The Bride ! — pas de pitié pour la pièce dé(montée) !

Là où Guillermo Del Toro visait l’adaptation pure du classique de Mary Shelley (quitte à rester engoncé dans des rails aussi épais que son respect pour le monstre), Maggie Gyllenhaal semble curieusement assez désintéressée par l’icône. En atteste son The Bride !, qui dès son « ! » contenu dans le titre révèle sa double approche : celle de scander avec force et (beaucoup de) fracas sa différence tout en donnant à voir un personnage largement oublié des fans. Un choix audacieux mais qui accouche à l’arrivée d’un film malade, difforme et pourtant…étrangement fascinant.

D’aucuns pourraient penser que la sortie quasi concomitante du Frankenstein de Guillermo Del Toro et de cette déclinaison signée Maggie Gyllenhaal réponde au besoin d’Hollywood de remettre au goût du jour le mythique monstre créé sous la plume de Mary Shelley. Sauf qu’en raisonnant de la sorte, ils occultent le point qui cristallise sans doute le mieux l’originalité (et donc l’intérêt) du projet : exit le monstre tiré à 4 agrafes et place à sa fiancée. Point pas question cela dit d’y voir une tentative woke de la part des studios puisque ladite fiancée du titre a déjà eu droit à son film en 1935, que le tout Hollywood cherchait d’ailleurs depuis des décennies à ré-adapter. Et on les comprend. Car là où le film de James Whale avait marqué son temps, c’était dans sa manière de faire fi d’une quelconque base à suivre (Mary Shelley n’ayant jamais écrit une suite au roman éponyme) et de verser dans la plus pure métatextualité avec un récit narré par Shelley elle-même et dont l’actrice lui donnant vie incarnait également… la fiancée.

You may kill the bride !

Ça n’est donc pas un hasard si Maggie Gyllenhaal reprend presque à l’identique l’entame du film de 1935 : on y voit Shelley à l’aura spectrale nous expliquant que son chef d’œuvre dispose bien d’une deuxième partie. Pour la raconter, l’intéressée décide de prendre possession d’Ida (Jessie Buckley), une demi-mondaine du Chicago mafieux des 30’s. Quelques convulsions, injures et cervicales brisées plus tard, la voilà morte, prête à être l’objet de la convoitise du grand Frank. Car las d’errer sans compagnie et sans but depuis un siècle, l’icône campée par un Christian Bale délicieusement cabotin s’en est allé chercher une scientifique pour lui demander de reproduire le miracle lui ayant donné vie. Débarque alors The Bride, qui va perdre la mémoire dans le process et naturellement tomber dans les agrafes de notre monstre préféré jusqu’à ce que la mort, si tant est qu’elle existe encore, les sépare. Film noir, film d’époque, film d’amour, films de monstres et drame gothique : c’est peu dire que le film endosse avec ce seul postulat nombre de casquettes. Un brassage de genres qui va de pair avec une certaine confusion (certains diront chaos) savamment entretenue par la réalisatrice. Car derrière ce fatras se cache finalement l’idée sous-tendue par la nature même du film : c’est monstrueux. Difforme même. Et comment filmer la monstruosité ? En la prenant telle qu’elle vient, sans artifices. À ce jeu-là, pas difficile de dresser un parallèle entre ces années 30 enfumées et notre monde à nous. On y croise encore des stars de cinéma, des flics portés sur la boisson, des riches qui s’empiffrent au frais d’une mafia florissante et un sexisme qui aura vite fait de transformer notre héroïne en icône involontaire d’empouvoirement féministe. Ça braille, ça tue, ça danse joliment et, passée la moitié de l’intrigue, on se surprend à être complètement largué mais… indéniablement happé.

Car Gyllenhaal entretient un joli sens du paradoxe : elle aspire à une singularité tout en se rétamant dans un amas de références (Bonnie et Clyde, Les Incorruptibles, Babylon, L.A. Confidential) parfois mal digérées. Elle dégaine une narratrice omnisciente et trébuche pourtant avec un personnage étant au fait de la réputation de Frankenstein (?). Elle semble vouloir épouser le point de vue de la fiancée et de son combat féministe, tout en donnant à voir seulement une scène dans ce registre. Elle semble irrémédiablement attirée par une violence salvatrice, mais se refuse à verser dans le gore induit naturellement par son récit. Alors bien sûr, il sera difficile d’occulter l’influence des studios qui ont dû s’y donner à cœur joie pour charcuter le montage final et ainsi entretenir ce fatras — et apposer une énième couche meta sur l’ensemble). 

Mais il reste que derrière cette litanie de maux qui en temps normal coulerait n’importe quel film, se cache une fébrilité voire une fragilité qui déconcerte ; et ce surtout pour un produit de studio aussi cher. L’émoi palpable d’un Frankenstein qui se découvre amoureux, l’incompréhension teintée de peur d’une fiancée possédée par sa « créatrice », le regard vide et pourtant riche de sens d’un flic désabusé face à sa propre corruption ; autant de petits moments fugaces et désarmants de sincérité que capte la réalisatrice sans chichi. Un peu comme ce couple disparate en somme : lui benêt de première face à elle, roc d’assurance dont l’amour, évanescent et naïf, dégage une délicatesse limite hors de propos.

Alors oui, The Bride ! c’est un peu comme mélanger le feu et la glace : un processus voué à l’échec duquel on n’en tirera qu’une légère curiosité (scientifique) tout au plus. Mais pour quiconque aime le rapprochement de deux forces contraires et en saisit la portée physique, le spectacle proposé n’en sera que plus réjouissant car, au milieu d’œuvres formatées sévissant sur le tout Hollywood, The Bride ! peut se targuer d’une chose : avoir une âme. Cabossée certes. Mais une âme quand même.

Beaucoup ne manqueront pas de tirer à boulet rouge sur l’insidieuse étrangeté voire l’anomalie que constitue The Bride ! dans le microcosme hollywoodien. Boursoufflée, incohérente et somme toute inclassable, la mouture signée Maggie Gyllenhaal s’avère être certes le fruit d’une gigantesque pagaille en coulisses, mais cache sous ses « coutures » apparentes, les contours d’un film fragile, touchant et pour le moins singulier.

The Bride ! bande-annonce

The Bride ! fiche technique

Réalisation & scénario : Maggie Gyllenhaal
Musique : Hildur Guðnadóttir
Décors : Rena DeAngelo
Costumes : Sandy Powell
Photographie : Lawrence Sher
Montage : Dylan Tichenor
Production : Maggie Gyllenhaal, Osnat Handelsman-Keren, Talia Kleinhendler et Emma Tillinger Koskoff
Budget : 80 millions de dollars
Pays de production : États-Unis
Genre : science-fiction, horreur, drame, romance
Durée : 126 minutes
Etats-Unis – 2026

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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