Les Maîtres de l’univers (2026) : les muscles froissés

Les Maîtres de l’univers méritait mieux qu’un bide en salles suivi d’un enterrement discret en streaming, un mois et demi plus tard, sans même passer par les cinémas français. Ce naufrage ne doit rien au hasard. Il sanctionne un film qui n’a jamais eu le courage d’être aussi excessif que son héros Musclor ou de son méchant cartoonesque Skeletor.

Face au succès populaire de Star Wars, Mattel invente sa propre mythologie taillée pour les rayons de jouets, à mi-chemin entre l’heroic fantasy qui rappelle Conan le Barbare et le space opera de George Lucas. Et c’est en 1982 que nait le royaume d’Eternia, son château en forme de crâne géant, son barbare musclé au regard vide et son ennemi juré, à qui il manque justement la peau sur le visage. He-Man and the Masters of the Universe, le dessin animé qui accompagne le lancement, est pensé comme un spot publicitaire, décliné en centaines d’épisodes, où l’intrigue sert avant tout de prétexte à vendre la panoplie du mois. Ce procédé suit la même logique que pour les licences Transformers et G.I. Joe, donnant à toute une génération une nostalgie diffuse, plus attachée à des silhouettes et à des punchlines qu’à un scénario véritable.

C’est toute l’ambiguïté de cet univers, dont l’empreinte culturelle tient davantage du mème que du récit. Tout le monde reconnaît le rictus de Skeletor ou hurle mentalement « Par le pouvoir du crâne ancestral ! », mais peu de gens sauraient raconter une seule intrigue de la série sans bafouiller. Alors quand Barbie, en 2023, transforme une autre antiquité du catalogue Mattel en phénomène de société porté par Margot Robbie, la logique de studio devient imparable : si une poupée peut remplir les salles, pourquoi pas un bonhomme au torse briqué et à l’épée magique ? Le problème, c’est que Barbie n’a pas fonctionné parce qu’elle exploitait la nostalgie, mais parce qu’elle la retournait comme un gant, avec une intelligence et un cynisme que peu de studios osent revendiquer. Musclor, lui, n’aura jamais ce courage.

Par le pouvoir du merchandising

Une première tentative de porter la licence au cinéma avait pourtant déjà tout dit en 1987. Le colosse suédois Dolph Lundgren est appelé dans un rôle-titre qu’il habite plus par le corps que par les mots. Et le tournage a été bouclé avec un budget si maigre qu’Eternia disparaît presque entièrement de l’intrigue au profit d’un parking de banlieue californienne. Le film coule, entraînant dans sa chute le studio Cannon Group, déjà agonisant. Mais quarante ans plus tard, cet accident industriel est devenu un objet culte, adoré précisément pour son toc, son bricolage et son incapacité totale à masquer ses coutures. Il osait, quitte à se planter magistralement, et c’est peut-être ce qui lui a sauvé la mise auprès de la postérité.

Netflix retente sa chance en 2021 avec la série animée Les Maîtres de l’univers : Revelation, confiée à Kevin Smith. Le showrunner fait un pari risqué en laissant Musclor en retrait dès le premier épisode pour faire de Teela, personnage jusque-là secondaire, la véritable protagoniste. L’idée n’est pas mauvaise sur le papier, mais un marketing qui vend une série centrée sur He-Man provoque un sentiment de trahison chez une partie du public. Sur ce type de licence, le moindre écart de conduite déclenche une fracture immédiate entre fans, et aucune tentative de renouvellement ne fait jamais l’unanimité.

Cinq ans plus tard, c’est au tour de Travis Knight de s’y coller, avec un pedigree qui laissait espérer le meilleur. Passé par l’animation en volume chez Laika, réalisateur de Kubo et l’armure magique, puis « sauveur » inattendu de la saga Transformers avec Bumblebee. Le projet des Maîtres de l’univers traîne depuis dix-sept ans dans les limbes du développement, passe de studio en studio, avant qu’Amazon MGM ne mette enfin entre 170 et 200 millions de dollars sur la table. Sur le papier, on pouvait y croire.

Le prix de la prudence

Dans les faits, le film s’écroule dès son premier week-end américain et ne redresse jamais la barre, ne récupérant que la moitié de son investissement. Un mois et demi plus tard, il atterrit en streaming dans le monde entier, y compris en France, où il n’aura même pas eu droit à une sortie en salles. Un enterrement de premier ordre pour une production à neuf chiffres, et un symptôme qui ne trompe personne. Ce genre de bide sanctionne rarement une seule scène ratée. Il sanctionne un ton, une absence de prise de risque, quelque chose de trop sage pour espérer surprendre qui que ce soit dans son salon.

Le film a pourtant de quoi séduire. Nicholas Galitzine incarne un prince Adam chétif, sans la moindre envie de briller par la force, exilé sur Terre depuis quinze ans et rattrapé malgré lui par un héritage qu’il n’a jamais désiré. Skeletor cherche cependant à s’emparer de son Épée du Pouvoir pour affirmer une autorité qu’il possède à moitié. L’origin story lorgne autant du côté de Superman que de la tragédie d’Hamlet, avec ce même refus initial du destin qui structure tant de récits héroïques. L’idée est solide. Knight souhaite faire de la musculature du Prince Adam un fardeau avant d’en faire un exploit. Ce qui efface peu à peu les rôles d’Idris Elba et de Camila Mendes dans un groupe qui n’a pas le temps d’exister.

Le kitsch assumé aussi est un choix défendable. Les figurines de notre enfance reprennent vie à l’écran avec une évidente gourmandise visuelle, une bande-son pop signée Daniel Pemberton, un casting qui cabotine avec l’énergie qu’on attend de ce genre d’entreprise. On ne vient pas voir Les Maîtres de l’Univers pour de la nuance psychologique, mais pour des cosplayeurs surmusclés qui s’insultent en hurlant des incantations avec conviction. Mais il y a une dissonance dans l’écriture (une brochette de scénaristes se succède au générique), expliquant le naufrage en règle de ce reboot. Il faut attendre près d’une heure d’exposition laborieuse avant que Knight ne puisse enfin s’amuser avec les jouets qu’on lui a confiés. Il y a quelques bonnes idées dans les affrontements, mais on se rapproche, la plupart du temps, d’un spot publicitaire de jeux vidéo. On vit moins l’action qu’on la contemple avec plaisir ou émotion. Quant aux dialogues, ils s’étirent avec une réplique de trop, et l’humour, burlesque et répétitif, calqué sur le manuel des Gardiens de la Galaxie de James Gunn et sur l’univers colorée du Thor : Ragnarok de Taika Waititi, retombe systématiquement après chaque gag physique, comme si le film n’avait pas confiance dans ses propres pitreries et ressentait le besoin de les commenter à voix haute. Résultat : la tension ne monte jamais vraiment, les rires non plus.

L’épine du pouvoir

Il y a peut-être Jared Leto qui s’amuse à cabotiner en Skeletor, derrière un masque numérique qui l’empêche d’incarner un méchant crédible mais volontairement caroonesque. Le film préfère ainsi le folklore au frisson. Même les clins d’œil les plus travaillés du film sonnent creux. Une réplique et un morceau de Queen empruntés à Highlander n’ont d’autre fonction que de rappeler qu’Amazon MGM produit aussi le reboot de ce dernier avec Henry Cavill. Le symbole, encore une fois, prime sur le sens et la citation devient un logo publicitaire plutôt qu’un dialogue avec l’œuvre citée.

À force, les décors, les costumes, la playlist des années 80 en fond, les émotions et l’humour finissent par sonner faux, un peu à la manière d’un parc à thème qui simule l’aventure sans jamais y croire vraiment. Le film cherche son moment de bravoure collective sur la fin, où tous les héros s’unissent enfin, l’instant que la franchise attend depuis 1987. Et n’y parvient jamais, comme si personne, sur le plateau, n’avait cru assez fort à sa mythologie pour la rendre inoubliable.

L’échec ne tient pas au budget, largement suffisant pour porter ce projet, mais à une écriture trop calibrée et prudente pour espérer surprendre un spectateur qui, chez lui, a la télécommande à portée de main et l’ennui pour seul ennemi. En cela, le film rejoint étrangement son ancêtre de 1987 sur l’échelle de la bêtise, sans en partager l’audace. Amazon n’a pas d’excuse. Musclor version 2026 s’éteint proprement sur tous les écrans du monde sans avoir jamais eu le cran de faire du bruit. Et c’est bien dommage, car tous les ingrédients d’une bisserie étaient pourtant réunis.

Les Maîtres de l’univers (2026) – bande-annonce

Les Maîtres de l’univers (2026) – fiche technique

Titre original : Masters of the Universe
Réalisation : Travis Knight
Scénario : Chris Butler, Aaron Nee, Adam Nee, Dave Callaham
Histoire : Aaron Nee, Adam Nee, Alex Litvak et Michael Finch (d’après Masters of the Universe, créé par Mattel)
Interprètes : Nicholas Galitzine, Camila Mendes, Alison Brie, Jared Leto, Idris Elba, James Purefoy, Morena Baccarin, Jóhannes Haukur Jóhannesson, Charlotte Riley, avec la participation de Kristen Wiig (voix de « Roboto »)
Photographie : Fabian Wagner
Direction artistique : Dominique Law
Montage : Paul Rubell
Costumes : Richard Sale
Décors : Guy Hendrix Dyas
Musique : Daniel Pemberton
Producteurs : Todd Black, Jason Blumenthal, Robbie Brenner, DeVon Franklin
Producteurs exécutifs : Ynon Kreiz, Bill Bannerman, David Bloomfield
Studio : Amazon MGM Studios
Société de production : Escape Artists, Mattel
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Prime Video
Durée : 2h12
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : 5 juin 2026
Date de sortie en France : 22 juillet 2026 (sur Prime Video)

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Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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