« Tout Truffaut » : quand Anne Gillain effeuille un héraut de la Nouvelle Vague

« Vingt-trois films pour comprendre l’homme et le cinéaste » : voilà la promesse, sous forme de sous-titre, adressée par Anne Gillain à l’ensemble de ses lecteurs. Pour la concrétiser, elle se livre à un exercice de mise à nu d’une pertinence rare. C’est toute la filmographie de François Truffaut qui se voit détaillée par le menu, unie après un décryptage minutieux par des thèmes ou des procédés communs, liée pour partie par des obsessions aussi tenaces que peut l’être la déconvenue d’un Antoine Doinel ou d’un Guy Montag.

Les films de François Truffaut sont comme des pièces de puzzle qu’Anne Gillain emboîte les unes avec les autres. Dès Les Mistons, qualifié de « maquette de l’œuvre à venir », elle identifie certaines récurrences formelles et thématiques en gestation. En examinant dans l’ordre chronologique les films du héraut de la Nouvelle Vague, l’auteure et universitaire interroge une filmographie renfermant autant d’obsessions que de plans mémoriels, préférant aux séquences démonstratives des jeux subtils sur le langage, le corps, l’espace, le temps, l’objet ou le mouvement. La « création comme cycle », déterminée par trois phases autobiographiques successives – la bâtardise, la gloire, la dépression –, voisine dans ce troisième ouvrage consacré au cinéaste français avec une analyse fine de mises en scène et de séquences-clés.

Dans Les 400 coups par exemple, la bâtardise traumatique de François Truffaut se voit troquée contre un adultère éventé place Clichy. C’est l’occasion pour Anne Gillain de sonder la construction dramatique de la scène, son timing, mais aussi la composition des plans ou le mouvement, voulu inconfortable, des enfants dans l’espace. Plus loin, ce sont la sexualité, l’écriture, les personnages féminins, la figure du père ou les douleurs inhérentes au personnage d’Antoine Doinel qui seront scrutés avec une extrême précision du regard. Quelques chapitres plus tard, on retrouve La Peau douce, son découpage hors norme – 1000 plans, le double d’un film standard –, son récit anti-Jules et Jim ou son évocation d’un adultère attenant au cauchemar. Anne Gillain s’intéresse aux plans d’objets et de mécanismes, décortique une scène se déroulant dans l’intimité d’une chambre à coucher, ainsi que la dichotomie entre le regard du personnage truffaldien et sa mire.

Viennent ensuite Fahrenheit 451 et les parallélismes entre son héros, Guy Montag, et celui des 400 coups. Si la dystopie adaptée de Ray Bradbury se range parmi les grands récits de science-fiction, les deux héros font identiquement face à une crise existentielle soudaine et subissent malgré eux ce qu’ils considèrent comme des règles arbitraires et inextricables. Dans l’hitchcockien La Mariée était en noir, Anne Gillain entrevoit quelques signes annonciateurs de L’Homme qui aimait les femmes, mais étudie surtout les séquences de meurtres, les plans-séquences installant les personnages masculins ou le rôle de la musique. Avec L’Enfant sauvage, on épuise la notion de « binarité obsédante », articulée autour des éléments suivants : enfant/adulte, nature/culture, forêt/maison, arbre/escalier, corps/écriture, mais aussi intime/universel. Est aussi abordé le point cardinal de l’apprentissage du langage, éclairé selon les théories du pédopsychiatre américain Daniel Stern.

Tout Truffaut est sans conteste une somme vertigineuse. Il mêle la critique à la biographie, les fréquences à l’inédit, le versant hitchcockien du cinéma truffaldien à l’influence du « troisième père », à savoir Ernst Lubitsch. La Femme d’à côté y est épinglé comme le film favori d’Anne Gillain, peut-être « le plus parfait », mais l’auteure n’occulte pas pour autant les nombreux niveaux de lecture du Dernier métro ou la mise en abîme à double fond (au moins) de La Nuit américaine – ni, dans ce dernier, les questions liées au rythme, ou le rôle prépondérant des photographies, voire les « liens intimes » avec La Chambre verte, envers lequel l’universitaire se montre prolixe. Elle y décèle en effet « la majesté d’un requiem », mais aussi de nombreux ponts avec le reste de la filmographie de François Truffaut : L’Homme qui aimait les femmes, Les 400 coups, Jules et Jim, La Peau douce ou encore Le Dernier métro. Le propos est si judicieux, l’argumentaire tellement étayé que cet essai en devient presque indispensable à l’appréhension d’un cinéaste dont l’œuvre, foisonnante d’idées et de subtilités, mérite d’être réexaminée ponctuellement.

Fiche technique du livre Tout Truffaut – 23 films pour comprendre l’homme et le cinéaste

Auteur : Anne Gillain
Editeur : Armand Colin
Date de parution : 06/03/2019
Collection : Hors collection
Format : 15cm x 21cm
Poids : 0,4400kg
EAN : 978-2200624521
ISBN : 2200624522
Nombre de pages : 296

Vous pouvez aussi lire l’article sur La Nouvelle Vague

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Faire la peau : le brûlot qui affronte le tabou de la violence des mères

Et si la véritable violence faite aux filles n'était pas celle du patriarcat, mais celle des mères elles-mêmes ? Dans Faire la peau, Louise Chennevière signe un récit-réquisitoire incandescent sur le couple mère-fille, où l'écriture, entre rage et réflexivité, tente de dire l'inacceptable : la complaisance d'une lignée de mères dans la violence systémique qu'elles ont elles-mêmes subie. Un livre-ravage qui pose une question vertigineuse : faut-il tuer sa mère pour sortir d'une aliénation et vivre enfin libre ?

« L’Âge des inutiles » : et si le ver était dans le fruit ?

Dans "L’Âge des inutiles", David Da Silva croise Donald Trump, la Silicon Valley, l’intelligence artificielle et le cinéma pour poser une question simple mais inquiétante : et si le progrès que nous célébrons préparait déjà notre propre déclassement ? Non pas la grande apocalypse mécanique promise par la science-fiction, mais quelque chose de plus discret et rationnel : un monde où l’humain deviendrait peu à peu l’élément le moins rentable du système.

Viser juste : le premier livre d’Adèle Haenel

Le livre de l'actrice et militante Adèle Haenel "Viser juste" est sorti le 21 août 2026. Véritable enquête littéraire (alternant théâtre, script, essai, récit et analyse), le livre ne se contente pas de raconter, mais propose de penser autrement, de décortiquer le langage pour sortir du récit créé par les dominants, comme au cinéma quand c'est le réalisateur seul qui est tout-puissant, invisibilisant tout le travail collectif. L'écriture de "Viser juste" est aussi travaillée qu'incisive, elle nous plonge au cœur du sujet sans baisser les yeux. Adèle ne se contente pas de témoigner, mais analyse le système qui a rendu possible, et rend encore possible, l'agression dont elle a été victime enfant.