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L’Étrange Festival 2025 | Kazakh Scary Tales

L’Étrange Festival 2025 : Kazakh Scary Tales, les monstres de Karatas

Jérémy Chommanivong Responsable Cinéma

Un voile ténébreux se lève sur Karatas. Les monstres sont lâchés dans cette nouvelle incursion au cœur de l’Étrange. Kazakh Scary Tales est une série écrite et réalisée par Adilkhan Yerzhanov, qui confirmait déjà son goût pour le surnaturel avec le torturé Cadet. Il nous dévoile ici les trois premiers épisodes d’un projet singulier, dont l’ambiance navigue entre X-Files et Twin Peaks. Un régal pour les amateurs de genre.

Prévue pour accompagner le lancement de Freedom Media, première plateforme de streaming kazakhe, Kazakh Scary Tales réunit un inspecteur cynique, une médium et un médecin légiste féru de légendes urbaines locales. Un trio improbable – et prometteur – dont l’alchimie ne se révèle qu’à la fin du troisième épisode. Il faut ainsi près de deux heures d’enquête, dans les steppes désolées du Kazakhstan, pour installer cet univers sombre, où la frontière entre monstres et fantômes est aussi fine que troublante.

Quand la mort n’existe pas

Birzhan (interprété par Kuantai Abdimadi) et son flair d’enquêteur ne suffiront pas à élucider ce conte macabre, où des démons s’en prennent aux femmes enceintes, pendant que d’autres se nourrissent de cadavres de nouveau-nés. Quelque chose de profondément anormal rôde dans l’hôpital isolé du coin, où le médecin-chef semble cacher bien plus qu’il ne montre. Personnage influent dans un village qui n’a même pas de quoi constituer une équipe de basket avec ses policiers, il devient le premier maillon d’une affaire qui trouvera sa résolution à la fin de ces premiers épisodes.

En chemin, Birzhan croise la route de Sara, incarnée par l’indispensable Anna Starchenko. Médium marginalisée, ses dons sont d’abord moqués, mais le spectateur perçoit rapidement l’étendue de ses capacités. Loin d’une figure héroïque classique, elle reste souvent en retrait, au profit de Birzhan, dont l’évolution vers un rôle de chasseur de monstres s’opère lentement. Il troque son trench-coat contre une veste en cuir et des lunettes évoquant à la fois le gang de Matrix et Blade. Ce n’est pas un guerrier à la Van Helsing (version Stephen Sommers), mais il fera tout pour mettre fin à ces nuits de terreur, soutenu par Sara et un médecin légiste un peu trop à l’aise avec les cadavres.

Promenons-nous dans les steppes

On retrouve dans la série tout ce qui fait la patte de Yerzhanov : des compositions d’image qui isolent ses personnages en bord de cadre et un soin extrême apporté à la texture des arrière-plans sombres. Le mal semble toujours tapi quelque part dans le champ – et souvent, c’est bien le cas. Le cinéaste use habilement du montage et des champs-contrechamps pour provoquer un frisson, mais sans jamais chercher le jump scare facile. Son maigre budget ne lui permet pas d’extravagantes manœuvres. Il préfère distiller les apparitions spectrales dans l’intrigue, comme pour mieux rappeler combien les mondes des vivants et des morts sont imbriqués. Et si les personnages n’en ont pas toujours conscience, le spectateur, lui, est invité à y croire pleinement.

Au cœur de cette agitation surnaturel, Yerzhanov reste fidèle à sa vision d’une Karatas rongée par la corruption, les tensions sociales, et une structure patriarcale oppressante. Les femmes y sont les premières victimes, mais aussi les premières à lever les armes pour se défendre. Sara, quant à elle, s’est retranchée dans le mystique et les forces occultes pour échapper à la violence des hommes. Sa rencontre avec Birzhan pourrait ouvrir la voie à une nouvelle dynamique, plus apaisée – du moins on l’espère – que ses visions cauchemardesques.

Une promesse en suspens

Difficile de se prononcer pleinement sur une série dont nous n’avons qu’un avant-goût, mais cette mise en bouche est prometteuse. On retrouve bien l’essence de Yerzhanov derrière la caméra. Certes, la narration sérielle semble parfois l’obliger à étirer certaines scènes inutilement, mais dans l’ensemble, c’est un plaisir de voir ce cinéaste explorer un nouveau format. Kazakh Scary Tales ne sera peut-être pas son chef-d’œuvre, mais la série contient déjà tous les ingrédients susceptibles de mûrir jusqu’à atteindre une forme de quintessence artistique. Et au vu de sa filmographie, ce défi semble tout à fait à sa portée.

Le mot de la fin

🎬 Clap de fin pour L’Étrange Festival. Cette 31e édition a rassemblé autant d’artistes passionnés que de spectateurs mordus de cinéma de genre, dont la curiosité est restée intacte du début à la fin. Le Forum des images confirme une fois de plus son statut de lieu incontournable pour explorer toutes les pistes du cinéma, dans une programmation aussi étrange, déroutante, jubilatoire que frissonnante.

Côté longs-métrages, c’est une nouvelle fois Gabriele Mainetti qui repart avec le Grand Prix Nouveau Genre pour The Forbidden City, une ode à la fusion des cultures italienne et chinoise, mais aussi à l’amour du kung-fu. Une belle surprise, doublement récompensée par le Prix du public. Rappelons que Mainetti avait déjà été primé en 2016 avec On l’appelle Jeeg Robot.

Mais il serait dommage de passer sous silence d’autres coups de cœur marquants de cette édition : Flush de Grégory Morin, huis clos crasseux et jubilatoire ; Girl America de Viktor Tauš, qui nous fait suivre le voyage halluciné d’une orpheline à travers une Tchécoslovaquie communiste ; Lesbian Space Princess d’Emma Hough Hobbs et Leela Varghese, film d’animation queer d’une rare bienveillance ; ou encore Je suis Frankelda, des frères Ambriz – ne serait-ce que pour s’immerger dans un monde désenchanté et burtonien, entièrement en stop-motion.

Et puisque le nom d’Adilkhan Yerzhanov n’a cessé de résonner tout au long de cette édition, il serait aussi regrettable de passer à côté de ses saisissants Cadet et Moor.

Bande-annonce – Kazakh Scary Tales

Fiche technique – Kazakh Scary Tales

Réalisation et scénario : Adilkhan Yerzhanov
Interprètes :  Kuantai Abdimadi, Anna Starchenko, Dinara Baktybayeva, Aziz Beishenaliev, Shakh Murat Ordabayev
Montage : Alisher Kagarmanov
Photographie : Yerkinbek Ptraliyev
Musique : Dóreki!
Production : Timur Bairov, Alisher Utev
Production exécutive : Serik Abishev
Pays de production : Kazakhstan
Genre : Fantastique, Horreur, Thriller
Durée : 2h

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© Marc Bruckert
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Responsable Cinéma