Les Grands saison 1, une série de Benjamin Parent et Joris Morio : critique

Découverte au showeb des chaînes tv en janvier 2016 grâce à un trailer séduisant work-in-progress, cette série à la croisée des mondes entre Les Beaux Gosses et Skins a fait sensation au festival de La Rochelle dernièrement en remportant 3 prix : Meilleure série 26′, Jeune Espoir Féminin Adami pour Adèle Wismes et Prix des collégiens de Charente-Maritime.

Synopsis: Quelques collégiens entrent en 3ème et l’année s’annonce différente des autres. Perturbés par l’arrivée d’un distributeur de préservatifs, le principal de l’établissement explique son choix : un quart des élèves feront l’amour pour la première fois cette année. Nos adolescents se mettent alors une pression monstrueuse. Entre découvertes, recherches d’identité, histoires d’amour et d’amitié, l’année risque d’être chargée pour ces Grands du collège…

Utopie et âge ingrat, une conception attendrissante du souvenir 

Ne nous précipitons pas sur l’analogie avec la britannique à succès de Bryan Elsley comme ont tendance à le faire trop rapidement les médias dès que les personnages principaux ont moins de 18 ans. La série OCS en préserve cependant toute la fraîcheur et le charme des premières saisons. La chaîne payante Orange nous a permis de découvrir en avant-première les dix épisodes et la rédaction vous présente cette future success story….

Créée par Benjamin Parent et Joris Morio (Ce n’est pas un film de cow-boy), tout deux rejoints par Victor Rodenbach (promotion Fémis scénario 2012) et Vianney Lebasque (Les Petits Princes), Les Grands retrace, un peu hâtivement, le quotidien de collégiens en classe de 3ème. Hugo, Boogie, Ilyes, Avril et MJ, de leur rencontre à la rentrée de septembre jusqu’à la fête de fin d’année. D’ailleurs aucune trace du brevet des collèges, mais ce n’est pas ce qui intéressait les scénaristes. L’intérêt est tout autre que le simple caractère « réaliste » d’une année scolaire. Il suffit de compter le nombre d’élèves sous la tutelle de Mr Gennot, le faux timide et irrésistible professeur principal à la coupe mulet, et la photo de classe pour s’apercevoir du non-raccord. Non, ce sont les parcours et choix de vie de quand on a 16 ans qui importent, tel un zoom sur une époque, et tiennent le spectateur d’un oeil ouvert et amusé sur plus de trois heures et demi. 2016 et la précocité revête de nouvelles couleurs. L’âge moyen du premier rapport sexuel est avant l’entrée au lycée, accompagné des premières expériences amoureuses sérieuses et des fantasmes déterminants. L’âge où les rêves se concrétisent, premier diplôme, premiers voyages et dernières responsabilités en tant que plus grands du collège. Souvent les rêves sont irréalisables et il est nécessaire de prendre de la hauteur. Le toit de l’école convient a fortiori et le sens propre est symbolique d’une intelligence d’écriture rarement égalée dans les dramédies françaises courtes.

Dès l’ouverture, un ralenti explicite sur un foret emboîté dans une perceuse qui perfore un mur blanc pour y installer un distributeur de préservatifs rappelle les métaphores employées au générique de Master of Sex… Puis, par un plan séquence maîtrisé, la mécanique est amorcée et l’univers nous est dépeint, ainsi que les protagonistes de cette histoire en un temps record. On perçoit immédiatement, le timide au grand cœur, le rêveur qui a physiquement changé, le comique de service, la fragile et convaincue idéaliste, la rebelle énigmatique pour les premières lignes. Par un discours d’entrée qui nous amène à ce moment universellement partagé, la présentation collective par le directeur, le sujet nous est donné, comme une première mise au poker, la première fois sexuelle. Seuls 3% des élèves de troisième perdraient leur virginité, se défloreraient ou se déniaiseraient… Et le fougueux Boogie (joué par Grégoire Montana aperçu dans Pep’s – le personnage adolescent au regard vitreux semble le coller à la peau- ou La Dernière leçon) se met la pression. Car de génération en génération, on se dépucelle pendant cette dernière année de collège, montre sa bite sur les photos de classe et autres rituels aussi ridicules qu’attachants. La présence de son petit frère en sixième permet cette transmission ironique qui compte tant pour lui; et son père, en dragueur invétéré, achèvera le tableau galant. Il forme un trio avec Ilyès et Hugo depuis ces quatre années. Le typé à la chevelure angevine est plus solitaire et pourtant aspire à la popularité en voulant rejoindre l’équipe de basket de l’école, puis le doux rêveur romantique surnommé « gros flanc » jusqu’à présent, mais chez qui les grandes vacances ont du avoir un effet ravageur. Oui, certains ont connu un changement d’apparence au cours de la dernière année par quelques traits plus matures qui définiront la suite de l’adolescence. Avril et Adeline se côtoyaient comme pour lutter contre l’ennui et combler le temps, mais la première (au trait semblable à une jeune Isabelle Carré*) aspire à de nouvelles ambitions. C’est pourquoi elle voit en la nouvelle arrivée, MJ une compagnie plus divertissante. Et le duo, amené subrepticement, fonctionne on ne peut mieux. L’idéaliste contre la torturée au passé mystérieux. Voici le noyau du groupe et ainsi peut commencer leurs aventures.

Jamais grandiloquentes, comme pour attirer des âmes en mal être d’humeur, les péripéties des Grands sont articulés efficacement et simplement, entre contrariétés existentielles presque superficielles au sens « à la surface », et réalités, au sens « tout ce qui existe », microcosmiques. Faute de temps par épisodes au nombre de dix seulement, l’iceberg n’est visible qu’à la surface et les arcs narratifs ne peuvent être creusés au-delà, mais ne réclamons pas la crémière alors que le beurre nous est servi sur un plateau d’argent. On attend l’argent pour la saison 2 (et peut-être qu’on vous y accompagnera de l’intérieur)… Les parents d’Avril sont homosexuels et la question, encore brûlante de nos jours sur fond d’homophobie inconsciente, de la figure maternelle essentielle est amené par la mère d’Ilyès son meilleur ami. Hugo est attiré par MJ, mais Julianna, une amourette inachevée, viendra bouleverser son petit coeur d’illuminé. Le passé de MJ semblerait devenir ensuite la principale préoccupation du spectateur qui à ce stade du récit, déjà trois ou quatre épisodes dévorés, continue d’apposer ses souvenirs sur celui de nos 5 héros. La photo de classe, les cours de sport, les récrés à rallonge, les passages secrets exutoires, les attachements vains, les passages à l’infirmerie, le BDI et la figure féminine attrayante comme modèle inatteignable… Tout cela, construit parcimonieusement dans une logique chronologique décisive, finit de nous replonger dans un univers tendre et pourtant sans pitié. Sans compter sur la présence de Julie Ferrier, en professeur de sport sensationnelle qui provoque le sourire avec son chien et son fils. Les acteurs, entre 16 et 23 ans, sont déjà des grands. On reconnait Pauline Serieys, 19 ans, déjà apparue dans Palais Royale, Mes amis mes amours ou Une famille à louer. Théophile Baquet alias Hugo, 18 ans, a été dirigé par Christophe Barratier et Michel Gondry dans La Nouvelle guerre des boutons et Microbe et Gasoil. Sami Outalbali ou Ilyès, 17 ans dans Les Tuches, Une famille d’accueil. Tandis qu’Adèle Wismes, MJ, 23 ans est apparue dans divers clips  (Pegase, Data…). Le proviseur sous les traits de Laurent Bateau est un habitué du petit écran (Un Village français, Le Mystère du lac, Candice Renoir, Disparue) et du grand écran (LOL, Polisse) avec 24 ans de carrière…

Etre sur le banc, la touche, le cul entre deux chaises, le choix semble décisif pour ces 5 personnalités en manque de confiance en soi. Alors certes, on peut reprocher l’extrême départ malavisé de Bertille à des fins « fabuleuses » (au sens création de fable, invraisemblable par ses proportions et non exceptionnelle par ses qualités), ou un manque de profondeur chez le duo simplet, chiens de garde de l’ébouriffant Achille, mec populaire, qui constituent de manière manichéenne le trio opposé pour un effet de symétrie, mais les qualités priment « abord ». D’autres seconds rôles, entières individualités passionnantes, confirment donc l’intelligence et la maestria des 4 chefs d’orchestre que sont les quatre scénaristes. Vianney Lebasque, le seul réalisateur, s’érige subtilement en marionnettiste sensible. Le cas du réalisateur unique permet l’unicité et la cohérence au sein d’une même saison (Rodolphe Tissot pour Ainsi Soient-ils ou Philippe Triboit pour Un Village français, Virginie Sauveur Virage Nord), mais le cas est rare et d’autant plus remarquable, car d’usage, plusieurs se relayent derrière la caméra. Comme un goût singulier, familier et rondement bien mené, Les Grands a le seul reproche d’être bien trop court. Voyage sensationnel et portraits fascinants pour ce qui est, à coup sûr, la plus mature des teens série. Après des classiques outre Atlantique/Indien, Hartley cœurs à vif, Dawson’s creek ou Angela 15 ans, la France nous offre pour la première fois un pendant qui n’a jamais eu autant de valeur ajoutée.

– A venir, l’interview de Vianney Lebasque et Adèle Wismes –

– Saison 2 from the inside

Merci à Bastien Burger pour nous avoir laisser utiliser le thème du générique

Les Grands : Fiche Technique

Créateurs : Benjamin Parent et Joris Morio
Réalisation : Vianney Lebasque
Scénario : Joris Morio, Victor Rodenbach et Vianney Lebasque
Interprétation : Théophile Baquet (Hugo), Grégoire Montana (Boogie), Sami Outalbali (Ilyès), Pauline Serieys (Avril), Adèle Wismes (MJ), Laurent Bateau (Mr Humbert), Thomas Scimeca (Gennot), avec la participation de Julie Ferrier et Paul Bartel…
Image : Martin de Chabaneix
Musique : Bastien Burger et Audrey Ismaël
Production : Frank Epaud – Elsa Rodde – Raphaël Rocher et Henry Debeurme
Sociétés de production : Empreinte Digitale
Genre : Comédie dramatique
Format : 10 x 26 minutes
Chaine d’origine : OCS
2 épisodes tous les jeudi à 20h40 depuis le 03 novembre

France – 2016

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.