Kings ou l’anti-Mustang de Deniz Gamze Ergüven

Après le puissant Mustang, Denis Gumze Ergüven persiste et signe dans l’intime en confrontant une mère de famille  à l’enfer des émeutes de 1992 post-Rodney King ayant embrasé la Californie. Manque de pot, à ne soigner ni le contexte, ni la famille qui est plongée dedans, la réalisatrice franco-turque échoue sur (presque) tous les tableaux avec Kings.

Propulsée sur le devant de la scène après le choc Mustang, c’est peu dire qu’on attendait Deniz Gamze Ergüven au tournant. Et encore plus quand on a su qu’elle n’avait pas hésité à traverser l’Atlantique, direction les États-Unis pour y filmer, à l’instar de sa consœur Kathryn Bigelow (Detroit), les conséquences d’une émeute raciale d’envergure sur les populations avoisinantes. Ces émeutes, ce furent celles ayant embrasé la Californie en Avril 1992, après qu’un grand jury avait finalement acquitté les officiers de police ayant agressé Rodney King. Une décision contestée qui avait transformé la Cité des Anges en une zone de guerre, où, au pic des émeutes, on aura enregistré la mort de 55 personnes, la blessure de quelques 2500 autres et des dégâts s’estimant à près de 800 millions de dollars. Un milieu pour le moins chaotique dans lequel la réalisatrice, fidèle au crédo érigé dans Mustang, va plonger une mère de famille (Halle Berry), bien décidée à protéger les siens, aux cotés d’un voisin étrange (Daniel Craig). Une intention louable et pas qu’un peu, mais qui peine à s’imprimer sur l’écran, la faute à une relative paresse de la part de la réalisatrice franco-turque.

Entre contexte et personnage, il faut choisir

Avec un sujet pareil, véritable reflet des dérives ségrégationnistes de l’Amérique, le regard d’une personne étrangère aux évènements était plus que souhaité. D’une telle manière, on pouvait éviter le pensum/biopic fade, et davantage coller aux principales victimes de ces émeutes : les populations civiles. C’est à n’en pas douter ce qu’a dû penser Ergüven lors de la rédaction de son script, à savoir confronter de manière abrupte le chaos et l’intimité, pour en dégager un flot de sentiments difficile à feindre. Un cri en quelque sorte. Mais si Mustang se voulait le cri du cœur de sa réalisatrice, Kings semble n’être qu’une gigantesque cacophonie inaudible, la faute à un manque de précision de sa part. En cause, sa volonté de mettre l’accent d’abord sur le contexte plutôt que sur les personnes qui vont le vivre. Ainsi, le montage – passablement raté- s’évertuant à montrer la tension en train de monter, on assiste pantois à la plongée dans le chaos d’une famille dont on se fiche éperdument. Ce choix artistique, discutable, occulte totalement l’empathie qu’on pourrait développer vis à vis de cette famille qui semble de la même sorte plus être unie comme symbole (tous sont noirs et le personnage de Daniel Craig – un blanc- est là pour montrer qu’il existe des gens biens) que par vraie nécessité. Cela a pour conséquence de déployer sur le film un sentiment d’inachevé, de grossier, lequel est d’autant plus frustrant qu’il est sans cesse contrebalancé par des petites fulgurances.

Un film non dénué de fulgurances. 

Ce qui est d’autant plus dommage, tant le film est traversé par endroits de quelques fulgurances bien senties. A l’instar de Detroit, Ergüven sait filmer des moments de tensions en plein chaos, sait distiller une ambiance oppressante. Malheureusement, ce don qu’on aurait aimé voir exploité davantage se retrouve utilisé parfois n’importe comment, si bien qu’on ne peut que ronger son frein devant le film, tant il semble regorger d’une richesse qu’on entrevoit que de manière fugace. On pourra aussi noter la partition musicale lancinante de Nick Cave et Warren Ellis, ou la performance magnétique de Daniel Craig, qui arrive sans peine à incarner ce voisin alcoolique et exubérant qui va pourtant aider la mère de famille campée par Halle Berry. Autant d’éléments ici qui rappellent constamment ce qu’aurait pu être le film si la réalisatrice avait peaufiné son scénario et su l’élever au-delà d’une romance plan-plan telle que la bande-annonce ou les nombreuses interviews ne le laissait présager. Une belle déception donc…

On sent encore une fois un fort désir de cinéma dans Kings. Dommage que Denis Gamze Ergüven n’ait pas su canaliser l’énergie qui l’habite au profit d’un angle plus précis sur l’affaire Rodney King. Ça lui aurait sans doute éviter de délivrer cet essai vain et clairement inabouti sur l’un des faits divers les plus retentissants des Etats-Unis.  

Kings : Bande-annonce

Synopsis : En 1992, dans le quartier de South Central à Los Angeles, une mère de famille va trouver de l’aide auprès d’un homme vivant reclus, alors qu’éclatent de terribles émeutes suite au verdict de l’affaire Rodney King

Kings : Fiche Technique

Réalisation et scénario : Deniz Gamze Ergüven
Interprètes : Daniel Craig, Halle Berry, Lamar Johnson, Rachel Wilson…
Script : Ludivine Doazan
Direction artistique : Céline Diano
Décors : Nancy Niksic
Costumes : Mairi Chisholm
Casting : Heidi Levitt
Direction d’acteur : Suzanne Marrot
Photographie : David Chizallet
Son : Pierre Mertens
Montage : Mathilde Van de Moortel
Musique : Nick Cave et Warren Ellis
Production : Charles Gillibert
Co-production : Geneviève Lemal
Production exécutive : Wei Han, Yee Yoo Chang, Celine Rattray, Trudie Styler, Charlotte Ubben, Olivier Gauriat
Sociétés de production : CG Cinéma, Ad Vitam, France 2 Cinéma, Scope Pictures, Suffragettes
Sociétés de distribution : Ad Vitam (France), Fabula Films (Turquie), Imagine Film Distribution (Belgique), The Orchard (États-Unis)
Budget : 10 millions d’euros3
Genre : drame, thriller
Durée : 92 minutes
Dates de sortie : 11 Avril 2018

États-Unis – 2017

 

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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