Les animaux fantastiques, Les crimes de Grindelwald de David Yates : usine à gaz (de France)

Comme toujours avec ce genre de saga, dire que cet épisode était attendu tient de l’euphémisme. L’univers d’Harry Potter (rebaptisé récemment « wizarding world ») dispose toujours d’une fanbase plutôt active, et la récente ressortie des premiers films au cinéma prouve que les aventures du jeune sorcier passionnent toujours autant les foules. Mais plus encore, Les crimes de Grindelwald se devait de prouver plusieurs choses : la viabilité d’un univers étendu, après un premier film qui n’a pas convaincu tout le monde, la confirmation d’un talent de scénariste de J.K Rowling, et l’éventuel retour en grâce de Johnny Depp, empêtré dans une flopée d’affaires douteuses ayant écorné son image publique. C’est beaucoup pour un seul film, même pour un blockbuster à deux cent millions de dollars. Et malheureusement, le degré d’attente est proportionnel à la déception devant ce deuxième épisode d’une pentalogie annoncée.

La promotion, devenue subitement très agressive ces derniers mois, aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Warner semble avoir trouvé en J.K Rowling la poule aux œufs d’or capable de combler le gouffre financier laissé par l’échec de Justice League, et, comme à son habitude, semble bien décidé à transformer l’univers de l’auteure britannique en une saga rentable comme les autres.

Nous quittons donc les États-Unis des années vingt pour le Paris des années folles, où s’est réfugié un Grindelwald fraîchement évadé au cours d’une séquence en diligence montée à la truelle. Ceux, le public français par exemple, qui espérait au moins que Rowling travestisse joyeusement la ville lumière avec l’imagination qui fait sa marque de fabrique peuvent déjà rebrousser chemin. Quelques boulevards haussmanniens numériques, un autre ministère de la magie et un chemin de traverse moins animé que son homologue britannique composent la capitale française vue par l’auteure. Le cimetière du Père Lachaise est réduit à un caveau et tout ce que l’on apprendra, c’est que les sorciers et sorcières françaises ne déconnent pas avec les archives. Pas de musée du Louvre, pas de catacombes, et surtout très peu de personnages français, à part Nicolas Flamel, qui planque sa pierre philosophale dans un simple placard.

Pour cet épisode, Rowling semble donc avoir mis de côté son envie de développer un univers riche pour se concentrer sur une intrigue forte en rebondissement. Ce qui permet de se rendre compte, même en tant que fan, que la romancière n’est peut être pas si douée que ça lorsqu’il s’agit d’articuler un récit cohérent. Le retour d’anciens personnages semble un peu forcé (Jacob, Queenie et Tina), tandis que d’autres viennent s’ajouter à une liste déjà bien longue. Certes Leta Lestrange était attendue, de même que Dumbledore. Mais Yusuf Kama, Nagini et Thésée souffrent d’être les personnages de trop. Les deux derniers n’apportent strictement rien à l’ensemble, tandis que le premier se débat dans une intrigue rocambolesque autour de Leta Lestrange, Creedance et du naufrage du Titanic, à base d’une prophétie sortie de nulle part, qui se révélera n’être qu’un écran de fumée pour un twist final outrancièrement grossier.

De la part d’une romancière qui ne cesse de crier son amour pour le polar, un tel amateurisme dans la gestion du suspens laisse pantois. Peut-être aurait-elle dû réviser un peu son Hitchcock, et apprendre la différence entre suspens et surprise, car en l’état, son scénario donne l’impression de nous obliger à regarder dans une direction pour finalement partir subitement dans une autre. Ainsi les clins d’œil forcés à la mythologie de la saga se multiplient, mais l’histoire qui nous était vendue (l’ascension d’un nouveau méchant) tarde un peu trop.

Et là encore, la déception est de taille. Voldemort n’était peut être pas le plus grand méchant de l’histoire de la littérature, mais au moins il était cohérent. Son prédécesseur apparaît successivement blasé, cynique, romantique, calme, et, en deux plans trois mouvements devient, sadique et cruel, avant de revenir à son spleen de départ. Même si Rowling essaye de nous faire le coup du discours final et sa dose de « et s’il avait raison dans le fond… », les codes du film hollywoodien sont gravés dans le marbre. Dès l’introduction, Grindelwald est présenté comme un meurtrier, ce qui empêche d’entrée de jeu d’éprouver une once de sympathie envers lui. Il aurait été plus judicieux de laisser planer une sorte d’ambiguïté, mais l’auteure semble tellement obsédée par son anti-trumpisme, qu’elle préfère précipiter les choses, et enfonce encore une fois les portes ouvertes du proto-nazisme, au lieu de chercher ailleurs les possibles origines du mal, comme par exemple de bonnes intentions poussées vers un extrême difficilement défendable. Dommage pour Johnny Depp qui s’en tire tout de même avec les honneurs en jouant une partition particulièrement bancale.

Ainsi les thèmes esquissés dans le premier (la peur du terrorisme, la radicalisation de la jeunesse, le basculement des gouvernements dans le totalitarisme) sont soit recyclés sur le même ton, sans aucun approfondissement, soit remplacés par d’autres qui semblent hors de propos. Par exemple cette évocation pudique du viol qui semble n’être présente que pour être « dans le coup » après les vagues « metoo » et « balance ton porc ». Tout cela dans le seul but de donner à ces Crimes de Grindelwald l’illusion d’une maturité, d’une conscience des problèmes de ce monde questionnés au sein même d’un film grand public. Encore faudrait-il traiter ces sujets d’importance autrement que par le détour d’une péripétie dans une sous-intrigue de peu d’importance dans un univers vaste de plus en plus dédié à la vente de produits dérivés (enfin pas sûr que la baguette du père Lestrange se vende bien après un coup pareil).

Peut être que l’on attendait trop des Crimes de Grindelwald et que notre amour pour la saga nous a temporairement fait oublier les logiques de studios. Il est également possible que Rowling ait un plan global dont nous n’avons pas encore saisi tous les tenants et aboutissants, ce qui serait une bonne surprise. Seulement, les livres avaient au moins la décence d’avoir une intrigue propre, en plus de l’histoire globale, ce qui limitait un peu la frustration. Ce film-ci, malgré quelques jolis moments (comme un retour à Poudlard) donne trop l’impression d’avoir été pensé comme un simple épisode d’une série de luxe, effectuant une transition vers un avenir plus qu’incertain, dans l’unique but de mettre en place un méchant dont le seul crime répréhensible est l’invention de la vapoteuse…

Les Crimes de Grindelwald – Bande-annonce

Les Crimes de Grindelwald – Fiche technique

Réalisation : David Yates
Scénario : J.K Rowling
Cast : Eddie Redmayne, Zoe Kravitz, Judd Law, Johnny Depp, Dan Fogler, Katherine Waterson, Ezra Miller…
Décor : Anna Pincock
Costumes : Colleen Atwood
Montage : Mark Day
Musique originale : James Newton Howard
Producteur : David Heyman, Steven Kloves, J.K Rowling, Lionel Wigram
Production : Heyday Film, Warner Bros.
Distribution : Warner Bros.
Genre : Fantaisie
Durée : 2h24

États-Unis – 2018

Note des lecteurs1 Note
2.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.