J’ai toujours rêvé d’être un fermier : du rêve à la réalité

Avec cet album, Jean Harambat s’interroge sur la condition de paysan à notre époque. Il nous livre son expérience personnelle, après avoir fait l’acquisition d’une ferme dans le Sud-Ouest, la Bouyrie où il vit avec sa femme sur un domaine où tout reste à faire, non loin de sa Chalosse natale dans les Landes. Dans un premier temps, il avait envisagé de reprendre la ferme familiale, pour s’associer avec son frère.


L’album s’avère donc extrêmement personnel, puisqu’il explore les tenants et aboutissants d’un choix de vie. L’observation de la couverture fait déjà sentir que cette BD sort de l’ordinaire. En effet, le titre renvoie à celui du film J’ai toujours rêvé d’être un gangster (Samuel Benchetrit – 2008) sans qu’on puisse identifier clairement quelle est l’intention. Probablement, l’auteur cherche-t-il à faire sentir que choisir de devenir paysan est plus respectable que de choisir de devenir gangster. Il peut également glisser un sous-entendu, car devenir fermier c’est quand même faire le choix d’une vie pas spécialement facile, avec beaucoup d’efforts pour à peine gagner de quoi vivre. Quoi qu’il en soit, sa référence montre qu’il va aller au-delà de la simple description de la difficile condition qu’il a choisie. L’approche intellectuelle se confirme avec la couleur verte du ciel sur l’illustration de couverture, une couleur pas vraiment naturelle qui laisse entendre que l’auteur ne va pas se contenter d’observations terre-à-terre. Tout cela concorde avec la réflexion qui accompagne la première planche « J’ai toujours rêvé d’être un fermier. Ma mère disait que c’était le métier des derniers aventuriers. » Le titre ne doit donc rien au hasard et il fait référence aux origines de l’auteur. D’ailleurs, sa famille intervient ici, puisqu’il est question des relations de Jean Harambat avec son frère mais aussi avec son père, puisque tous deux l’aident au moment de son installation à la Bouyrie. Quant au parcours de l’auteur, il est également détaillé, puisqu’on apprend qu’il a fait des études supérieures, celles-ci ayant l’inexorable tendance à l’éloigner de ses origines terriennes en l’incitant à embrasser une carrière en rapport avec ses aptitudes intellectuelles. Ses convictions personnelles interviennent également, puisque nous apprenons qu’il a passé plusieurs années dans une ONG, notamment en Afrique.


Quelques réticences…

Malgré tous ces indices intéressants, l’album peut néanmoins décevoir, au moins dans un premier temps. En effet, l’amateur de BD se fera la réflexion que l’approche choisie par le dessinateur-scénariste ne colle que trop rarement à l’idée qu’on se fait d’un album réussi et captivant. Ainsi, assez régulièrement, l’auteur préfère quelque chose qui ressemble bien plus à un livre illustré qu’à une BD, à cause de l’absence de dialogues, alors que des textes assez conséquents accompagnent les dessins. On peut également regretter que l’album ne soit pas vraiment scénarisé, Jean Harambat préférant enchainer les courts chapitres, au fil des étapes de l’installation à la Bouyrie, puis des travaux qu’il y entreprend. On notera au passage que certains des personnages qu’il croise à ces occasions apparaissent parfois comme un cheveu sur la soupe.


… largement compensées

Le découpage en courts chapitres permet néanmoins d’aborder de nombreux points de la vie de fermier. Jean Harambat s’arrange pour en faire quelque chose de pratique mais sans visée ouvertement pédagogique, ce qui ne l’empêche pas d’utiliser un vocabulaire qui nous permet d’en apprendre pas mal, dont la nuance entre impeccable et parfait. Surtout, il parvient à transmettre son amour pour la terre et le grand air, ainsi que sa région. Les personnages qu’il côtoie s’avèrent des personnalités originales et d’une belle diversité. Et puis, il nourrit son approche du travail de la terre de nombreuses références (littéraires notamment) dont certaines remontent jusqu’à l’Antiquité. Pêle-mêle, on peut citer Xénophon, Montaigne, le peintre Turner, ainsi que le film Les sept mercenaires (John Sturges – 1961). Outre une référence à l’Odyssée (Homère), l’un des personnages s’appelle Achille.


Le dessin

Celui des personnages s’avère assez quelconque. Par contre, les paysages sont soignés sans chercher la minutie du détail et parfaitement mis en valeur par le choix des couleurs (cosignées Jean Harambat et Isabelle Merlet, couleurs elles-mêmes préparées par Benjamin Pancheri). Aucune couleur vive à signaler, par contre de magnifiques dégradés comme celui de l’illustration de couverture. Ils permettent ainsi de magnifier plusieurs dessins pleine page. Visiblement, Jean Harambat cherche à faire en sorte qu’on prenne le temps de profiter du travail fait sur l’album comme il faut du temps pour travailler la terre.


Un parcours toujours en construction

Cela nous amène à la réflexion de fond qui traverse tout l’album, à savoir que « En France, le nombre d’agriculteurs a fondu comme neige au soleil. La fin des paysans n’en finit pas de finir. » Au final, le constat devient même franchement désabusé « Machine devenue folle, le Progrès, dans son mouvement perpétuel, a évacué ceux qu’il était censé servir. » Malgré ce discours réaliste, la fin surprend au point de laisser sur une certaine forme d’incompréhension, malgré la phrase finale qui sonne comme la réflexion très philosophique de celui qui a appris de la vie que tout évolue constamment (référence à l’impermanence de toute chose en ce monde) et qu’il faut toujours garder l’envie d’entreprendre.



J’ai toujours rêvé d’être un fermier – Jean Harambat
Charivari (distribué par Dargaud) : sorti le 10 avril 2026
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’Être aimé : l’autre « Abandon »

Prenant le point de départ du Valeur sentimentale de Joachim Trier, l'histoire d'un cinéaste qui tente de renouer avec sa fille par l'intermédiaire d'un projet cinématographique, Rodrigo Sorogoyen propose une tout autre approche. L'intensité de sa mise en scène raconte le poids d'un passé qui vient perturber le tournage. Un abandon qui hante ce père comme sa fille. Analyse, en cinq scènes fortes.

Mata : Mata Hantée

Avec "Mata", Rachel Lang (Mon légionnaire) plonge son héroïne dans les brumes de la DGSE, entre désert nigérien et labyrinthes déshumanisés. Eye Haïdara y incarne une espionne déchirée, animée par une quête de vérité aussi pure qu'impossible. Un film magnétique et troublant.

Cosmos : la splendeur modeste d’une rencontre

Dans Cosmos, Germinal Roaux filme la rencontre bouleversante entre un paysan maya et une intellectuelle en fin de vie. Une œuvre lente, poétique et sensorielle, où la nature, la mort et la transmission composent une intense expérience de cinéma.

Le Virtuose : accord majeur, impact mineur

Entre thriller de casse et drame intime, "Le Virtuose" joue sur plusieurs cordes à la fois, mais pas avec la même justesse. Daniel Roher signe une première fiction habitée par de vraies intentions, portée par un Leo Woodall magnétique, mais qui manque parfois de profondeur dans sa partition. Un film qu'on suit sans déplaisir, sans être mémorable pour autant.

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

« L’Équipée du Bosquet » : une bromance animalière entre cartoon et road trip burlesque

Un oiseau hyperactif, un écureuil rongé par l’anxiété et un chat affamé : James Burks lance une série jeunesse qui assume pleinement ses codes. Sans chercher à révolutionner l’aventure humoristique animalière, ce premier tome mise sur l’énergie, la dynamique du duo dépareillé et l’efficacité du gag cartoon.

« La Sorcière qui a changé le monde » : Margaret Thatcher sous une lumière de morgue

Le scénariste Jean-Yves Le Naour et le dessinateur Emilio Van der Zuiden s’emparent de Margaret Thatcher, fille d’épicier devenue Première ministre de Grande-Bretagne. Il en ressort une figure intraitable, caractérisée avec ce qu'il faut d'humour noir et de critique sociale.

Umami : savoureux

« - Hamaki va ouvrir son propre restaurent ! Son restaurant à ELLE ! - Oui, super. Et toutes les emmerdes qui vont avec, par la même occasion. - Ooh, arrête un peu ! Tu ne la crois pas capable de gérer ? - Si, si… - Alors ne fais pas ton rabat-joie ! C’est un grand jour pour elle ! Tu me promets de rester PO-SI-TIF ? - Oui, cheffe ! »