On ira : un road-movie solaire entre rires et larmes

Par un style intimiste et personnel inspiré de l’expérience de sa grand-mère, Enya Baroux nous invite dans son premier film, On Ira, à réfléchir avec tendresse et légèreté sur l’accompagnement en fin de vie, pour un voyage rempli d’humour et de vraie humanité. Elle adresse avec justesse la question importante : comment nous occupons-nous de nos aînés ?

Un film intimiste

Dans la famille Baroux, demandez la fille Enya, une Bonne Pioche Cinéma ! (une des sociétés de production du film). Pour son tout premier long-métrage, Enya nous offre une comédie dramatique sur l’accompagnement à la fin de vie et les choix qu’on peut être amené à faire, inspiré de l’expérience qu’elle a vécue avec sa grand-mère, dont elle était très proche, et qui a terriblement souffert durant ses derniers jours, mais en évitant le film trop autobiographique. Contrairement aux films précédents sur ce thème, en général sérieux et tristes (Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé en 2012 avec déjà Hélène Vincent, ou les plus récents Tout s’est bien passé de François Ozon en 2021, De son vivant d’Emmanuelle Bercot en 2021 et bien sûr La Chambre d’à côté de Pedro Almodovar en 2024), la réalisatrice opte ici pour une approche pour le moins décalée, voire à contre-pied, en choisissant un ton cocasse pour aborder la mort avec légèreté, un pari quand on sait la mauvaise image des comédies dans le cinéma d’aujourd’hui. Elle adopte ainsi la célèbre citation de Beaumarchais dans le Barbier de Seville : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer ».

Un road-movie lumineux où l’on prend le temps de se dire la vérité

Pour assurer l’efficacité de cette comédie douce-amère, Enya Baroux brosse le portrait d’une famille aux compartiments caricaturaux, aux accents pieds nickelés, néanmoins vrais et ordinaires, dans lesquels on peut en partie se reconnaître.

Marie (campée par une excellente Hélène Vincent, pudique et touchante), cette grand-mère qui se sait atteinte d’une maladie incurable, est bien décidée à partir en Suisse pour « bénéficier » d’un suicide assisté. Devant l’impossibilité de le dire à son fils Bruno complètement irresponsable (David Alaya parfait dans ce rôle), Marie met dans la confidence Rudy, un auxiliaire de vie désabusé et au caractère marginal, rencontré par hasard, rôle interprété par Pierre Lottin, cet acteur décalé, drôle et apportant un grain de folie jouissif. Acculée au mensonge à sa famille, elle invente la nécessité d’un voyage en Suisse pour récupérer un héritage de son mari disparu, aventure dans laquelle se précipite Bruno, criblé de dettes et embarquant sa fille Anna, en pleine crise d’adolescence. Elle est jouée par la jeune actrice Juliette Gasquet, castée pour le film, on la sent de plus en plus à l’aise et attendrissante au fil du film et de son rapprochement avec sa grand-mère. On ne peut pas s’empêcher de penser à la réalisatrice elle-même sous les traits d’Anna.

Dans une inspiration à la Little Miss Sunshine (de John Dayton et Valerie Faris en 2006), les quatre larrons partent ainsi dans un road-movie trépidant avec le vieux camping-car familial. Pour soutenir l’intérêt du voyage de Marie, la réalisatrice écrit un scénario palpitant et drôle (en collaboration avec Martin Darondeau et Philippe barrière), fondé habilement sur des quiproquos en chaînes et des révélations progressives. Elles permettent aux personnages de se découvrir vraiment, de resserrer des liens distendus, d’autant plus émouvants, sensibles et profonds que la vérité s’impose progressivement à eux, et que le voyage de Marie touche à sa fin. Même si le ton est souvent délirant, il ne manque pas de justesse. Pour mieux embarquer le spectateur dans l’intimité et les mouvements des personnages, la réalisatrice opte volontiers et avec efficacité pour la caméra à l’épaule.

La musique entraînante et pop avec instruments à corde contribue à l’humanité touchante du film, mais sans pathos; le thème récurrent de la chanson « Voyage Voyage » de Desireless achève de nous embarquer dans un road-movie certes improbable mais rempli de tendresse.

Des acteurs impliqués qui se connaissent bien

Le talent d’Enya Baroux est indéniable dans sa capacité à diriger les acteurs pour assurer la réussite du fonctionnement de cette comédie où les gags doivent fonctionner au cordeau pour ne pas tomber à plat, d’autant qu’elle est parsemée de moments à forte émotion. L’implication sans faille de 3 acteurs doués et qui se connaissent bien facilite cette performance, d’autant qu’on sent bien qu’ils s’apprécient et se respectent.

Hélène Vincent est une habituée de ces rôles de vieilles dames, et a joué avec Pierre Lottin dans le très bon Quand vient l’automne de François Ozon. En pleine ascension avec son style à part, Pierre Lottin (excellent dans En fanfare d’Emmanuel Courcol) a ici un rôle véritablement taillé pour lui, avec sa capacité à rendre accessible des sujets graves par le rire. Doté d’une sensibilité qui lui est propre, Pierre Lottin apparaît le plus responsable de la bande et le plus empathique avec Marie, finissant par faire vraiment partie de la famille, une prouesse ! Ils se répondent ici parfaitement avec David Ayala, brut de décoffrage, d’autant qu’on les a déjà vus ensemble dans Un Triomphe du même Emmanuel Courcol.

Le droit à mourir dans la dignité

Le film n’est pas ouvertement militant sur le sujet important de la fin de vie mais il contribue au débat qui n’a pas fini d’agiter notre société, en particulier concernant le suicide assisté, encore interdit en France, et son nécessaire encadrement. Pour en assurer la réalité et la cohérence, la réalisatrice s’est utilement rapprochée de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la dignité).

Au-delà, le film adresse la question importante de la façon dont nous nous occupons de nos aînés, et comment nous en prenons soin ou nous les laissons abandonnés à leur sort; la décision de Marie en sert de révélateur émouvant auprès de son fils et sa petite-fille. À témoin aussi cette très belle rencontre en route avec une communauté gitane, et la façon dont le scénario évoque leur culte envers les personnages âgés jusqu’à leur mort, à la grande différence avec la froideur des hôpitaux.

Au bout du compte, le pari est-il réussi ?

Bien entendu, chaque spectateur aura sa réponse à cette question, et on peut aimer ou non certains gags un peu limites.

Mais retenons surtout la belle déclaration de Juliette Gasquet : « Je n’avais jamais vu une comédie dramatique aussi profonde et intelligente où l’on se surprend à voir couler des larmes sur les sourires ». En visionnant le film, je ne me doutais pas à quelle point ce serait vrai.

Et quel plus bel hommage peut-on décerner à ce formidable premier film d’Enya Baroux sur un thème qui lui est cher et qui nous bouleverse tous ?

On ira : Bande-annonce

Fiche Technique du film On Ira

  • Réalisation : Enya Baroux
  • Scénario : Enya Baroux, Martin Darondeau et Philippe Barrière
  • Musique : Dom La Nena
  • Décors : Astrid Tonnelier
  • Costumes : Michelle Piana
  • Photographie : Hugo Paturel
  • Son : Franck Duval
  • Montage : Baptiste Ribrault
  • Production : Nathalie Algazi, Martin Darondeau, Yves Darondeau et Emmanuel Priou
  • Coproduction : Cloé Garbay, Jérôme Hilal, Laurent Jacobs et Bastien Sirodot
  • Sociétés de production : Bonne Pioche et Carnaval Productions, en coproduction avec UMedia et Zinc
  • Société de distribution : Zinc
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Format : couleur — 2,39:1 (Scope) — son 5.1
  • Genre : Comédie dramatique
  • Durée : 95 minutes
  • Sortie nationale : 12 mars 2025

Distribution:

  • Hélène Vincent : Marie
  • Pierre Lottin : Rudy, aide-soignant
  • David Ayala : Bruno, fils de Marie
  • Juliette Gasquet : Anna, petite-fille de Marie
  • Henock Cortes : Yago
  • Gabin Visona : Diego
  • Brigitte Aubry : Simone
  • Fanny Outeiro Da Costa : la médecine
  • Jeanne Arènes : la banquière
  • Nicolas Lumbreras : le fossoyeur
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4

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Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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