Twin Peaks : Fire Walk with Me de David Lynch – Critique

Synopsis : La mort mystérieuse de Teresa Banks dans la tranquille petite ville de Twin Peaks va donner bien du fil à retordre aux agents Dale Cooper et Chester Desmond qui vont mener une enquête en forme de charade et découvrir que bien des citoyens de la ville sont impliqués dans cette affaire.

Un an plus tard, et conformément à la prémonition de l’agent Cooper, un autre meurtre a lieu. Nous assistons aux sept derniers jours de la vie de Laura Palmer, qui se terminent par son assassinat brutal.

Le cinéma fantastique comme art pictural abstrait

Une œuvre complète

Sorte de prequel de la série culte, Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992) est une œuvre à part entière, envoûtante, oscillant entre rêve et cauchemar, et reprend l’histoire de la série culte [i] en faisant de Laura Palmer, qui n’est qu’une ombre planant sur la série, le personnage principal du film.

D’entrée, Twin Peaks: Fire Walk With Me détonne, car le spectateur s’éloigne définitivement des gags loufoques et burlesques qui ont fait le succès de la série, et vit une véritable plongée dans un univers sombre et inquiétant, au final horrifique d’anthologie.

Un tableau étrange et hypnotique

A l’instar de Blue Velvet (1986), l’intrigue se déroule dans une banlieue où tout semble paisible. Cependant des lourds secrets entourent les habitants de cette étrange vallée. Ceux-ci sont dégénérés, farfelus, habités par des hallucinations et une grande part de mystère. Certains savent, d’autres ressentent ou devinent…

Dès les premières minutes du film, le spectateur débarque d’emblée et sans retour possible sur la planète lynchienne. La première scène est fabuleuse, mettant en scène une étrange dame en robe rouge, portant une rose bleue, et se dandinant bizarrement sur ses deux pieds. Dans ce tableau expressionniste, les plans hypnotiques et illogiques s’enchaînent : un agent du FBI aux prédispositions surnaturelles, une apparition mystérieuse de David Bowie, une bague aux pouvoirs redoutables, un tableau glauque dans la chambre de Laura, un enfant masqué sautant à pieds joints, un nain, un vampire, une forêt au sein de laquelle un cercle de sycomores délimite un passage vers le monde des morts, un diable personnifié en jeans etc… Un véritable concentré de surréalisme de Lynch!

Le fantastique émerge ainsi directement de la technique picturale lynchienne : un tableau fourni en trompe l’œil tel un passage dans un monde parallèle, des personnages presque irréels, un rouge quasi permanent. Un cinéma comme Art « abstrait », visuellement proche de la perfection.

Mais qui est Laura Palmer ?

Cet environnement peu sûr sert de contextualisation aux sept derniers jours de Laura Palmer, lycéenne fragile victime d’inceste, serveuse « cocaïnée » à la voix doucereuse, et prostituée au Bang Bang Bar. Une promenade inéluctable avec le diable.

C’est de cela dont le film parle : Laura Palmer, sa vie, sa solitude, sa mort. Le spectateur assiste impuissant et effaré, à cette lente descente aux enfers, sublimée par l’interprétation inouïe de Sheryl Lee. Bien au-delà de l’énigme policière ou de la chronique adolescente, Twin Peaks: Fire Walk with Me traite de la contamination du Mal chez les êtres, et des vices cachés de l’Amérique. On redécouvre ici tout le talent de Lynch pour décortiquer la matière humaine.

Un casting de maître

Lynch sait diriger ses acteurs, tous habités par leur rôle. Outre la performance éblouissante de Sheryl Lee, tous les acteurs livrent une interprétation formidable. Kyle MacLachlan (alias Dale Cooper), est toujours aussi parfait, même s’il est moins présent que dans la série. De nouvelles têtes apparaissent, telles Chris Isaak, David Bowie, Kiefer Sutherland, Harry Dean Stanton. Le spectateur est même gratifié d’une apparition de Jürgen Prochnow.

Du pur et bon Lynch !

Construit en deux actes [ii], ce long-métrage mêlant le fantastique au thriller, nous faisant passer du rire aux frissons, est d’une efficacité redoutable. David Lynch réussit à créer un film à l’ambiance exceptionnelle, un univers quasi ésotérique proche du fantastique, à l’aura maléfique et romantique. L’univers lynchien plonge en permanence son public dans le doute. Il oppose le rêve à la réalité. Il alterne à la fois violence et sensualité, fascination et inquiétude.

Une expérience sensorielle intense, dont la puissance dramatique est magnifiée par les notes blue-jazz d’Angelo Badalamenti (notamment Questions in a world of blue et The Voice of love, qui clôt le film). Une mise en scène particulièrement audacieuse et profondément personnelle : les décors, les sublimes plans de la bourgade, la luminosité, la route… Tout est ingénieux sur le plan technique.

Probablement « l’œuvre la plus lynchienne »

Très injustement décrié en son temps [iii], Twin Peaks est probablement le film qui résume le mieux le cinéma tortueux de David Lynch. Ce dernier demeure probablement le dernier réalisateur qui appréhende le cinéma en tant qu’art, chaque scène possédant son potentiel de fascination, sa palette d’émotions.

Twin Peaks: Fire Walk With Me est donc un chef-d’œuvre absolu, un objet cinématographique totalement improbable, un électrochoc complet, qui mériterait a minima l’ovation qu’a reçu Mulholland Drive (1999).

Fiche technique – Twin Peaks: Fire Walk with Me 

Réalisation: David Lynch – Année :1992
Scénario: David Lynch, Robert Engels, Mark Frost
Distribution: Sheryl Lee (Laura Palmer), Ray Wise (Leland Palmer), Kyle MacLachlan (Dale Cooper), Chris Isaak (Chester Desmond), David Lynch (Gordon Cole), Moira Kelly (Donna Hayward), Peggy Lipton (Norma Jennings), James Marshall (James Hurley), Harry Dean Stanton (Carl Rodd), Kiefer Sutherland (Sam Stanley), Lenny von Dohlen (Harold Smith), Grace Zabriskie (Sarah Palmer), Frances Bay (Mrs. Tremond), David Bowie (Phillip Jeffries), Mädchen Amick (Shelly Johnson), Dana Ashbrook (Bobby Briggs) Phoebe Augustine (Ronette Pulask), Eric DaRe (Leo Johnson), Miguel Ferrer (Albert Rosenfield), Pamela Gidley (Teresa Banks), Heather Graham (Annie Blackburn), Catherine E. Coulson (la femme à la bûche)
Genre: Policier , Epouvante-horreur , Fantastique
Durée: 2h15mn
Image: Ron Garcia
Directrice artistique: Particia Norris
Musique: David Lynch et Angelo Badalamenti/Requiem en ut mineur de Luigi Cherubini
Son: John Huck et David Lynch
Montage : Mary Sweeney
Mixage : David Parker, Michael Semanik et David Lynch
Photo: Ronald Victor Garria
Musique: Angelo Badalamenti

Interdit au moins de 12 ans

[i] Twin Peaks: Fire Walk with Me est adapté de la série culte de David Lynch et Mark Frost, Twin Peaks (1990) du même réalisateur, dont l’intégrale est à à redécouvrir le 29 juillet 2014 en version Blue-Ray, non censurée. Cette dernière comprendra tous les épisodes bien évidemment, mais également 90 minutes de scènes coupées, le film Fire Walk with Me, et des bonus : documentaires, interviews, making-of et autres bizarreries lynchiennes…

[ii] Cette structure en deux temps, annonce celle de Lost Highway et de Mulholland Drive, où Lynch réutilise ce procédé, à savoir la cassure radicale en pleine trame.

[iii] Un film très injustement décrié en son temps, notamment en 1992 à Cannes, où ce chef-d’œuvre fut conspué, accusé de sombrer dans la facilité, le « commercial ». Quel contre-sens ! Twin Peaks: Fire Walk with Me bénéficie aujourd’hui d’une réhabilitation bienheureuse, et paraîtra bientôt en version longue (prêt de 4h!).

 

 

 

Festival

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