Corniche Kennedy, un film de Dominique Cabrera : critique

Du haut de la Corniche Kennedy, le ciel et la mer se confondent dans un même bleu. Est-ce qu’on plonge, est-ce qu’on vole ? Peu importe pourvu qu’on ait l’ivresse.

Synopsis : Corniche Kennedy. Dans le bleu de la Méditerranée, au pied des luxueuses villas, les minots de Marseille défient les lois de la gravité. Marco, Mehdi, Franck, Mélissa, Hamza, Mamaa, Julie : filles et garçons plongent, s’envolent, prennent des risques pour vivre plus fort. Suzanne les dévore des yeux depuis sa villa chic. Leurs corps libres, leurs excès. Elle veut en être. Elle va en être.

Vertigo

Le titre d’une œuvre peut parfois être très sibyllin et d’autres fois s’imposer comme l’évidence même. Dominique Cabrera fait d’emblée les présentations : la corniche Kennedy à Marseille, c’est d’abord une route qui dévore égoïstement une bonne partie de l’espace. Acculés entre les voitures et le muret délimitant l’étroite promenade, on saute très vite la barrière pour rejoindre ceux qui plongent depuis l’éperon rocheux en quête de vertige et de sensations fortes. Un petit groupe, composé d’adolescents gouailleurs, audacieux pour certains, inconscients pour d’autres ; la caméra va les suivre et ne plus les lâcher. Corniche Kennedy est adapté du roman éponyme de Maylis de Kerangal, ce n’est cependant pas suivant les règles de l’adaptation qu’il faudra aborder cet article qui ne se concentrera que sur le film seul.

Dominique Cabrera, dès ses premiers films, a cherché à donner la parole à ses personnages en évitant les stéréotypes et les idées toutes faites. Que ce soit dans Chronique d’une banlieue ordinaire (1992) ou dans le Lait de la tendresse humaine (2001), elle tend à rendre avec le plus de justesse possible la complexité d’une situation, en faisant montre d’une grande empathie pour ses héros. Engagés, ses films le sont incontestablement : par les images qu’elle tourne, Cabrera fait acte de visibilité pour tous ceux qui sont si souvent dépeints de manière unilatérale, réduits au cliché sans épaisseur. Corniche Kennedy emprunte le même chemin que ses films précédents. Les acteurs qui interprètent les différents membres de la bande de plongeurs téméraires tournent tous pour la première fois, se sont en revanche bien eux que l’on voit sauter à l’écran, pas de doublure, ce genre de cascades fait partie du quotidien. Si l’histoire peut sembler de prime abord n’être qu’un regard porté sur une antédiluvienne lutte des classes – Suzanne habite les beaux quartiers, Marco, Mehdi et les autres viennent de la cité – la cinéaste donne à voir les choses avec beaucoup de nuances. Les appartenances recoupent de multiples facteurs, sociaux, économiques, religieux ou ethniques. C’est en se tenant à l’intersection de toutes ces causes que le film de Cabrera trouve toute sa justesse. Le personnage qui incarne le mieux ces questionnements c’est celui d’Awa, la capitaine de la brigade des stups de Marseille interprétée par Aïssa Maïga. Elle est noire et travaille pour la police, une incompatibilité totale aux yeux de certains, une trahison. Elle tranche avec fermeté « Je ne suis pas noire, je suis flic ». Ne pas se définir par ce que l’on est mais par ce que l’on fait, se faisant on sort du déterminisme qu’on voudrait nous imposer. Mais il y a quelque chose du reniement d’une part de soi que de ne mettre en avant qu’un seul état de cette double réalité. Awa est flic et noire. Faire partie d’une communauté quelle qu’elle soit, c’est se soumettre à des choix stricts ou prendre le risque de se faire rappeler à l’ordre si on sort des chemins balisés. Appartenir à un groupe implique que l’on fréquente aussi les lieux qui nous sont assignés. La mise en scène joue beaucoup sur cette notion de territoire. Marseille apparaît dès les premiers plans comme une ville morcelée par la route qui tranche et isole. Les nageurs fortunés fréquentent le Cercle, sorte de complexe aquatique privé, perché sur un promontoire rocheux et dominant la baie. Pour les autres, ce sera la plage et les calanques. « T’es chez nous ici » dit l’un des garçons de la bande à Suzanne quand celle-ci veut leur imposer sa présence. Le mélange n’est pas chose aisée mais il n’en est pas impossible pour autant.

Suzanne regarde depuis le jardin de sa villa la bande de copains se jeter à l’eau. C’est à travers une vidéo faite avec son smartphone que l’on accède à son point de vue. Images volées, un instant de la vie des autres qu’elle capte, qu’elle veut faire sienne. La question des différents régimes d’images irrigue tout le film. L’image c’est celle que l’on veut donner de soi en sautant depuis la corniche, en défiant la hauteur, en luttant contre le vertige pour impressionner les autres, l’image qui témoigne de l’exploit. Mais cette reconnaissance est parfois à double tranchant car à la reconnaissance des pairs s’ajoute parfois celle, insoupçonnée, des inconnus qui vous traquent. Suzanne fait les frais de cette image censurée, elle ne fait pas partie du groupe, les images qu’elle a dérobées ne lui appartiennent pas. Elle se verra sommer de les rendre. Le premier contact est rude, le groupe a l’avantage sur l’individu, on interpelle la jeune fille, on la bouscule, la méfiance est palpable. Si la confiance est un don rare, c’est parce qu’au-delà de Suzanne d’autres yeux observent : les stups ne sont jamais bien loin. Cette sous-intrigue de polar – dont la bande son jazzy très cuivrée est imprégnée – a déjà été utilisée de nombreuses fois pour apporter l’élément de tension nécessaire au développement et à la résolution de l’histoire. De ce cliché éculé, Cabrera parvient à tirer quelque chose. En faisant des policiers une présence plutôt lointaine dont l’intervention est limitée et qui, hormis la capitaine, ne comporte pas d’autre figure marquante. La réalisatrice évite de trop s’appesantir sur les généralités habituelles. Toute l’action est concentrée sur les jeunes acteurs et plus spécifiquement sur le trio principal. La cinéaste aime ses protagonistes qu’elle filme au plus près et qu’elle magnifie souvent.

Avec Corniche Kennedy, Dominique Cabrera prouve une fois de plus son habileté à traiter de sujets de société fortement contemporains en s’attachant à des personnages complexes. La grande force de ses portraits, c’est qu’ils ne sont ni misérabilistes ni complaisants mais plein de nuances, métissés, à l’image de Mehdi, interprété par Alain Demaria, cheveux blonds et lèvres charnues qui refuse qu’on le catégorise, sans doute le plus beau personnage du film.

Corniche Kennedy : Bande annonce

Corniche Kennedy : fiche technique

Réalisatrice : Dominique Cabrera
Scénario : Dominique Cabrera
D’après l’œuvre éponyme de Maylis de Kerangal
Interprétation : Lola Créton (Suzanne), Kamel Kadri (Marco), Alain Demaria (Mehdi), Aïssa Maïga (Awa), Hamza Baggour (Hamza), Mama Bouras (Mama), Franck Cavanna (Franck), Mélissa Gulibert (Mélissa), Linda Lassoued (Linda), Julie Lavocat (Julie)
Musique : Béatrice Thiriet, Kamel Kadri
Image : Isabelle Razavet
Montage : Sophie Brunet
Producteurs : Gaëlle Bayssière
Distribution : Jour 2 fête
Récompenses : De la page à l’image – Festival du film du Croisic 2016 – Prix Claude Chabrol
Durée : 94 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 18 janvier 2017
France – 2017

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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