Arrêtons de parler du Fight Club !

Fight Club (1999): La fête du slip ne dure qu’un temps

Et si, plutôt qu’une critique acerbe et lucide de la société consumériste, Fight Club n’était finalement qu’une sortie de route contrôlée par les studios? Le tout renforcé par une imagerie pop afin de lui donner les atours « arty » qui lui manquent pour séduire un public de niche. Et si, presque 20 ans plus tard, le film culte de David Fincher n’était plus qu’un lointain prout cinématographique dans la grande baignoire d’Hollywood? Super marrant au début, un peu puant à la fin.

Aujourd’hui adoubé comme « film culte d’une génération », Fight Club est le genre de pellicule qui donne l’impression d’avoir mis tout le monde d’accord tout de suite. Par la violence de son sujet, son humour ultra-noir et son nihilisme érigé au rang de credo post-moderne indiscutable, l’œuvre semble être apparue comme une bombe dans le paysage formaté des années 90. Pourtant, à sa sortie, Fight Club fut loin d’avoir galvanisé les foules. Malgré la présence d’un Brad Pitt au top de sa carrière, Fincher subit un nouvel échec public et critique sur le territoire américain (après Alien 3 et The Game). Si certains voient déjà un film furieux et lucide sur la fin d’une idéologie capitaliste dominante, d’autres n’y décèlent qu’une esbroufe puérile cherchant vainement à choquer le bourgeois. En sous-tendant son propos par une imagerie machiste à la limite du néo-fascisme (où le réalisateur déploie un savoir faire acquis par sa formation dans le monde de la pub), Fight club prend un double risque : perdre le public en lui vomissant à la tronche tout en tombant dans le piège qu’il souhaite lui même dénoncer.

Dire que Fight Club dénonce quelque chose est un peu exagéré. Les réflexions des deux protagonistes ne sont pas dénuées d’humour et de lucidité. Mais dans son délire d’accumulation, Fincher nous égare souvent dans un film à tiroir qui multiplie les effets de styles (narratifs et visuels) dans le but de provoquer le malaise. Deux amis qui font les poubelles d’une clinique de liposuccion pour en faire du savon qu’ils revendent à prix d’or dans les boutiques de luxe, un projectionniste qui intègre des images subliminales de son chibre dans des pellicules de films destinés au grand public, un homme obèse avec une paire de seins… Tout cela, mis bout à bout, construit un délire sans bornes qui se complaît dans son humour gras et s’amuse à regarder le monde au travers d’une capote trouée. Autant dire que pour ce qui est de la fidélité à l’univers de Chuck Palahniuk (auteur du roman original), c’est un sans faute. Fight Club est à l’image de son auteur : puéril, grotesque, méchamment vénère et rentre-dedans. Une démarche auto-destructrice propre à l’écrivain à laquelle ce gros malin de Fincher ajoute le principe de mise en abyme qui fait toujours son petit effet. Apparition subliminale de Tyler dans des poses suggestives avant la véritable rencontre des deux protagonistes, adresse directe du narrateur (Edward Norton) au spectateur pour lui expliquer sa vision du monde et personnage qui parle directement d’humour « flash back ». L’avantage de la méthode, c’est qu’elle permet de faire avaler les retournements de situations les plus absurdes (la transformation du club en milice néo-fasciste et le twist final schizo). Tous les éléments semblent présents pour accoucher d’une oeuvre à la fois drôle et subversive, remettant totalement en question notre société contemporaine. Pourtant, la critique de l’époque – que l’on aime souvent taxer de réactionnaire face à la nouveauté –  n’a pas toujours discerné le potentiel « film culte » qui se dévoilait devant eux. Certains trouvaient le film finalement superflu, d’autres critiquaient la violence gratuite qui parcoure le film. Les plus virulents allant jusqu’à parler d’un film ouvertement fasciste où « les héros s’octroient le droit de boire, de fumer, de baiser et de se cogner dessus » (Roger Ebert – Chicago Sun-Times). L’aura culte qui entoure le film aujourd’hui rend-elle ces réflexions nulles et non avenues ? Pas forcément.

Avec du recul, on se rend compte que le film devient finalement un coup de gueule vivifiant sur le moment, mais loin de remettre en cause les fondements qu’il souhaite dénoncer. Il s’agit tout simplement d’un festival de la couille temporairement toléré par ces fameuses institutions consuméristes que les auteurs voudraient faire péter. Au final, l’aspect furieusement anar du projet apparaît comme une façade. Si l’on aime le considérer comme un film d’auteur furieux et tapageur, Fight Club n’en reste pas moins une production de studio. Financé pour la somme confortable de 65 millions de dollars, avec un casting de tête d’affiche (Brad Pitt, Edward Norton et Helena Bonham Carter), l’ensemble tient plutôt d’une tentative un peu opportuniste d’un studio d’être en phase avec son temps, sans pour autant renier ses valeurs. Ainsi on tiquera sur certaines maladresses propres à ce genre d’entreprise, comme voir Edward Norton et Brad Pitt se moquer d’une pub de parfum montrant des abdos huilés, quand eux-mêmes passent la moitié du film à exhiber leurs corps musclés tout en faisant étalage de leur prouesses sexuelles. Le consumérisme transforme les hommes en marchandises, le fight club transforme les corps en viande, ce qui revient finalement au même. Certains  ne s’y étaient pas trompés, Fight Club est assurément un film bien macho, s’embourbant dans une glorification puérile du corps viril en posant la violence sur un piédestal.  Et s’il y avait un travers de la société de consommation à dénoncer, c’était probablement celui-là. La violence ne libère pas du consumérisme, elle n’en est que l’un des piliers. Fincher n’essaye même pas de prendre de la distance et préfère s’y complaire, enchaînant les séquences provocantes (un pasteur qui s’énerve, trop anti-conformiste le Fincher). Le seul personnage féminin, qui aurait pu poser un regard distant sur cette explosion de testostérone, apparaît d’abord comme l’égale du narrateur, avant d’être réduite rapidement au statut d’objet sexuel pour les deux protagonistes, pour finir dans le rôle très hollywoodien de la princesse en détresse. Ce qui est un peu hors de propos pour qui aurait lu un peu Palanhiuk et compris que dans son univers, il n’y a pas de place pour un sentiment aussi positif que l’amour. Chez l’auteur, il n’y a que de la haine et du mépris, pour le monde, pour les personnages, pour le lecteur et pour lui-même. Et comme souvent dans ce genre d’entreprise, la mise en abyme n’est qu’un cache-misère, un écran de fumée qui tente de diluer un message pourtant trop évident.

retro-fincher-fight-club-brad-pitt-cineserie

Sur le moment, tout cela est amusant. Mais revoir Fight Club aujourd’hui, c’est se rendre compte que, malgré ce qu’il nous promet, le film ne prend jamais le temps de la mise à distance ou de la réflexion. Il ne propose pas de solution ou d’alternative. Il se contente de tout détruire dans un tourbillon aussi galvanisant que vain. La fête du slip n’aura duré qu’un temps. Les studios ont levé un peu le pied pour nous laisser crier notre rage et notre envie d’en découdre avec ce monde de merde. On s’est bien amusé, maintenant ils ont repris la main. Aujourd’hui Disney possède les 1/3  de la production hollywoodienne, quelques conglomérats d’entreprises se partagent le capital du monde et Pokémon Go est un succès sur smartphone. L’intérêt d’une œuvre, c’est de faire prendre conscience au public de l’importance de son message. Dans ce cas précis, on peut dire que l’échec est cuisant. Ou alors, on se rabat sur cet éloge de la méthode terroriste pour remettre les compteurs à zéro, mais avec l’actualité sanglante du moment, ce n’est peut être pas une bonne idée. Fight Club est finalement l’archétype du film culte qui se regarde une fois. Grisant sur le moment par son idéologie libertaire et furieuse, mais pas véritablement apte à réveiller les consciences.

La critique positive du film par Julien Dugois.

Fight Club : Fiche Technique

Réalisation : David Fincher
Scénario : Jim Uhls d’après le roman Fight Club de Chuck Palanhiuk.
Interprétation : Brad Pitt, Edward Norton, Helena Bonham Carter
Musique : Dust Brothers
Photographie : Jeff Cronenweth
Décors : Alex McDowell
Costumes : Michael Kaplan
Montage : James Haygood
Production : Fox 2000 pictures, Regency Enterprise, Taurus Film
Distribution : 20th Century Fox
Nationalité : Américain
Genre : Thriller/ Comédie Noire
Durée : 139 minutes
Date de sortie française : 10 Novembre 1999

Etats-Unis – 1999

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.