Sirāt : Enter the Void

Oliver Laxe a livré avec son Sirāt l’œuvre probablement la plus étonnante et inclassable de la compétition cannoise cette année. Un peu sorti de nulle part, son trip en a électrisé beaucoup, et le buzz d’après-festival est toujours là. Peut-être pas aussi choc et magistral qu’attendu, son road-trip au Paradis, qui se mue en bad trip en Enfer, n’en demeure pas moins une expérience de cinéma sacrément intense et terriblement singulière. Il cumule le paradoxe d’être à la fois très référencé tout en se positionnant comme un long-métrage unique, qui se rapproche parfois dangereusement du trip sensoriel dans ce qu’il a de plus définitif. Cependant, une pléthore de petites scories et de couacs entachent le voyage tout en le rendant plus authentique… Ouvrez les yeux, écoutez et ressentez !

Synopsis : Au cœur des montagnes du sud du Maroc, Luis, accompagné de son fils Estéban, recherche sa fille aînée qui a disparu. Ils rallient un groupe de ravers en route vers une énième fête dans les profondeurs du désert. Ils s’enfoncent dans l’immensité brûlante d’un miroir de sable qui les confronte à leurs propres limites.

Un mur de son qui rendrait les forces de l’ordre et les allergiques aux rave-parties rouges de colère. Des branchements qui crépitent. Le désert marocain imbibé de chaleur. Des centaines de passionnés de techno qui se déhanchent dans la foule pour ne faire qu’un, liés par le son craché par ces grosses enceintes. Des beats répétitifs et entraînants, des basses grasses parsemées de tonalités qui grincent. Une flopée d’images sans dialogues encapsulées par les sons d’une musique entêtante, ensorcelante et magique pour qui aime la techno et les musiques électroniques. Le décor est posé, et la première séquence de Sirāt nous envoûte et nous retourne le ventre, hypnotique, presque magique. On décolle pour un voyage pareil à nul autre, du Paradis vers l’Enfer dans tous les sens du terme, et qui ne laissera personne indemne.

Chaque année, Thierry Frémaux aime à sélectionner un film choc qui scinde le public et qui fait ressortir groggy les spectateurs de la salle. On en dénombre beaucoup : le Crash de Cronenberg et ses orgasmes pendant les accidents de voiture, l’horriblement écœurant Irréversible de Gaspar Noé et son viol de dix minutes, la plupart des films de Lars Von Trier ou encore le chef-d’œuvre de body horror The Substance l’an passé. Cette année, c’est Sirāt qui remplit ce contrat. Et s’il contient quelques scènes inattendues et choquantes, il s’avère tout de même moins extrême que les exemples cités plus haut. Et si le voyage est magnétique au possible, il est probable qu’il en laisse certains sur le bord de la route à force de partis pris clivants et d’un sujet qui ne parlera pas à tout le monde.

Presque documentaire, la plongée d’Oliver Laxe dans le monde des rave-parties clandestines est d’un réalisme indéniable et d’un radicalisme assumé. Avec Sirāt, il faut se laisser porter. Il n’y a pas vraiment d’intrigue, les dialogues sont réduits au strict minimum, le grain de la pellicule est volontairement granuleux et la musique tient une place forcément prépondérante. Grâce aux images sublimes de Mauro Herce et à la musique techno incroyable composée par Kangding Ray (prix du meilleur accompagnement musical cannois, logique et mérité cette année), le Prix du Jury cannois nous ensorcelle. On est face à un film de sensations, de pulsations. De frissons aussi, et des frissons de toute sorte.

On sent pas mal de références, volontaires ou non, dans ce long-métrage. Beaucoup ont cité Mad Max pour ses véhicules et le désert. D’autres parlent de Trainspotting pour le contexte de la fête techno. Enfin, Le Salaire de la peur, pour ce trajet sur des routes dangereuses, est celui qui semble le plus approprié. Mais, de notre côté, l’immense Climax de Gaspar Noé est celui qui revient le plus. Dans sa manière de passer de la montée et de l’euphorie à la descente et au bad trip cauchemardesque. Pour la place de la musique et des corps en mouvement, et cette manière si juste de filmer un dancefloor, quel qu’il soit. Pas aussi définitif et réussi pour autant, les deux œuvres ont beaucoup d’accointances.

Cependant, le trip n’est cinématographiquement pas dénué de défauts. La distribution, faite de faux acteurs mais de vrais raveurs, vaut plus pour son défilé de gueules qui font vrai que pour les qualités d’interprétation. Si ce n’est Sergi López, on sent un jeu parfois amateur qui se retrouve fortement dans les réactions aux événements tragiques, lesquelles ne sonnent pas toujours comme elles le devraient. Ce qu’on gagne avec l’emballage qui sonne vrai, on le perd en émotion. Également, Sirāt ne cherche à plaire à personne : si l’immersion sera totale pour certains, il est possible que d’autres soient totalement hermétiques à ce voyage poétique et tragique à travers la musique et le désert. L’aspect minimaliste et minéral de cet objet cinématographique non identifiable est assumé jusqu’au bout, mais parfois peut-être un peu trop poussé. En outre, il y a un manque de contexte sur bien des points, ce qui s’avère quelque peu frustrant.

On retrouve aussi dans ce long-métrage beaucoup de symboles. Certains sont très voyants, et les parallèles religieux sont nombreux, notamment si l’on parle de Paradis et d’Enfer. D’ailleurs, le titre, qui apparaît à un moment clé du film, en dit beaucoup. Mais on peut aussi y voir une allégorie puissante de notre société et de notre monde qui s’écrase. Ce ressenti est agrémenté par des extraits d’émissions à la radio sur ce qui se passe dans le monde pendant que ces personnages s’enfoncent encore plus dans l’immensité du désert et du rien ! Sirāt est aussi hypnotique que fascinant, mais il peut aussi parfois rebuter si l’on décroche. Le dernier plan, en forme de gueule de bois et de lendemain de fête, est à ce titre terriblement éloquent en comparaison de la séquence inaugurale. Un voyage où il faut bien accrocher son cœur et son esprit, mais un voyage unique et incandescent pour qui cherche à planer au cinéma sur quelque chose de rare et précieux.

Bande-annonce – Sirāt

Fiche technique – Sirāt

Réalisation : Oliver Laxe
Scénario : Santiago Fillol & Oliver Laxe
Interprètes : Sergi López, Bruno Núñez Arjona, Richard Bellamy, Stefania Gadda, Joshua Liam Henderson, Tonin Janvier, Jade Oukid
Photographie : Mauro Herce
Son : Amanda Villavieja, Laia Casanovas
Montage : Cristobal Fernandez
Musique : Kangding Ray
Production : Agustín Almodóvar, Pedro Almodóvar, Xavi Font, Oriol Maymó, Mani Mortazavi, Andrea Queralt
Sociétés de production : Filmes da Ermida, El Deseo, Uri Films, Los Desertores Films AIE, 4 A 4 Productions
Pays de production : Espagne, France
Genre : Drame
Durée : 1h55
Date de sortie : 10 septembre 2025

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3.5

Festival

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