Mia Madre, un film de Nanni Moretti : critique

Nanni Moretti était de retour à Cannes cette année en compétition officielle avec Mia Madre et ce, quatre ans après Habemus Papam. Le réalisateur mêle ici deux thèmes qui lui sont chers : le cinéma et le deuil, tout cela entremêlé entre fiction et réalité, entre humour et drame.

Synopsis : Margherita est une réalisatrice en plein tournage d’un film dont le rôle principal est tenu par un célèbre acteur américain. À ses questionnements d’artiste engagée, se mêlent des angoisses d’ordre privé : sa mère est à l’hôpital, sa fille en pleine crise d’adolescence. Et son frère, quant à lui, se montre comme toujours irréprochable… Margherita parviendra-t-elle à se sentir à la hauteur, dans son travail comme dans sa famille ?

Tout sur ma mère 

Un film émouvant récompensé par le prix du jury œcuménique au 68e festival de Cannes. Ce prix, très solennel, a notamment souligné la dimension émotionnelle de l’oeuvre du maître italien, distingué à Cannes d’une palme d’or pour son drame familial La Chambre du fils (2001). Mia Madre a ainsi été reconnu « pour sa maîtrise et son exploration fine et élégante, imprégnée d’humour, de thèmes essentiels dont les différents deuils auxquels la vie nous confronte », a déclaré le jury œcuménique. L’oeuvre est en effet d’une grande sensibilité et d’une belle justesse émotionnelle dans les liens qui unissent une vieille femme au seuil de sa vie et deux générations de femmes, Margherita, personnage central, et sa jeune fille à laquelle la grand-mère transmet tout un héritage intellectuel (elle l’aide à apprendre le latin et peu à peu le goût de la jeune fille pour cette « langue morte » s’affine). Pourtant, à côté de ça, Nanni Moretti, qui se met en scène dans son personnage éponyme, Giovanni, parle aussi de son propre deuil, puisque le réalisateur a perdu récemment sa propre mère. Mais il parle aussi de cinéma et des acteurs, avec le même humour cinglant que dans ses films les plus politiques.

Un portrait croisé de femme et de cinéaste 

En fait, plus qu’avec son propre rôle de frère, Nanni Moretti se met en scène à travers un alter-ego féminin, celui d’une réalisatrice en plein bilan, Margherita, incarnée d’ailleurs par l’actrice Margherita Buy. L’autofiction est une des clef majeur de l’oeuvre de Moretti, qui avec des films comme Journal intime, se pose comme l’un des premiers réalisateurs à avoir porté ce genre très personnel du côté du cinéma. Un genre qui se révèle aussi hautement universel dans le cas de Moretti. En quoi ce personnage féminin lui ressemble-t-il vraiment ? C’est un être souvent en proie au doute, qui râle doucement, empoigne un tournage de manière quasi obsessionnelle. Quand Nanni Moretti fait dire en substance à Margherita (face à des acteurs incrédules) « tu dois jouer ton personnage avec conviction, mais tout en étant à côté, comme un acteur qui joue un personnage », il y a quelque chose d’un plaidoyer, d’une note d’intention. Etre à la fois dans la fiction et dans la destruction de celle-ci « regardez, je suis en train de faire un film, je joue dedans, je suis moi sans être moi », voilà ce que semble dire Moretti à chaque instant. Mais surtout Mia Madre a été écrit dans « l’urgence » de figer la perte de sa mère par un réalisateur épris d’art, du besoin de mettre en scène l’intime. Le film qu’elle est en train de faire parle d’ouvriers en révolte contre des licenciements, à fortiori le film de Moretti parle d’engagement, de désengagement et de la confrontation entre une vie privée devenue chaotique et un travail traversé par une tornade.

Oscillant entre des visites à l’hôpital, pour voir sa mère, et ses journées de tournage, la vie de Margherita ne s’arrête plus et ses angoisses envahissent de plus en plus la vie de la réalisatrice et déséquilibre la vie de ceux qui l’entourent. Elle veut prendre tout l’espace, mais est pourtant confronter à des douleurs, des personnages hauts en couleurs et un frère quasi irréprochable, très discret, incarné par un très sobre Nanni Moretti. Le rôle fort, le rôle le plus « dérangeant », elle varie de la douceur à l’exaspération, c’est donc cette femme qui le tient. Presque noyée jusqu’au cou, son appartement subit un dégât des eaux, Margherita formule des demandes de plus en plus improbables, s’acharne. Cela donne lieu à des scènes délicieuses, comme celle d’un tournage d’une séquence interminable au volant d’une voiture. John Turturo apporte ainsi une dimension burlesque au film, en incarnant un comédien américain qui ne sait pas retenir une seule ligne de texte. Il emmène souvent Margherita au bord de la crise de nerfs.

Une oeuvre simple et sensible, non dénuée d’humour

Le film est aussi une déambulation presque en rêve dans les rues, celle de la mère ou encore celle de Margherita qui s’extirpe d’un cinéma (où est projeté Les ailes du désir de Wenders) pour rencontrer dans une interminable file des visages connus qui la confronte à elle-même par leurs discours. Le film est un véritable torrent d’émotions tant il fait de l’appartement de la mère, formidablement incarnée, un lieu de mémoire, de consécration de la culture, un lieu où toute une vie défile en quelques plans aériens. On y sent toute la puissance d’un lieu chargé d’Histoire(s). Cherchant à atteindre dans cette partie intime du film, une pureté du sentiment, comme celle qu’il avait déjà trouvé dans La Chambre du fils, Moretti parvient à rendre ce drame du deuil et de la fin de vie totalement universel. S’il se met en scène à travers cette histoire, il a aussi choisi d’être lui-même en retrait dans le film. C’est une merveilleuse idée puisqu’à travers cela il est parvenu à mettre sur le devant de la scène deux magnifiques actrices, à écrire deux superbes portraits de femmes. Ce qu’il raconte ici est personnel, bien entendu, mais est traité sans volonté de se mettre en lumière, mais plutôt de parler de la disparition, de l’oubli et de la persistance d’un être dans les vies de ses proches. Les souvenirs sont une pierre angulaire, la fois en l’avenir un trait d’horizon, ils cimentent le film, qui n’oublie jamais d’être drôle et traite de tous les thèmes cités sans fausse note. Nanni Moretti est un véritable funambule de l’autofiction, quelque chose d’un homme modeste qui fait naître les larmes avec la simplicité d’un regard sur la vie qui s’en va et sur celle qui continue, aussi absurde et déboussolée soit-elle.

Mia MadreBande-annonce 

Fiche technique – Mia Madre

Réalisation : Nanni Moretti
Scénario : Nanni Moretti, Francesco Piccolo, Valia Santella
Interprètes : Margherita Buy, Nanni Moretti, John Turturro, Beatrice Mancini
Date de sortie : 23 décembre 2015
Distributeur : Le Pacte

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.