« La Nuit de la tarentelle » : le chant de la liberté

La Nuit de la tarentelle, de Christiana Moreau, paraît aux éditions Les Presses de la Cité. L’auteure y sonde la région des Pouilles, les sentiments humains et la passion artistique.

Cachemire rouge et La Dame d’argile, ses deux précédents romans, se caractérisaient par des portraits de femmes remarquables. Christiana Moreau ne déroge pas à la règle avec La Nuit de la tarentelle, puisque ses deux héroïnes, Elisa et sa grand-mère Raffaella, forment le cœur battant du récit et se répondent à travers les époques et les sauts temporels. Depuis ses débuts littéraires avec La Sonate oubliée, l’auteure sérésienne s’emploie à investir l’Italie et les arts, deux motifs que l’on retrouve en abondance dans La Nuit de la tarentelle. En un certain sens, on pourrait même arguer qu’Elisa s’inscrit en écho à Sabrina, la restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles qui, endeuillée par la mort de sa grand-mère, décidait dans La Dame d’argile de renouer avec son héritage familial en se rendant à Florence. Elle y découvrait l’histoire de Costanza Marsiato et Simonetta Vespucci. Ici, ce n’est ni Florence ni Sandro Botticelli, autre figure importante du récit, qui vont irriguer la trame romanesque de Christiana Moreau, mais bien les régions paysannes des Pouilles et le Milan métropolisé dans lequel le compositeur romantique Giuseppe Verdi a créé et financé la pension d’artistes qui accueillera Elisa…

Cette dernière vit dans la pointe des Pouilles, au sein d’une exploitation arboricole décimée par la Xylella. Sa famille est tellement enracinée dans cette terre qu’il lui semble presque inconcevable de s’en émanciper. D’ailleurs, son père Vito désapprouve vigoureusement les ambitions d’Elisa. Quand elle exprime sa volonté de quitter le Salento pour étudier le chant à Milan afin de devenir cantatrice, il l’accuse d’avoir honte de ses origines et lui reproche de ne pas suffisamment se soucier des affaires familiales. Rien n’est pourtant plus éloigné de la réalité. Avec une grande sensibilité, Christiana Moreau explore les doutes de la jeune Italienne, écartelée entre sa passion pour la musique et son amour pour cette campagne qui se meurt sous ses yeux. Si la balance finit par pencher en faveur de ses désirs d’accomplissements musicaux, on le doit avant tout à Raffaella, 80 ans, qui se remet avec peine d’une chute l’ayant considérablement affectée. Placée par son fils Vito dans une maison de repos le temps de la convalescence, la vieille femme comprend rapidement qu’elle y restera jusqu’à son dernier souffle. Elle qui était jadis réputée pour danser la pizzica de manière effrénée s’abandonne peu à peu à son funeste sort, dans un état de lassitude et d’accablement qui heurte Elisa, parfaitement énoncé par l’auteure.

Mais comment la grand-mère, placée dans une institution pour personnes âgées et passablement diminuée, peut-elle constituer une telle force motrice pour sa petite-fille Elisa ? C’est par le récit d’un amour passé, mort-né, par le truchement de Giuseppe Verdi et par une soif commune d’affranchissement que les deux femmes, si éloignées d’un point de vue générationnel, vont préfigurer l’avenir proche d’Elisa. Cette dernière hérite de Raffaella son courage, sa détermination et des lingots d’or précieusement conservés, qui financeront son voyage à Milan et lui permettront de donner suite à ses aspirations. Cachemire rouge racontait l’histoire d’Alessandra, une Italienne issue des classes populaires s’employant à percer dans le prêt-à-porter de luxe en plein cœur de Florence. La Dame d’argile s’intéressait à une artiste contrainte de se travestir pour pouvoir exercer son art dans une Cité florentine tenue d’une main de fer par le moine conservateur Savonarole. La Nuit de la tarentelle épinglera d’autres facettes de l’Italie rétrograde, par exemple en l’opposant au mouvement libérateur de mai 1968, et s’appuiera sur deux femmes résolues et à l’écoute de leurs désirs (bien que contraintes par leur contexte de vie). Aussi, plus on pénètre dans l’œuvre de Christiana Moreau, mieux on perçoit les contours d’une vision et d’un discours artistiques qui excèdent de loin la somme de ses composantes.

Pour moitié, La Nuit de la tarentelle repose sur l’histoire d’amour contrariée entre Raffaella et Angelo, un ouvrier agricole qui deviendra ténor des années plus tard. Promise à Fabio De Marzo en vertu d’un arrangement interfamilial qui profite à ses proches, Raffaella doit honorer, à contrecœur, des fiançailles sans amour. Éprise d’Angelo, elle se présente pourtant devant l’autel avec ce jeune homme maladroit qui la laisse au mieux indifférente. Et qui, bientôt, la blessera dans son amour-propre. Narré comme une tragédie, ce triangle amoureux débouchera sur une paternité usurpée, des souvenirs impérissables, une passion indicible et éternelle. Il est surtout marqué du sceau d’une société patriarcale au sein de laquelle les femmes demeurent quantité négligeable : on ne tient compte ni de leur avis ni de leurs envies, on régente leur existence selon le bon vouloir des chefs de famille, on les cantonne à la cuisine et on s’offusque même qu’elles puissent y trouver quelque chose à redire. Mais Raffaella n’est pas faite de ce bois-là : elle ne sera pas l’une de ces femmes portant perpétuellement le deuil, incapable de se baigner dans l’eau alors même que la mer jouxte leur village. Elle développe tôt un attrait pour la lecture que ses frères Paolo et Piero voient d’un mauvais œil et ne peuvent décemment comprendre. Elle s’évade à travers les livres, s’extrait d’une vie morose, mais une chose l’anime plus encore : danser la pizzica, pratique folklorique locale censée permettre au venin de la tarentule de s’écouler dans la sueur de sa victime. Une anecdote symbolise bien les tensions qui se manifestent au sein de ce personnage haut en couleur : au lieu d’une bague de fiançailles, Raffaella demande à Fabio de lui offrir un électrophone qui lui permettra d’écouter ses chansons favorites. La passion avant la tradition.

La pizzica, cette danse, cette araignée tapissent l’ensemble du roman, de même que les évolutions sociales des Pouilles (les touristes qui engendrent étals et trattorie, les Africains débarqués en Europe le temps des récoltes pendant que les jeunes autochtones partent étudier à la ville, le schisme ville/campagne énoncé à travers le regard hautain d’un banquier, etc.). Christiana Moreau le rappelle : les Pouilles possèdent alors la plus grande concentration de plantes millénaires du monde, la région constitue le plus ancien paysage agraire arboricole existant. Mais ce n’est pas tout. Cachemire rouge évoquait les ateliers de Prato aux mains des Triades, ainsi que l’essor de la Chine capitalistique. La Dame d’argile faisait de même avec la Florence des Botticelli, De Vinci, Poliziano ou Medici, et l’immigration italienne en Belgique et les mineurs parqués dans des baraquements disposés en villages de fortune. La Nuit de la tarentelle distille lui aussi ses messages sous-jacents, en opérant des ponts entre la crise de la Xylella, qui ravage les oliviers et celle de la Covid-19, les deux mettant aux prises les experts et les profanes complotistes.

Précis dans ses descriptions, enlevé sur le plan émotionnel, d’une grande acuité, La Nuit de la tarentelle confirme tout le bien que l’on pensait de Christiana Moreau, capable de nous transporter avec fascination dans un ailleurs fictif traversé d’enjeux universels – et parfois d’une grande actualité.

La Nuit de la tarentelle, Christiana Moreau
Les Presses de la Cité, mars 2023, 272 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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