Connemara : le territoire des émotions

Avec Connemara, Alex Lutz signe une adaptation cinématographique sensible et nuancée du roman de Nicolas Mathieu. Pour la première fois, il ne joue pas dans son propre film, préférant se consacrer entièrement à la réalisation. Il explore les failles intimes et les tensions sociales à travers une romance improbable, portée par une Mélanie Thierry bouleversante. Un film qui interroge les choix de vie, les retrouvailles et les illusions du passé.

D’abord homme de théâtre, puis acteur de télévision et de cinéma, plus récemment réalisateur, Alex Lutz nous propose avec Connemara son premier long-métrage dans lequel il ne joue pas. Il adapte au cinéma, avec une certaine gourmandise mais aussi une grande finesse, l’univers sociologique populaire et l’art unique d’exprimer les émotions de Nicolas Mathieu dans son roman éponyme (il avait échoué à obtenir les droits de Leurs enfants après eux, du même auteur). Le réalisateur délivre une vision complexe et sans concession des relations humaines, sentimentales et de la famille, en mettant au centre une romance irrésistible mais improbable, à l’instar de son très bon dernier film Une nuit.

Le film adopte résolument le point de vue d’Hélène, cette quadragénaire surdouée et investie totalement dans sa réussite, d’origine modeste, à un moment très délicat de sa vie tant sur le plan professionnel que personnel. Victime d’un grave burn-out, elle revient s’installer sur ses terres natales d’Épinal, recouvrant vite un semblant de stabilité. Mais elle y retrouve par hasard Christophe, cet amour de jeunesse, flamboyant hockeyeur, qui a fait sa vie sur place, suivant une voie bien différente et ordinaire. Peut-on ainsi, plus de vingt ans après, (re)vivre une histoire d’amour alors que chacun a fait sa vie avec conjoint et enfants, dans des univers si différents qui s’affrontent désormais ? Un scénario certes assez simple, mais qui permet de poser les questions essentielles de la vie et de se demander si l’on peut, à un moment donné, se permettre de rejouer sa vie.

La comparaison est tentante avec le film Partir un jour d’Amélie Bonnin ; malgré une certaine similitude thématique, et la présence du même acteur principal, Bastien Bouillon, c’est en réalité un « faux ami », tant sur la forme que sur le fond. Alex Lutz aborde avec davantage de profondeur et de réalité les sentiments troubles et compliqués d’Hélène et de Christophe, et traite avec justesse les relations difficiles avec leurs familles respectives : leurs conjoints et enfants, mais aussi leurs parents, avec lesquels ils peuvent mettre en perspective leur amour naissant.

La mise en scène est d’emblée compliquée, avec des décalages plans/dialogues et des flashbacks incessants, sous la forme de sursauts donnant une impression de flou qui, heureusement, ne dure pas ; une bande-son très à propos nous fait patienter le temps que les choses se stabilisent, lorsque les deux anciens/nouveaux amants se rencontrent. Et avec du recul, on se rend compte que cette phase initiale correspond en fait à l’état mental erratique d’Hélène. Les séances avec le psy et sa demande d’introspection en sont le meilleur témoin. L’interprétation magistrale de Mélanie Thierry dans le rôle d’Hélène, sans doute le meilleur de sa carrière d’actrice déjà prolifique, rend cette approche finalement très crédible. Ainsi vont ses interrogations et ses doutes sur son passé (en témoignent les échanges sans complaisance avec sa mère inquiète, jouée par une étonnante Clémentine Célarié), son présent illuminé par Christophe, et son avenir incertain, d’autant que ses enfants et son mari la ramènent au réel. C’est la bascule d’un inconnu subi par sa maladie vers un inconnu apparemment choisi, mais en fait le fruit d’un hasard d’abord trop beau, puis vite angoissant.

Dans le rôle de Christophe, Bastien Bouillon est solide, mais plus linéaire et fort dans la conduite de sa vie et l’expression de ses sentiments. C’est un homme installé, qui sait gérer avec efficacité la séparation d’avec sa femme qui s’éloigne, la garde alternée de son fils, et surtout l’accompagnement de son père en début d’Alzheimer (Jacques Gamblin est troublant dans ce rôle). Bref, il assure, mais quelle place pour Hélène dans tout ça ?

Les scènes d’amour et de sexe dans cet hôtel sordide sont particulièrement bien filmées, sans être surjouées, dans une ambiance très réaliste, avec cette gêne de se retrouver là comme des amants imposteurs, chair contre chair, cœur contre cœur. Cela éclaire d’une lumière sans fard leur relation, propice à réfléchir à sa vérité crue et aux perspectives que cela leur offre.

Alex Lutz restitue avec sensibilité les incertitudes implacables de la vraie vie, ainsi que les questions sans réponse ni justification, la fragilité des sentiments et de l’amour, le sens donné aux attitudes et aux gestes, reprenant parfaitement à son compte l’univers de Nicolas Mathieu.

Entre rêves d’ailleurs et illusions d’un retour vers le futur, peut-on revenir en arrière et écrire une histoire différente ? C’est l’histoire d’un décalage saisissant entre réalité et ce qu’on aurait voulu être qui se déroule sous nos yeux. Alex Lutz nous met sous tension pendant tout le film, car il interpelle nos propres vies, dans un monde où les réseaux sociaux favorisent plus que jamais les retrouvailles avec nos copains d’avant, pour généralement constater avec déception que nos vies respectives nous ont trop transformés.

La chanson de Michel Sardou Les Lacs du Connemara, scandée à la fin du film, témoigne du symbole sociologique puissant voulu par Nicolas Mathieu dans son roman, incarnant le retour aux sources, la nostalgie et le malaise ressenti par Hélène.

Présenté à Cannes Première au Festival de Cannes 2025, Connemara est un film fort dont le visionnage suscite l’émotion du spectateur.

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3.5

Festival

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Bruno Arbaud
Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
Lire aussi ma participation aux articles en commun avec d'autres membres de la rédaction du MagduCiné : https://www.lemagducine.fr/cinema/dossiers/scenes-de-reve-au-cinema-10079550/ https://www.lemagducine.fr/cinema/dossiers/top-films-cinema-2025-redaction-10080520/

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