du phrasé des certains personnages (la jeune amie du fils). Le tout débouchant sur une ambiance parfois très anxiogène. Mais bizarrement, cette réussite technique n’aboutit sur rien : Little Joe s’avérera hésitant, subissant la portée monotone de son discours, son accumulation de scènes patinantes et son inaptitude à pouvoir agrandir l’ampleur des enjeux. Certaines séquences fonctionnent, comme celle où les deux enfants feront croire une « révélation » au personnage d’Alice ou comme celle qui voit Bella, une salariée prise pour folle par l’équipe de la société, enfermée avec les plantes.
L’imagerie donnée à ces fleurs, aussi divinatoires que sentencieuses, ferait presque penser à Rubber de Quentin Dupieux et sa dimension à décrire le mal par le burlesque de la situation : des fleurs qui voudraient posséder l’humain pour se décupler. C’est dingue. Jessica Hausner se voudrait aussi austère que du Haneke, aussi malin et machiavélique que du Lanthimos (La Mise à Mort du cerf Sacré), aussi agile avec le genre que Carpenter, mais s’avère être seulement à la tête d’un énième gadget frileuxet rachitique comme peuvent l’être certains épisodes de Black Mirror.
Little Joe : Bande-annonce
Synopsis : Alice crée une nouvelle plante en faisant des croisements et la nomme « Little Joe », surnom qu’elle donne à son jeune fils. Mais soudain, toutes les personnes qui entrent en contact avec les plantations échangent leur corps…
Le film Little Joe, de Jessica Hausner est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.
Scénario : Jessica Hausner, Géraldine Bajard
Avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kit Connor…
Genres : Science fiction, Drame
Date de sortie : Prochainement
Durée : 1h 40min
Distributeur : Bac Films
Nationalités autrichien, allemand, britannique
Douleur et Gloire est une des grosses attentes de ce Festival où certains grands noms font trépigner d’impatience les cinéphiles. Il est le sixième film à entrer en compétition et compte bien enchanter la Croisette de son histoire presque autobiographique.
Dès l’affiche parue, les fidèles adorateurs du cinéaste espagnol semblaient ravis d’attendre un film du maestro où Banderas et Almodovar pourraient se confondre en un seul personnage. Il faut aimer et connaître le cinéaste pour apprécier le film et les histoires, pas toujours fictives, qu’il raconte. Rien à voir avec l’auto-référencement, quoiqu’appréciable, de Jarmush en ouverture mardi soir dans The dead don’t die. Après une délicieuse ouverture de film où les femmes au lavoir chantent de leurs voix cristallines, Almodovar annonçait un film très doux dans lequel il insère de manière très surprenante une animation assez inattendue mais qui sera vite oubliée au profit du reste. Que cherche à partager le réalisateur, à avouer, jusqu’où va l’auto-portrait ? On ne saura jamais vraiment mais le Pedro Almodovar provocateur est bien loin. Délaissant cette partie de lui dans son art, il n’en demeure pas moins talentueux en proposant des films plus calmes et sensibles, comme assagi de toutes ces années et ressentant le besoin d’insérer plus d’introspection.
Mais que serait un film d’Almodovar sans la figure de la mère grandement présente ? C’est à sa muse préférée qu’il offre ce rôle rempli de délicatesse qu’il se plaît à filmer à nouveau avec une vraie attention. Penelope Cruz est dans Douleur et Gloire l’une des mères les plus douces que le réalisateur ait mises en scène ; malgré la pauvreté, malgré les problèmes, elle expose une partie d’elle très tendre et généreuse. Alternant souvenirs infantins d’un petit garçon découvrant son homosexualité et présent d’un cinéaste qui tombe dans l’héroïne, 50 ans séparent les scènes et pourtant, la même bienveillance s’en dégage. Le personnage de Banderas porte sur lui le poids de ses années de carrière et se révèle tout à fait attachant, en partie lorsque son premier amour masculin refait surface et qu’à 9 ou 50 ans, le regard amoureux ne change finalement pas vraiment.
Douleur et Gloire est un joli conte sur l’inspiration d’un artiste, un thème toujours passionnant dont il s’empare pour offrir une fin dans laquelle les grands fans verront peut être l’annonce de la suite de sa carrière, ou du moins une jolie idée qui mériterait d’être mise en image. Un fin qui fait se confondre fiction et réalité où le plateau de tournage devient la scène elle-même. Alors il ne reste plus qu’à rêver de voir le titre de ce film un jour sur nos écrans : El primer deseo tant on reste persuadés que le cinéaste en ferait une oeuvre sublime.
Bande Annonce : Douleur et Gloire
Synopsis : Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.
Le film Douleur et gloire, de Pedro Almodovar est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019
Avec Penelope Cruz, Antonio Banderas, Asier Etxeandia
Genre : drame
Durée : 1h53
Distribution : Pathé
Sortie : 17 mai 2019
ESPAGNE
Séduis-moi si tu peux ! est la nouvelle comédie romantique américaine sur les écrans depuis le 15 mai. Porté par le duo Charlize Theron et Seth Rogen, le film divise la rédaction du Mag du Ciné…
[Pour/Contre] Séduis-moi si tu peux ! de Jonathan Levine
POUR :
Drôle de paradoxe. À la lecture d’un titre français pareil – très mauvais choix au passage – l’énième comédie américaine en pilote automatique semblait pointer le bout de son nez. Grand mal nous fasse ! Séduis-moi si tu peux est une franche comédie, féministo-romantique, qui a plus d’un tour dans son sac et qui dévoile beaucoup d’atouts de séduction, pour ce qui est une comédie US haut du panier.
Et c’est celui à qui l’on doit les étranges réussites Wackness et 50/50, entre autres, Jonathan Levine qui est à la barre. Il retrouve pour la troisième fois Seth Rogen, plus en forme que jamais, avec un rôle sculpté sur mesure pour le bonhomme, à savoir un journaliste intègre et chômeur – ça fait sens – coincé dans les 90’s pour tout ce qui est vestimentaire. Séduis-moi si tu peux séduit justement parce qu’il joue sur les antagonismes ; une histoire de belle et de bête. La belle est candidate à l’élection présidentielle, elle est inaccessible. La bête, on la connaît. Les contraires s’attirent, comme souvent dans la romcom américaine. Ici, cette opposition sert de ressort comique inépuisable et le réalisateur fonce, dès qu’il le peut, dans l’humour tantôt trash, tantôt potache avec un réel sens du rythme, du dosage et des dialogues. Ça fait souvent mouche et le film déjoue la carte glamour avec panache. C’est certes inégal dans les propositions mais il y a une vraie générosité et une volonté de diversifier les registres comiques. Mais ce n’est pas tout, L’autre versant intéressant proposé, c’est la manière de renverser les rapports de domination, de déconstruire toute la mécanique sexiste qui opère dans les milieux sociaux, médiatiques et politiques. C’est effectué avec la subtilité d’une tractopelle mais ça égratigne comme il le faut et surtout, il y a du plaisir. Servi par un duo aussi improbable qu’imparable, Séduis-moi si tu peux offre une comédie généreuse et hilarante. Séduction accomplie.
Jonathan Rodriguez
CONTRE :
Loin d’avoir une carrière probante, Jonathan Levine a quand même livré quelques jolies surprises à ses débuts, avec des choix de films assez éclectiques et plutôt bien tenus. Au fil des années, il s’est spécialisé dans la comédie U.S avec tous les clichés que cela incombe, devenant de plus en plus insipide. Long Shot (ou Séduis-moi si tu peux ! de son atroce titre français) ne fait pas exception et Levine finit même par totalement tomber dans l’indigence de son absence de style. Se laissant bouffer par la présence de Seth Rogen, le film sera à l’image que veut renvoyer l’acteur, à savoir son humour un peu lourd et gras et sa bien-pensance moralisatrice très complaisante.
Car ici Long Shot reste une romcom des plus classique même s’il essaie aussi de se donner la forme d’une satire politique grinçante. Mais le scénario s’avère incroyablement sage et conciliant sur ce point, ne venant jamais pleinement aborder les problèmes politiques actuels. Au final, il se fera bien plus mordant et pertinent dans ses piques lancées à l’encontre du monde du showbizz que dans le sujet qui était censé être le cœur de son récit. Surtout que sa vision de la politique est assez hypocrite, tombant de façon problématique dans les dérives qu’il s’amuse pourtant à dénoncer. Chose qui va même venir l’affecter sur sa vision féministe qui se veut résolument moderne par son aspect militant. Le problème étant que l’on reste face à un film fait par des hommes qui abordent cela avec une lourdeur et une indécision qui va finalement tomber dans les clichés sexistes.
L’aspect comédie romantique s’avèrera tout aussi mollasson tant il suit les codes du genre à la lettre, préférant l’humour bas du front plutôt que de tenter de jouer des rouages de ce type de comédie. Mais le vrai problème est l’absence d’alchimie entre Seth Rogen et Charlize Theron. L’actrice arrive à s’amuser et fait preuve d’un naturel rafraîchissant qui cache un peu la volonté première d’un tel rôle, à savoir la montrer dans un contexte plus « ordinaire » et dans des situations improbables menées avec humour afin de lui donner une image plus accessible. Ce qui est au final le parcours narratif de son personnage, la figure politique parfaite qui remet petit à petit les pieds sur terre. Seth Rogen quant à lui reste égal à lui-même, même si son lui-même se montre incroyablement mauvais lorsqu’il doit jouer une partition plus sérieuse. Long Shot échoue donc dans quasiment tous ces aspects et malgré ses envies de modernités il s’impose comme une comédie sentimentale vieillotte qui au lieu de jouer des clichés et de l’actualité, tombe dans un classicisme ennuyeux et gênant. Avec sa réalisation insipide, son écriture peu inspirée et son casting en demi-teinte, sa plus grande erreur sera d’être au final une belle leçon de mansplaining à l’ancienne plutôt que la romcom féministe new age qu’il aimerait faire croire d’être.
Frédéric Perrinot
Synopsis : Fred, un journaliste au chômage, a été embauché pour écrire les discours de campagne de Charlotte Field, en course pour devenir la prochaine présidente des Etats-Unis et qui n’est autre… que son ancienne baby-sitter ! Avec son allure débraillée, son humour et son franc-parler, Fred fait tâche dans l’entourage ultra codifié de Charlotte. Tout les sépare et pourtant leur complicité est évidente. Mais une femme promise à un si grand avenir peut-elle se laisser séduire par un homme maladroit et touchant ?
Séduis-moi si tu peux ! – Fiche Technique
Réalisation : Jonathan Levine
Scénario : Dan Sterling, Liz Hannah Interprétations : Charlize Theron, Seth Rogen, O’shea Jackson Jr., June Diane Raphael
Distributeur : SND
Durée : 2h05
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 mai 2019 États-Unis
Pour cette 72 ème édition du Festival de Cannes, Adèle Haenel est sur tous les fronts. En compétition pour Portrait de la jeune fille en feu, incroyable dans Le Daim en Quinzaine des Réalisateurs et encore une fois remarquable dans Les héros ne meurent jamais de Aude Léa Rapin, l’actrice traverse les sélections en se donnant corps et âme dans chacun de ses rôles, et ça lui va bien.
Les héros ne meurent jamais est un film sur la réincarnation, thème aussi riche que traître dans les attentes un peu para qu’il suscite chez ses spectateurs. Los Silencios, dernièrement, offrait un très beau moment de cinéma sur les allers retours entre passé et présent, fantômes et vivants, mais le film français, présenté en Séance Spéciale à la Semaine de la Critique, s’embourbe dans son thème. Malgré l’audace de sa mise en scène en caméra subjective d’une certaine manière puisqu’elle est, elle-même, le fantôme du cadreur à qui les protagonistes s’adressent directement, dont on sent la présence mais que l’on ne voit jamais, le jeu reste conventionnel et ne permet pas de s’imprégner de l’esprit du film. Le film flotte en permanence entre moments cruciaux et scènes pénibles qui au lieu d’apporter des détails à son histoire, font s’étendre le film dans un périple barbant où seule Adèle Haenel brille.
Que feriez-vous si vous aviez la chance de vivre une seconde vie, de revoir les proches que vous avez perdus et de leur parler une dernière fois en leur disant tout ce que vous n’avez pas pu leur dire ? Le discours bouleversant du personnage d’Adèle Haenel est l’un des points forts du film par la force et la sincérité qu’elle y met en semblant à son tour possédée par cette histoire, hantée par le besoin de trouver des réponses.
Là où les films est à même de casser un peu son rythme de faux reportage, c’est lors des rencontres avec les locaux qui s’avèrent aussi convaincantes que si elles n’étaient pas romancées et jouées. Mais alors quelle est la réelle intention du film ? Voyager dans une culture dure marquée par la guerre, faire un film dans un film qui devient presque un reportage sur un homme en quête d’un passé. Le dispositif employé est surprenant et laisse alors le spectateur à une distance presque journalistique tandis que la caméra est embarquée et le chef opérateur, un personnage à part entière. La séance spéciale porte bien son nom.
Les Héros ne meurent jamais de Aude Léa Rapin : Bande-annonce
Synopsis : Dans une rue de Paris, un inconnu croit reconnaître en Joachim un soldat mort en Bosnie le 21 août 1983. Or, le 21 août 1983 est le jour même de la naissance de Joachim ! Troublé par la possibilité d’être la réincarnation de cet homme, il décide de partir pour Sarajevo avec ses amies Alice et Virginie. Dans ce pays hanté par les fantômes de la guerre, ils se lancent corps et âme sur les traces de la vie antérieure de Joachim.
Le film Les Héros ne meurent jamais (Heroes don’t die) de Aude Léa Rapin, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019.
Avec Adèle Haenel, Jonathan Couzinié, Antonia Buresi…
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h 25min)
Distributeur : Le Pacte
Nationalités Français, Belge, Bosniaque
Après trois jours de compétition où les films surprennent sans livrer de véritable coups de maître, la sélection Un Certain Regard se fait une nouvelle fois remarquer avec Papicha de Mounia Meddour.
Un film au féminin avec des visages de femmes qui marquent et vont percuter frontalement l’Algérie. Dans le contexte politique actuel, la venue de ce film sur la Croisette était un bel hommage au combat de la population algérienne, une légitimité rendue à leurs poings levés depuis des mois et une invitation à continuer la lutte. Pourtant, le ton n’est pas si dramatique au début du film et c’est là que la réalisatrice est très douée pour faire osciller son œuvre entre différentes mélodies, tendances. Une ouverture énergique, pleine de musique, de la fougue de cette bande de filles renversantes de répartie et d’envie, on s’y embarque immédiatement. Des images marquent très vite les esprits notamment les retrouvailles entre la mère et ses deux filles et ces longs discours sur la mode, le mariage et la place de la femme dans cette union. Le trio ravit par sa volonté d’indépendance en étant unies. Mais c’est ici que la réalisatrice pose le point de départ de son récit et de son talent à créer la surprise en rompant le rythme établi, et faisant basculer les émotions d’un pôle à un autre, sans transition. L’optimisme et la joie sont arrachées par les balles, et les drames sont apaisés par la rage de l’héroïne, la musique qui l’accompagne et cette liberté totale vers laquelle elle tend. Le mélange forme une œuvre forte dans laquelle on est heureux de réentendre Ya Zina, qui avait offert une scène superbe dans Mektoub my love : canto uno, dont le second volet sera dévoilé dans quelques jours à Cannes.
Papicha aborde alors un autre thème fondamental dans lequel l’héroïne se glisse avec une belle facilité : l’appartenance à un pays. Dès le début, les choses sont dites, elle aime l’Algérie et ne souhaite pas la quitter. Pourtant, durant tout le film, le pays lui crache dessus, ses lois, ses exécutants, ses habitants passent leur temps à donner toutes les raisons qui existent à Nedjma pour lui rappeler qu’elle n’a pas les droits qu’elle veut ici. Comment faire lorsque l’on aime son pays autant que l’on aime la liberté ? Que choisir entre la fierté d’être née quelque part et la nécessité d’y aller, de construire la suite ? Nedjma est proche de sa terre, on la voit la saisir à plusieurs reprises comme si elle était une partie de son sang, de ce qu’elle est vraiment, marque de son amour pour le sol sur lequel elle vit.
Papicha est fort, puissant, le genre de premier film qui passionne dans son intensité et son propos, en alliant les deux avec une maîtrise qui force le respect. Là encore, la cinéaste sait mêler les thèmes et les tons en faisant de la mode et du stylisme une jolie toile de fond pour un film où l’héroïne se bat contre le port obligatoire du niqab. L’intensité que mettent chacune des actrices dans leurs personnages est captivante mais Lyna Khoudri retient toute l’attention tant son regard, son phrasé bouleverse. Un grand tour de force.
Bande-annonce : Papicha
Synopsis : Algérie, années 90. Nedjma, 18 ans, étudiante habitant la Cité Universitaire d’Alger, rêve de devenir styliste. À la nuit tombée, elle se faufile à travers les mailles du grillage de la Cité avec ses meilleures amies pour rejoindre la boîte de nuit où elle vend ses créations aux « papichas », jeunes filles algéroises. La situation politique et sociale du pays ne cesse de se dégrader. Refusant cette fatalité, Nedjma décide d’organiser un défilé de mode, envers et contre tout.
Le film Papicha est présenté dans la section Un certain Regard au Festival de Cannes 2019
Avec Lyna Khoudri, Shirine Boutella, Amira Hilda Douaouda
Genre : Drame
Distribué par Jour2fête
Date de sortie : 9 octobre 2019 (1h46min)
Nationalités : Français, Algérien
La Semaine de la Critique est souvent une section du Festival de Cannes à même de nous faire découvrir de nouveaux réalisateurs talentueux et des personnages sur la brèche. Un jour si blanc de Hlynur Palmason le prouve avec son commissaire de police dévalant à toute vitesse la pente de la folie.
Après la mort de sa femme, Ingimundur a du mal à vivre correctement son deuil. Le temps parait monocorde et le cycle journalier efface le jour et la nuit de manière brutale ; la mise en scène est là pour nous le rappeler avec cette multitude de plans fixes qui dévisagent le quotidien de la famille aux différentes heures de la journée de manière panoramique lors des premières minutes du film. Alors qu’il se rapproche de sa fille et de sa petite fille, ce commissaire commence à chercher des indices sur la mort de sa femme et essaye de déceler les zones d’ombre de sa vie antérieure.
Mais l’enquête en elle même est un simple subterfuge pour le cinéaste, juste une possibilité scénaristique d’accompagner le personnage vers la perte de contrôle : les indices et la recherche d’information ne sont que la petite surface de l’iceberg. Très vite, le réalisateur avec son style visuel méticuleux, tranché et qui sied particulièrement à la froideur environnementale et islandaise, se détache des obligations schématiques de l’enquête : ce qui le passionne c’est scruter les errements émotionnels de son personnage, observer comment il va tomber dans l’esclandre et la mutinerie psychologique. Un commissaire abrupt, en proie au doute et qui dérive vers un mélange de culpabilité et de colère. Pour ce faire, le cinéaste s’entoure de Ingvar Eggert Sigurðsson, impressionnant de fêlures intériorisées et de charisme chevrotant.
Le point d’ancrage de l’oeuvre se situe donc à cet endroit là : à observer Ingimundur en train de jouer au foot en ne touchant pas le ballon car trop concentré à épier les hommes qui l’entourent, à le voir vivre petit à petit une vraie belle relation avec sa petite fille ou à le surveiller en train de faire des travaux pour aider sa fille. Des petits détails qui vont créer un espace cloisonné, en friche et qui peut d’un jour à l’autre tomber en ruine.
Pourtant, ce qui diminue néanmoins la portée psychologique de Un jour si blanc, est son incapacité à rendre ses scènes indissociables mélangeant tour de force visuel, sensoriel et remplissage dans le récit : un ensemble qui parait parfois discontinu et dont le regard est plus porté vers la puissance marginale de ses séquences plutôtque d’essayer de les ramifier de manière concordante. Cependant, comme dans Take Shelter qui arrivait à faire vivre l’individuel par le biais du collectif et inversement, dans Un jour si blanc, tout parait palpable et composite, comme si ce sentiment de folie et de paranoïa devenait contagieux et mortifère.
La fin, avec sa montée crescendo – découverte, dispute, violence,révélation, violence – voit le deuil et son acceptation devenir une chasse à l’homme convaincante et haletante. Ce portrait d’homme se décale gentiment vers la vengeance et l’horrifique avec notamment cette confrontation finale dans la voiture, tétanisante par son point de vue pluriel (l’enfant par exemple).
A White, White Day de Hlynur Palmason : Bande-annonce
Synopsis : Dans une petite ville perdue d’Islande, un commissaire de police en congé soupçonne un homme du coin d’avoir eu une aventure avec sa femme décédée dans un tragique accident deux ans plus tôt. Sa recherche de la vérité tourne à l’obsession. Celle-ci s’intensifie et le mène inévitablement à se mettre en danger, lui et ses proches. Une histoire de deuil, de vengeance et d’amour inconditionnel.
Le film Un jour si blanc (Hvítur, Hvítur Dagur) de Hlynur Palmason, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2019
Avec Ingvar Eggert Sigurðsson, Hilmir Snær Guðnason, Elma Stefania Agustsdottir…
Date de sortie : Prochainement (1h 49min)
Genre : Drame
Nationalités Islandais, Danois, Suédois
La magie du Festival de Cannes, c’est aussi assister à des projections de films mystérieux dont on ne connaît rien en avance, sinon une image annonçant un film d’époque à la photographie alléchante. Une Grande Fille de Kantemir Balagov frappe un grand coup dans la sélection Un Certain Regard et se révèle si maîtrisé qu’on aurait même pu espérer le voir concourir au sein de la Sélection officielle. Une œuvre âpre et difficile, mais l’une de celles qui marquent profondément les esprits.
Synopsis : 1945. La Seconde Guerre mondiale a ravagé Léningrad. Au sein de ces ruines, deux jeunes femmes, Iya et Masha, tentent de se reconstruire et de donner un sens à leur vie.
Durant les premières minutes d’exposition, Une Grande Fille s’apparente à un drame somme toute classique qui voit une jeune infirmière s’occuper de blessés de guerre à Léningrad, puis s’occuper de son enfant une fois le travail terminé. On est plongé dans la difficulté de son quotidien, la souffrance qui l’entoure et l’âpreté d’un monde où la mort s’infiltre de toutes parts. Mais rapidement, le film prend une tout autre tournure quand le personnage de Masha entre en scène. Balagov dresse dès lors un double portrait de femmes aux caractères antithétiques mais qui sont liées par une même solitude, une même déréliction. L’arrivée de Sasha va faire basculer le film dans une sorte de romance sous forme de triangle amoureux, où jalousie et séduction seront de mise et où les deux femmes s’engageront dans une espèce de lutte pour la domination psychologique sur l’autre.
Par instants, Une Grande Fille lorgne même du côté du thriller et met à mal le spectateur qui fait face à des situations parfois éprouvantes (les scènes où Iya « se fige », entre autres), bien aidé par les gros plans sur les visages déconfits et l’ambiance anxiogène savamment travaillée. De manière générale, le film est une réussite technique totale : la photographie est époustouflante et sublime certains plans éminemment picturaux. Le jeu sur les couleurs est également saisissant : du terne des uniformes et de la blancheur de l’infirmerie lumineuse, l’on passe à des intérieurs étriqués et surchargés de décorations, les murs bariolés de peintures vives. Les deux jeunes femmes délaissent l’uniforme monotone pour des robes ostentatoires, leur dévotion pour les autres se mue en une volonté égoïste de posséder l’autre.
Ce besoin, plus que de posséder l’autre, de le vampiriser, peut s’expliquer par l’absence de toute figure paternelle ou masculine forte : Sasha est un jeune puceau en manque de confiance et de virilité, son propre père étant totalement absent et apathique ; Masha annonce d’emblée avoir perdu son premier mari ; enfin, le seul point d’accroche d’Iya dans l’infirmerie, à savoir ce docteur cinquantenaire complètement détaché des autres, s’en va à son tour… Ces femmes sont seules, abandonnées par le contexte de guerre mais aussi du fait de leur incompatibilité avec les hommes qu’elles rencontrent (l’une les accumule, l’autre reste chaste : dans les deux cas, leurs relations sentimentales sont insubstantielles). Aussi l’affection et l’amour vont-ils devoir prendre d’autres formes, des formes qui leur sont insoupçonnées et qui donneront lieu aux plus belles scènes du film.
De ce mélange des genres – sans doute volontairement déroutant – se dégage une poésie transversale étonnante. Si le rythme lent et peut-être trop étiré perdra certains spectateurs, c’est aussi cette lente progression qui permet à Balagov d’insuffler un voile de beauté quasi virginal dans un film finalement viscéral dans sa violence graphique comme psychologique. Un sentiment contradictoire d’assister à une œuvre boursouflée, dense à l’excès, trop longue, et en même temps à un objet pur, limpide et doux aux sens.
Une Grande Fille aurait peut-être pu s’appeler autrement, tant la construction binaire et par échos perpétuels entre une Masha solaire et une Iya gorgonienne semble faire toute la saveur de ce film étrange. Romance de guerre et thriller inavoué, ce long-métrage de 2h15 est magistralement porté par deux actrices dont le talent et le charisme éclaboussent chaque scène. Un film d’époque finalement très moderne dans sa mise en scène du corps féminin, dans ses réflexions en filigrane sur l’avortement, sur la bisexualité sous-jacente chez tous les personnages (Iya, Masha et même Sasha) qui révèle leur fragilité en même temps qu’elle les voue à l’incompréhension du reste de monde. Un film qui bouscule autant qu’il caresse, et en cela il divisera. Peu importe, tant qu’il est vu par le plus de monde possible. Parce qu’il le mérite.
Bande-annonce : Une Grande Fille
Le film Beanpole est présenté en sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2019
Avec Vasilisa Perelygina, Konstantin Balakirev, Olga Dragunova
Genre : Drame
Distribué par ARP Selection
Date de sortie : 18 septembre 2019 (2h00min)
Nationalité : Russe
Alors que la danse était déjà à l’honneur l’an dernier avec Lara dans Girlet les danseurs de Climax, c’est un film suédois en Quinzaine des Réalisateurs qui s’empare du domaine cette année. En compétition pour la QueerPalm, And Then We Danced pourrait bien avoir ses chances malgré ses larges failles.
Le film de Levan Akin est de prime abord surprenant dans les choix esthétiques qu’il propose. Si l’on s’attend à quelque chose de très vif à l’oeil, le cinéaste opte davantage pour une colorimétrie très épurée qui ramène parfois aux tons sépias anciens où l’environnement chaleureux de l’intérieur familial prend toute sa place. Film intimiste, il place son protagoniste à l’intérieur de deux groupes chaleureux allant de la sphère familiale au groupe d’amis qui, des vestiaires du conservatoire de danse aux soirées festives, le cherchent en permanence et l’interrogent dans sa propre définition de lui-même.
And Then We Danced a au début bien du mal à emporter par sa première partie plus distante et froide que la suite ; quand les lumières sépias fondent en tons dorés, le film prend alors une nouvelle tournure bien plus palpitante et fougueuse, à l’instar de l’idylle que l’on suit. Levan Akin choisit un schéma narratif très classique et fait passer son personnage dans les étapes devenues presque obligatoires quand il s’agit de film queer désormais : la quête identitaire même si elle n’est pas énoncée frontalement, la révélation, le flottement amoureux à la limite de la niaiserie, le rejet et l’impossibilité. Étapes nécessaires et bien réelles mais qui commencent à lasser dans leur répétition romancée qui évoluent peu au cinéma, et en l’occurrence ici, dans ce film.
Pourtant, malgré les longueurs et les défauts, And Then We Danced propose de vrais moments enivrants notamment en milieu de l’oeuvre lorsque Merab est enfin lui-même. Regroupés dans une maison le temps d’un weekend, temps fort et grande réussite du film, les amis vont alors se faire révéler Merab qui fera jaillir toute la lumière qu’il enferme dans son pénible quotidien. Les musiques transportent, des rythmes de tambours dès le début du film aux chansons additionnelles pop allant même jusqu’à ABBA, il est difficile de rester de marbre devant ces scènes vibrantes. La force du collectif est ravivée par la présence pourtant d’un seul individu qui, à ce moment-là, crève l’écran et offre enfin à voir cette jeunesse flamboyante que l’on attendait. La dynamique est alors revenue avec le coming out intérieur de Merab. Très vite, le rythme est adouci par les plus belles scènes du film, autant dans les images sublimes que dans le récit. Levan Akin filme les corps en amour avec une lumière or qui les magnifie et fait des ces plans, des cadeaux pour les yeux tant le moment est rendu sacré par son éclairage. La peau rayonne autant que son personnage irradié par l’amour et le bien-être ressenti d’être enfin qui il est. Le cinéaste capte l’amour et la sexualité masculine comme rarement cela a été fait au cinéma, ce qui force le respect et rappelle la si belle scène de la plage dans Moonlight de Barry Jenkins, où ce qui est suggéré est encore plus délicat et tendre que ce que l’on voit. La rencontre physique naît d’une affrontation comme dans Seule la terre, et quand il s’agit d’amour masculin, mêler force et tendresse est d’autant plus intense quand on sait les risques qui pèsent sur les homosexuels en Géorgie. L’une des dernières scènes du film avec David le révèle d’ailleurs avec une grande émotion, tout comme le réalisateur lors de la projection du film a, durant son discours, rendu hommage aux personnes ayant été attaquées durant ce qui aurait dû être la marche des fiertés en Géorgie, précisant également que beaucoup seront crédités anonymement sur le film par peur des représailles.
And Then We Danced est donc un joli film sur un beau sujet mais ne parvient pas à tirer son épingle du jeu des films LGBT et demeure trop classique et limité dans ses choix, notamment avec l’introduction de personnages très caricaturaux de la figure queer : prostituées, trans, gays et scènes de boîtes de nuit avec la musique éléctro et les couleurs flash en image, comme si c’était un passage obligé avec l’acceptation de son identité.
And Then We Danced de Levan Akin : Bande-annonce
Synopsis : Un récit initiatique « qui évolue dans le milieu de la danse traditionnelle géorgienne plutôt conservateur ». « C’est l’amour qui va faire trembler ce milieu » (Paolo Moretti, Sélectionneur de la Quinzaine des Réalisateurs)
Le film And Then We Danced de Levan Akin, est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019
Avec Ana Javakishvili, Tamar Bukhnikashvili, Kakha Gogidze…
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h 45min)
Nationalités Suédois, Géorgien
La section Un Certain regard du Festival de Cannes aime nous émouvoir et nous abreuver de films qui s’introduisent dans le quotidien de certaines de nos sociétés afin de graver dans le marbre les maux et mœurs de ces dernières. Et d’ailleurs, ce fut le cas du film en question : Bull d’Annie Silverstein. Un conte sur une Amérique profonde miséreuse où la solidarité devient la seule source de croyance.
Les films qui dépeignent le quotidien de cette Amérique périphérique peuplent aisément le cinéma états-unien actuel : il y en a beaucoup et parfois, il est difficile de se dépêtrer des ressorts narratifs habituels. Pour les plus récents, nous pourrions faire référence au magnifique The Rider de Chloé Zhao qui arrivait à sortir des carcans normalisés grâce à ses envolées sensorielles qui se réappropriaient le monde du western ou même par l’évocation d’une émotion à l’état brut. Et pour citer un dernier exemple, nous pouvons évoquer La Route Sauvage d’Andrew Haigh qui s’éloignait du misérabilisme par le charisme de son acteur principal (Charlie Plummer) sous ses faux airs de River Phoenix.
Mais pour en revenir à Bull, Annie Silverstein semble habitée par son sujet, on ne peut pas le nier : elle agrippe sa caméra à l’épaule, avec son image granuleuse, sa lumière naturelle et tourne autour d’une petite cambrousse misérable qui ne paie pas de mine. Kris est une môme un peu perdue vivant avec sa petite sœur chez sa grand mère pendant que sa mère est en prison pour des raisons qui nous sont inconnues. Alors qu’elle enchaîne bêtises sur bêtises, elle va dépasser les limites en faisant une soirée chez son voisin (Abe) pendant que ce dernier était au travail. Se faisant prendre la main dans le sac, elle va devoir rendre service à ce voisin, qui oeuvre dans le rodéo. Une drôle de relation de confiance va alors se nouer entre les deux. Un peu comme chez Chloé Zhao, Annie Silverstein aime regrouper les communautés et en faire un groupe indéfini pour concentrer son attention autour de l’aspect social de son introspection. Le racisme est touché du doigt de manière succincte, réfléchie mais le rétrécissement du récit se fait surtout autour de l’éveil juvénile de Kris et autour de l’épouvantail de la vieillesse et de la mise à l’écart professionnelle pour Abe. Bull s’établit par le prisme du récit initiatique d’une jeune enfant mutique dont le seul rêve est de vivre avec sa mère, et dans les rouages du portrait d’un homme rabougri par les années et cassé par l’usure du rodéo. Dans les deux cas, l’isolement conserve le même son de cloche et s’innerve de la même mélancolie. Autour de deux acteurs touchants mais balbutiants d’un point de vue du jeu, enchaîné à des schémas habituels dans lesquels il s’enfonce parfois (drogue, misère, alcool, mauvaise fréquentation, faute à pas de chance, sexe…), Bull est une petite bulle qui tire ses personnages vers le haut, évitant les sirènes du voyeurisme, et les fait se mouvoir avec un regard d’une grande bienveillance.
Malheureusement, cette vision de l’Amérique profonde abandonnée par les politiques et vivant presque dans une zone en friche, qui est sans doute plus vraie que nature notamment à cause du « cinéma vérité » de la cinéaste, est aussi une vision qui a été déjà maintes fois vues et revues. On est loin de la fraîcheur effarante amenée par Andrea Arnold dans American Honey. Et même si on aime les petites incrustations folkloriques de Bull avec ses dîners entre amis et cette volonté de faire rejaillir les possibilités derrière la pénombre, tout a été déjà dit sur le sujet. La réalisatrice semble ne pas avoir assez de ressources ni d’idées pour se défaire d’une certaine forme de facilité narrative. Il est difficile de lui en tenir rigueur au regard de la véritable sincérité d’un petit film qui mérite malgré tout, bien des compliments.
Synopsis : Dans un quartier défavorisé situé à l’ouest de Houston, les rapports tumultueux entre une adolescente paumée et torero vieillissant.
Le film Bull est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019
Avec Yolonda Ross, Rob Morgah, Troy Anthony Young
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement (1h41min)
Nationalité : Américaine
Les films d’animation se font si rares sur la Croisette qu’il est toujours appréciable de pouvoir en découvrir un nouveau, d’autant plus lorsque celui-ci est français et qu’il est le premier long-métrage d’animation de Zabou Breitman, épaulée par Éléa Gobbé-Mévellec. C’est donc à l’occasion de la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes 2019 que l’on a pu découvrirLes Hirondelles de Kaboul, un travail de passionnés débuté il y a plus de six ans déjà.
Synopsis : Été 1998, Kaboul en ruines est occupée par les talibans. Mohsen et Zunaira sont jeunes, ils s’aiment profondément. En dépit de la violence et de la misère quotidienne, ils veulent croire en l’avenir. Un geste insensé de Mohsen va faire basculer leurs vies.
Les Hirondelles de Kaboul a tout du petit bonbon rafraîchissant fort bienvenu au milieu d’une lourde journée de festivalier. Déjà, parce que c’est un film d’animation et que les images à elles seules sont d’une douceur absolue pour la rétine ; ensuite parce que c’est un drame d’une heure vingt à peine véhiculant des valeurs libertaires universelles qui ne peuvent jamais faire de mal. Malheureusement, le film ne va pas vraiment plus loin, et c’est bien dommage. Devant le potentiel visuel et thématique que l’histoire semblait contenir, un sentiment de frustration émerge une fois le générique arrivé à son terme : Les Hirondelles de Kaboul est un beau petit film, très agréable au demeurant, mais tristement inoffensif et oubliable alors même que son sujet avait tout pour en faire le film « coup de poing » inattendu de la semaine.
Car en effet, Les Hirondelles de Kaboul est un film grave, profondément dramatique et ancré dans une actualité certes vieille de vingt ans déjà mais dont les enjeux demeurent brûlants encore aujourd’hui : la soumission de la femme, son émancipation, sa maltraitance, sa privation de certains droits fondamentaux dans de nombreux pays encore, et plus généralement la bataille sans interruption que doivent livrer ces femmes à travers le monde pour vivre dignement – voire simplement survivre. Aussi Zabou Beritman se sert-elle du contexte de guerre militaire pour y insérer une autre guerre, moins visible, non plus militaire mais sociétale : la guerre des femmes qui risquent parfois leur vie pour un peu de liberté ; l’occupation des talibans étant sans doute une manière d’illustrer l’occupation illégitime du monde par l’autre sexe. Tout le propos du film est ici, les différentes péripéties mettant à chaque fois en exergue une nouvelle dimension de la soumission féminine à des codes culturels patriarcaux : le port forcé de la burqa, la tyrannie des maris, les inégalités face à la justice, le mépris de leurs opinions, etc.
Si tout ceci est plutôt bien amené à travers les dialogues, n’étant jamais trop lourdement appuyé mais au contraire abordé avec une certaine élégance, ce sont les personnages en eux-mêmes qui noircissent grandement le tableau. Premièrement, la brièveté du film et l’enchaînement des événements font que les protagonistes manquent cruellement de profondeur, étant même parfois réduits à des stéréotypes (de méchanceté d’un côté, de dévouement de l’autre, d’innocence ou sagesse). En ressortent des personnages un peu trop manichéens, à l’exception d’un ou deux d’entre eux réellement bien écrits.
Mais c’est aussi le parti-pris visuel qui joue à la fois en faveur et en défaveur de ce long-métrage. Très épurés, les dessins suivent un minimalisme assez pertinent mais qui se heurte en même temps à des limites. À l’image du Conte de la princesse Kaguya de Takahata, qui réussissait à créer une poésie et un lyrisme uniques par la simplicité même du trait, Les Hirondelles de Kaboul tutoie par – brefs – instants cette poésie visuelle propre aux tout meilleurs films d’animation. Le résultat est esthétiquement magnifique, mais contrairement au film du Studio Ghibli évoqué, les personnages pâtissent collatéralement de ce minimalisme et manquent dans l’ensemble de caractérisation et d’identité (on est à deux doigts d’en confondre certains, selon les scènes, tant les visages manquent d’expressions et de détails).
Violent, tragique, beau mais trop superficiel, Les Hirondelles de Kaboul est un film qui ne marquera sûrement pas l’histoire du Festival de Cannes, ni celle de l’excellent cinéma d’animation français actuel, mais qui a le mérite d’être une œuvre qui transpire la passion et la sincérité. Maladroit, trop gentil pour les adultes et trop sérieux pour les plus jeunes, ce premier coup d’essai pour Zabou Breitman trouvera difficilement son public en septembre prochain (date de sortie officielle partout en France) ; mais il demeure encourageant pour la suite, et rappelle à son tour que l’animation peut aussi être mise au service de sujets graves ou polémiques. Reste encore à atteindre cette « corrosivité poétique » qui fait la marque des grands films et permettra à la réalisatrice de franchir un cap, tant technique que narratif. En attendant, on aurait tort de se priver de ce genre de curiosités cannoises qu’on aimerait voir plus souvent ; mais les files d’attente aussi interminables qu’impatientes prouvent que la demande est bel et bien là. Nous sommes sur la bonne voie.
Bande-annonce : Les Hirondelles de Kaboul
Le film Les Hirondelles de Kaboul est présenté dans la sélection Un certain regard au Festival de Cannes 2019
Avec Swann Arlaud, Zita Hanrot, Simon Abkarian
Genre : Animation
Distribué par Memento Films
Date de sortie : 4 septembre 2019 (1h20min)
Nationalité : Française
Le 72ème Festival de Cannes continue à défeuiller son programme. Après Les Misérables de Ladj Ly, c’est au tour de Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles de s’ouvrir à nous. Une expérience foutraque et sans tabous qui fait confronter son féroce militantisme avec la violence sanguinolente de sa force de frappe.
Sous le signe de la dystopie, Bacurau est un petit village brésilien qui se voit disparaitre de la carte et qui voit sa localisation coupée de tout réseau téléphonique ou internet. En parlant de manière aussi frontale de la violence, de l’occupation territoriale, d’une certaine forme de domination américaine dans la culture, de la politique et de ses manipulations ou même en observant la sécurité d’un pays et le manque de liberté de celui-ci, il est indéniable que Bacurau fasse répercussion avec l’actualité et ait en toile de fond la situation électorale et politique du Brésil d’aujourd’hui.
Avec son médecin de quartier, ses prostituées et son petit magasin du coin, Bacurau présente dès lors un microcosme élégiaque, sensuel, baroque, bariolé, presque tout droit sorti d’un Jodorowsky période Santa Sangre notamment lors de cette séquence de commémoration d’un enterrement, mais avec une déclinaison naturaliste plus prégnante. C’est presque la mise en scène qui fait tout le travail : ce cadre et cette luminosité qui font chatoyer le décor et qui nourrissent cette ambiance tombant petit à petit du folklorique à la peur viscérale. Dans cette petite région, à la faune et la flore foisonnantes se dessine un paisible mais miséreux quotidien : celle d’un Brésil des oubliés, celui qui n’est pas écouté ou même pire, abusé, pauvre et instrumentalisé à des fins électorales. Cependant, la peur se fait de plus en plus sentir jusqu’à la découverte d’une tuerie dans une ferme environnante, découverte qui va être le déclencheur d’une confrontation sanguinaire entre le village et ses « assaillants ». Ce n’est qu’à partir de ce moment que Bacurau va changer de registre pour délaisser sa science démonstrative et descriptive pour faire naître un monde presque post apo dans les hautes herbes où la violence augmentera crescendo. Cette deuxième partie, sans doute moins poétique et sibylline dans sa faculté à créer un espace monde enivrant, dérive plus vers l’action pure et dure sans pourtant se dépêtrer de sa résonance politique : la survie de ce petit village, sa manière de fonctionner, le rapport presque jouissif à la mort et la façon dont il octroie sa liberté font demeurer tout un questionnement éthique et presque fantasmatique. Bacurau et Les Misérables, les deux films de la compétition dévoilés ce mercredi 15 mai ont le même flux : celui d’une politique en déliquescence, corrompue, prônant la surveillance et qui fait du combat armé, le dernier étendard de certaines possibilités civiques et citoyennes et de par ce biais, la matérialisation cinématographique de la montée en puissance des revendications politiques.
Mais alors que le film de Ladj Ly garde son enclos réaliste, le film de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles préfère quant à lui s’octroyer des facéties salutaires et iconiques allant du western ou la science fiction avec son ambiance lancinante, jusqu’au slasher et ses mises à mort gores (le personnage de Lunga). Parfois engoncé dans un faux rythme récalcitrant, cette ode à la solidarité et à la construction communautaire d’une identité n’en reste pas moins une réussite globale déstabilisante.
Bacurau : Bande-annonce
Synopsis : Dans un futur proche… Le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.
Le film Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, est présenté en compétition au Festival de Cannes 2019.
Titre original : Nighthawk
Avec Sônia Braga, Udo Kier, Karine Teles..
Genres : Drame, Thriller
Distributeur SBS Distribution
Date de sortie : 25 septembre 2019 (2h 12min)
Nationalités Brésilien, Français