Prison 77 : quand une dictature traîne les pieds et s’attarde en prison…

Avec Prison 77, Alberto Rodríguez, le réalisateur de La Isla mínima, se tourne vers le film de prison, en s’inspirant de faits réels et de la période charnière qui suivit, en Espagne, la mort du dictateur Franco, à la fin des années soixante-dix.

Les prisons et leur microcosme. Un monde à part, qui a fasciné plus d’un réalisateur et a donné lieu à plus d’un classique, ouvrant un genre sur la planète cinématographique : le film de prison. Un genre qui, tout à la fois paradoxalement et logiquement, ne tarde pas à se trouver corrélé à son contraire : le film d’évasion…

Alberto Rodríguez, réalisateur du très remarqué La Isla mínima (2015), investit ce topos et, secondé, en tant que co-scénariste, par Rafael Cobos, situe son intrigue dans la phase de transition très intéressante qui suivit la mort de Franco (4 décembre 1892 – 20 novembre 1975), marquant la fin de la dictature militaire qu’il avait fait régner en Espagne pendant près de quarante ans, depuis 1936. En 1977, donc, alors que le pays découvrait les charmes de la démocratie, les prisons restaient comme figées dans l’ère précédente, soumises au bon vouloir et à la violence de leur directeur et des surveillants. Après un gros travail de documentation et plusieurs entretiens avec d’anciens détenus, les deux co-scénaristes fusionnent les récits d’évènements survenus dans la prison Modelo de Barcelone et dans d’autres établissements espagnols et les recentrent sur le lieu de détention catalan.

Émergent de cette opération de tissage et de resserrement les figures de Manuel (incarné par le très charismatique Miguel Herrán) et de Pino (Javier Gutiérrez), son compagnon de cellule. Le premier, comptable, est accusé d’un détournement de fonds bien supérieur à celui qu’il reconnaît, quand le second, croupissant depuis plusieurs années déjà dans la prison Modelo, semble ne plus croire en grand chose ; si ce n’est en ses livres, fidèles compagnons qu’il consent toutefois à louer, mais chèrement. Ce personnage est l’occasion d’un bel hommage aux héros de Fahrenheit 451, qu’il s’agisse du roman de Ray Bradbury (1953) ou du film (1966) qu’en conçut François Truffaut. Cet hommage est double et se manifeste à travers des scènes aussi bien de livres brûlés que mémorisés, lorsque Pino, sanctionné et torturé au cœur de la prison, ne résiste à ces traitements qu’en s’enfermant doublement lui-même dans la récitation à voix haute de cesdits livres. Superbe rappel, au passage, de l’inaltérable force de résistance dont sont constitutivement porteurs les livres. Et sans doute, plus largement, toute œuvre d’art.

Le directeur de la photographie Álex Catalán crée une image souvent très sombre, allant des bruns à l’obscur, pour ne devenir plus lumineuse que lors des quelques scènes d’extérieur, mais qui restent dans des tons ocres ou sable, donc explorant toute la gamme chromatique de la terre et du sol. La musique, un peu trop constante et illustrative, de Julio de la Rosa, accompagne le parcours de Manuel au sein de la prison : son arrivée, sa perte de naïveté, sa montée en conscience et en grade, son rattachement au collectif COPEL, un syndicat de prisonniers non politiques, soutenu par quelques avocats engagés et militant pour leur amnistie. Dans cet univers rude et essentiellement masculin, on apprécie finalement presque autant que Manuel, lorsqu’il se rend au parloir, la présence très ponctuelle de Lucía (Catalina Sopelana), rafraîchissante et douce comme une pluie d’été sur les sols desséchés.

Sans atteindre l’intensité crucifiante de l’impressionnant Compañeros (2019), d’Alvaro Brechner, Alberto Rodríguez capte toutefois son public et le garde captif sur son île carcérale, dans l’attente haletante d’un dénouement qui ose se faire heureux.

Bande-annonce : Prison 77

Fiche technique : Prison 77

Titre original : Modelo 77
Réalisation : Alberto Rodríguez
Scénario : Rafael Cobos, Alberto Rodríguez
Photographie : Alex Catalan
Musique : Julio de la Rosa
Montage : José M. G. Moyano
Production : Atípica Films, Movistar+
Pays de production : Espagne
Distribution France : Wild Bunch Distribution
Durée : 2h05
Genre : Drame
Date de sortie : 25 mai 2023

Synopsis : Espagne, 1977 : à la fin du franquisme, le pays vit l’un des plus grands moments de liberté de son histoire. Mais le passage à la démocratie ne change rien dans les prisons. Le jeune comptable Manuel risque une peine de 6 à 8 ans pour détournement de fonds, une sanction disproportionnée par rapport au crime commis. Avec son compagnon de cellule, Pino, il s’associe au COPEL, un collectif qui lutte pour les droits des prisonniers ordinaires et demande l’amnistie. Commence alors une véritable révolution qui bouleversera le système carcéral espagnol. Inspiré de faits réels, ce thriller est un récit sur l’amitié, la solidarité et la liberté.

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.