Woman and Child : au pays des mensonges

Après le succès critique de Leïla et ses frères à Cannes en 2022, le cinéaste iranien Saeed Roustaee revient avec Woman and Child, un drame social poignant sur le deuil maternel et le patriarcat. Porté par la performance magistrale de Parinaz Izadyar, ce quatrième long-métrage explore les fractures d’une société iranienne tiraillée entre mensonge social et quête de justice. Une œuvre sous contrainte qui, malgré la censure, affirme la puissance d’un cinéma de résistance.

Dès les premières scènes, Woman and Child affiche une certaine retenue, rendant le film moins percutant et moins viscéral que ses prédécesseurs. La condamnation de Roustaee, survenue après les succès de La Loi de Téhéran et de Leïla et ses frères (six mois de prison et cinq ans d’interdiction de tourner, peines finalement levées), a sans doute ralenti son élan artistique. Malgré une censure féroce imposée par le régime islamique, que Jafar Panahi a su contourner dans Un simple accident, le cinéaste a livré une œuvre au-dessus de la moyenne dans une sélection cannoise 2025 particulièrement relevée. Roustaee, en vétéran, tient son rang et continue d’imposer le respect, même si ce quatrième long-métrage apparaît comme une pièce mineure dans une filmographie encore en maturation.

Le film reprend une structure proche de Leïla et ses frères : une présentation progressive des personnages, des enjeux familiaux, avant qu’un événement ne fasse tout basculer. Les conflits intergénérationnels ne sont plus les moteurs du récit, mais restent un point d’accroche initial. Aliyar (interprété par Sinan Mohebi), adolescent rebelle et indomptable, nous entraîne dans son quotidien fait de paris illégaux et de débordements propres à l’adolescence. Électron libre, il bouleverse autant les dynamiques scolaires que domestiques. La vitalité de ces lieux semble dépendre de son agitation. Mais doit-on le juger comme un enfant ou comme un adulte ? Telle est la question posée en filigrane, notamment après une expulsion temporaire.

Cette mise en place, cependant, traîne en longueur. Trop verbeuse par endroits, elle peine à atteindre le cœur émotionnel du film. Ce dernier s’incarne dans le combat désespéré d’une mère épuisée, qui se jette à corps perdu dans une lutte où elle ne trouvera ni répit ni véritable soutien.

Mahnaz, infirmière veuve de 40 ans, souhaite se remarier avec Hamid. Ce point de départ rappelle Life and a Day, premier long-métrage de Roustaee, où Parinaz Izadyar occupait déjà le rôle principal. Ici encore, elle brille dans un rôle tout en nuances. Mahnaz n’est ni une martyre, ni une femme brisée : elle est une femme debout, qui hurle dans sa tête, comme le décrit si bien le cinéaste.

Le mensonge comme fondement social

Dès son ouverture, le film inscrit le mensonge au cœur de son propos. « Le film commence par un plan sur Mahnaz en train de changer de visage. Pourquoi ? Pour plaire davantage à cet homme », explique Roustaee. Cette scène liminaire établit d’emblée la dissimulation comme mode de vie imposé. Lors de la visite de ses futurs beaux-parents, Mahnaz place ses enfants hors de chez elle, à la demande d’Hamid. « Pour lui, elle efface toutes les traces de ses propres enfants. Elle est malheureuse, mais ne le sait pas. »

En Iran, on a de plus en plus tendance à se dire qu’on réglera notre problème plus tard, vite fait, et qu’on verra bien ce que ça donne.

Cette dynamique du mensonge s’étend à l’ensemble de la société iranienne. Le réalisateur affirme qu’il n’est pas le seul à montrer cet aspect. Il s’agit des produits de la société qui font beaucoup de ravages en Iran. À l’hôpital, théâtre principal du film, cette corruption trouve son incarnation : Hamid « vend la vie et les corps des malades », contrairement à Mahnaz qui « est focalisée sur le fait de sauver les patients ». Cette opposition professionnelle préfigure leur conflit personnel. Ce qui est définitivement confirmé dans sa façon d’agir avec Mehri, la sœur de Mahnaz. Il renonce à l’une et l’échange pour l’autre : il continue à faire du commerce.

Tragédie à Téhéran

La tragédie frappe lorsqu’Aliyar meurt après une chute de la fenêtre de son grand-père. Ce drame bouleverse radicalement la structure narrative et fait basculer le film dans une exploration viscérale du deuil maternel. Roustaee ne se contente pas simplement de montrer une femme en deuil : il nous fait assister à sa désintégration progressive. Mahnaz passe d’une professionnelle confiante à une furie inconsolable, avalant des poignées de pilules pour endiguer son chagrin, devenant une terreur pour sa famille.

Le film explore alors la dichotomie entre apparence publique et vérité privée, un thème omniprésent dans la société iranienne (Les Ombres persanes). Le deuil de Mahnaz n’est donc pas qu’une épreuve intime, il devient une bataille contre un système qui refuse de reconnaître sa souffrance et ses droits. « À partir du moment où son fils meurt, elle comprend qu’elle ne peut pas toujours tout faire pour cet homme », analyse Roustaee. Le personnage se retrouve alors face à un choix existentiel : soit elle s’enferme dans le deuil, se retire du monde, et sa vie personnelle est finie, soit elle dépasse ce deuil pour sauver les générations suivantes, à savoir sa sœur, sa fille et son neveu.

Son chagrin, magistralement habité par Parinaz Izadyar, se transforme en rage vengeresse, évoquant une Médée moderne prisonnière d’un système qui la broie. Cette intensité dramatique s’ancre dans la performance exceptionnelle de l’actrice, que Roustaee considère capable d’exprimer un spectre infini de sentiments. Ce qui est le cas.

Le patriarcat et ses complices

Par ailleurs, Woman and Child dépeint avec froideur des rapports de pouvoir dans le mariage, notamment à travers le personnage du fiancé, campé par un Payman Maadi glaçant, incarnation d’une masculinité manipulatrice. Roustaee, fidèle à son esthétique, enferme ses personnages dans des cadres oppressants – travellings en intérieur, jeux de barreaux, reflets, frontières physiques – soulignant la solitude grandissante de Mahnaz, progressivement dépossédée de tout : ses biens, ses souvenirs, et jusqu’à son droit à être mère.

Après le basculement dramatique, le film prend des allures de pamphlet contre le patriarcat. Mahnaz se débat pour obtenir justice, enchaîne les démarches vaines, et affronte une justice structurellement déséquilibrée, qui protège les hommes au détriment des femmes. Sa quête désespérée se heurte à un système qui critique la domination structurelle, la pression sociale et provoque l’effondrement psychologique de celles qui osent le défier.

Mais le propos ne tombe jamais dans le manichéisme. Roustaee pointe également la complicité passive de certaines femmes, intégrées dans ce système patriarcal qu’elles contribuent à maintenir (Les Graines du figuier sauvage). Cette complaisance, ancrée dans les traditions, fait primer l’image et l’honneur familial sur l’équilibre moral ou le bien-être individuel. Le personnage de Mehri incarne cette trahison familiale. Face à ceux qui trouveraient cette histoire invraisemblable, Roustaee rappelle que Mehri et Mahnaz sont inspirées de ses propres cousines. Elles portent les mêmes prénoms et ont vécu la même histoire. Le cinéaste a censuré les faits les plus laids afin de rendre son histoire plus cinématographique.

Les décisions apparemment « folles » de Mahnaz résultent en réalité d’une société qui l’écrase constamment, la privant même du droit d’être reconnue comme mère. Les figures masculines, quant à elles, restent dans la droite lignée de celles des films précédents : lâches, silencieuses, fuyantes. Même à 40 ans, veuve et professionnelle accomplie, Mahnaz ne peut décider seule de son remariage – les négociations doivent passer par les familles, conformément aux traditions qui perpétuent cette domination structurelle.

L’éloquence du silence

Paradoxalement pour un cinéaste aux « films très bavards », Roustaee accorde une importance cruciale aux moments de silence. « Parce que j’écris beaucoup de dialogues, j’ai besoin de produire des respirations, en passant par un jeu de regard, notamment en fin de séquence. » Le film devait d’ailleurs initialement s’appeler Les Regards, titre qui révèle l’importance de cette dimension visuelle.

Inspiré par Constantin Stanislavski qui partait avec ses acteurs dans la rue et observait les passants pour trouver de nouvelles histoires, Roustaee a cherché des artistes dont le visage raconte quelque chose. Cette quête trouve son aboutissement dans le visage de Parinaz Izadyar, comparé dans certaines critiques à celui de Renée Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer. Le cinéaste confirme cette dimension tragique : son visage devient un masque expressif capable de porter le poids du deuil maternel et de la rage vengeresse.

Et pour ce film, Roustaee a dû composer avec la censure iranienne, notamment concernant le port du voile. Malgré ces contraintes, il affirme avoir réalisé un film de résistance sociale plutôt qu’un film de propagande. Cette tension entre création artistique et surveillance étatique explique peut-être la retenue formelle du film, qui oscille entre réalisme social et mélodrame intense.

On peut estimer que la seconde moitié dérive vers le territoire du soap opera avec des rebondissements qui nécessitent une certaine suspension d’incrédulité. Toutefois, cette approche mélodramatique amplifie l’exploration des différents états de deuil que traverse Mahnaz avant qu’elle ne décide de prendre les choses en main, questionnant sa propre responsabilité dans la mort de son fils et cherchant désespérément quelqu’un à blâmer.

La brèche dans le silence

Le film s’achève sur une scène d’une justesse bouleversante. Sans un mot, par un simple échange de regards, une forme de dialogue intérieur se tisse entre les protagonistes. Ce moment de grâce symbolise le chemin accompli par Mahnaz. Ce dénouement ouvre enfin une brèche dans le silence – un espoir ténu, mais réel. Et de ce geste, naît un ultime plan, où l’amour et le pardon se rejoignent dans une même image, donnant ainsi tout son sens au film. C’est sobre, maîtrisé et profondément émouvant.

Woman and Child demeure un portrait puissant d’une femme confrontée au patriarcat iranien, même si ses ambitions et la radicalité de son propos paraissent bridées par les circonstances de sa production. Le film confirme néanmoins Saeed Roustaee comme un cinéaste majeur du cinéma iranien contemporain, capable d’explorer avec finesse les fractures sociales de son pays tout en préservant une dimension universelle sur le deuil, la maternité et la lutte pour la dignité. Un cinéaste qui, malgré la censure et les pressions, continue de faire des films personnels, fidèle à une vision où le visage et le regard portent autant de vérité que les mots.

Woman and Child – bande-annonce

Woman and Child – fiche technique

Titre original : زن و بچه
Réalisation : Saeed Roustaee
Scénario : Saeed Roustaee
Consultation à l’écriture : Azad Jafarian
Interprètes : Parinaz Izadyar, Payman Maadi, Soha Niasti, Maziar Seyedi, Fereshteh Sadr Orafaee, Hassan Pourshirazi, Sinan Mohebi, Arshida Dorostkar, Sahar Goldoost
Photographie : Adib Sobhani
Décors : Mohsen Nasrollahi
Costumes : Shideh Mahmoodzadeh
Montage : Bahram Dehghani
Musique : Ramin Kousha
Son : Rashid Daneshmand
Conception sonore : Amir Hossein Ghasemi
Effets spéciaux : Tahmineh Azkari
Producteur exécutif : Soheil Larijani
Sociétés de production : Iris Film, Goodfellas
Pays de production : Iran
Société de distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 2h11
Genre : Drame
Date de sortie : 25 février 2026

Woman and Child : au pays des mensonges
Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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