Madame Hyde, l’éducation vue au travers de l’univers délirant de Serge Bozon

En s’amusant avec la figure de Dr Jekyll et Mr Hyde, Serge Bozon marque son retour avec une nouvelle comédie complètement absurde. Derrière les blagues cependant, Madame Hyde s’avère être un film très touchant sur l’éducation au travers d’une relation professeur/élève.

madame-hyde-serge-bozon-isabelle-huppertLa banlieue. L’éducation. À première vue, on se trouve dans les sentiers balisés du bon petit drame français. Sauf qu’on est ici chez Serge Bozon, et que forcément si on a déjà vu des œuvres du bonhomme, on sait très bien qu’on va assister à quelques chose de spécial. Déjà, le titre met bien sur la voie. Madame Hyde est une variation autour de l’une des nouvelles fantastiques les plus reconnues de la littérature anglophone, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde de Robert Louis Stevenson. Tout le monde connait évidemment l’histoire de ce scientifique se transformant en un être monstrueux. Une figure victorienne qui aura inspiré un nombre incalculable de films d’horreur du cinéma muet jusqu’à l’essai peu fructueux de Dark Universe entrepris par la Warner. Chez Serge Bozon, Docteur Jekyll est en fait le professeur Marie Géquil, professeur de physique très timide dans un lycée technique de banlieue. Forcément, la pauvre Isabelle Huppert n’en mène pas large face à ses élèves et connait d’importants soucis de pédagogie. Tout cela va changer une nuit, lorsqu’au cours d’une expérience, elle se fait foudroyer et va se retrouver métamorphosée.

Le personnage de Mister Hyde a toujours été une personnification de la part d’ombre qui est tapis dans chaque être humain et qui finit par prendre l’ascendant, se livrant alors à des pulsions jusqu’ici refrénées. Dans Madame Hyde, le sujet n’est pas du tout le même. Ce qui intéresse particulièrement Serge Bozon est ce changement radical de personnalité. Dès les premiers instants du film, le personnage d’Isabelle Huppert apparaît comme faible. Elle a du mal à s’imposer, se fait mener en bateau par ses élèves, se laisse attendrir par Malik, un élève perturbateur, et surtout, n’arrive pas à transmettre son savoir. Une fois sa « transformation » effectuée, le personnage change du tout au tout. Elle développe alors des méthodes pédagogiques assez inhabituelles, gagne  rapidement le respect du staff de l’école, et notamment du principal campé par un Romain Duris dans un contre-emploi hilarant. Elle arrive à mettre en œuvre des projets pour sa classe et surtout commence à créer un lien spécial avec Malik.

Parce que le sujet principal de Madame Hyde, c’est bien évidemment l’éducation. À la manière d’un Good Will Hunting passé à la moulinette du burlesque de Bruno Dumont, Madame Hyde met en avant une relation particulière entre un enseignant et un élève. En plaçant son histoire dans un lycée de banlieue, Serge Bozon qui a un passé de professeur sait très bien dans quel milieu il met les pieds. La difficulté de l’enseignement dans des zones prioritaires est un fait connu, et elle s’exprime bien évidemment des deux côtés. D’une part des élèves qui pensent ne pas être dans leur élément, pensant que l’école n’est pas faite pour eux et de l’autre des professeurs ayant du mal à communiquer leur savoir, souffrant d’un manque de pédagogie qui peut être dû à un manque d’expériences (ce qui aboutit à une blague particulièrement savoureuse du personnage de José Garcia). C’est ce que montre dès le départ Serge Bozon. Les deux délégués de la classe se plaignant de l’inefficacité de leur professeur pour leur donner envie de d’apprendre. De l’autre, Madame Géquil a du mal à garder la main mise sur une classe qui se dissipe très facilement, lui en faisant voir de toutes les couleurs.

La transformation ne va pas donc pas s’opérer uniquement du côté de la professeur mais également de Malik, jeune élève handicapé rêvant devant les joutes de rap des habitants de la cité.  Au contact de la nouvelle Madame Géquil, Malik va développer une nouvelle vision de l’éducation. Il va apprendre à mettre en place une certaine réflexion, et va s’épanouir au sein du labo de Madame Géquil. Il va comme il le dit lui-même, s’ouvrir à un nouveau monde. Une sorte de relation mentor/disciple naît alors. Ce discours sur l’éducation s’avère au final très touchant et d’une certaine justesse. Bozon arrive à capter avec sincérité les problèmes inhérents à ce genre de cas. Bien évidemment, il fait également passer son message au travers de son humour souvent incongru, pouvant déstabiliser. Les dialogues regorgent alors de petites pépites à l’humour parfois très mordant, comme la ligne du proviseur faisant référence aux nombreuses dépressions dans l’équipe.

Et puis bien sûr, il y a quand même ce fantastique qui émerge par moment de façon inattendue, surtout cette première apparition de cette Isabelle Huppert en feu, avec cet effet d’inversion chromatique. Certainement le moment où Bozon se rapproche le plus d’une certaine horreur développée par la nouvelle de Stevenson. Pour revenir d’ailleurs à la nouvelle de Stevenson, il est intéressant d’observer que le décalage comique du film se transmet également par le fait que chaque acteur joue un peu son Hyde. On a bien sûr Isabelle Huppert, habituée à des personnages dominants qui se retrouve ici dans une position de soumise. Romain Duris, qu’on aura jamais connu aussi drôle, avec ses costumes bariolés à la Lagaf et sa mèche, et à l’inverse, José Garcia beaucoup plus dans la retenue et apportant quant à lui une touche un peu plus mélancolique à l’histoire. Toutes ces petites trouvailles font de Madame Hyde, une œuvre des plus singulières. Serge Bozon dose à merveille son côté complètement décalé avec une certaine poésie, l’occasion d’offrir un film politique tout en travaillant son univers délirant.

Madame Hyde – Bande Annonce

Madame Hyde – Fiche Technique

Réalisation : Serge Bozon
Scénario : Serge Bozon et Axelle Ropert d’après l’oeuvre de Robert Louis Stevenson
Interprétation : Isabelle Huppert, Romain Duris, José Garcia, Adda Senani
Directeur de la photographie : Céline Bozon
Musique : Benjamin Esdraffo
Producteur(s) : David Thion, Phillipe Martin
Société de production : Les Films Pelléas, Arte France Cinema
Distributeur : Haut et Court
Durée : 95 minutes
Genre : comédie, fantastique
Date de sortie : 28 mars 2018

France – 2018

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