Évanouis, ou l’art de la coupure hallucinée

17 enfants disparaissent à 2h17, comme aspirés par une force invisible. Dans Évanouis, Zach Cregger invente une nouvelle mythologie horrifique : celle des « enfants-armes », cibles ailées aux bras tendus vers l’abîme. Entre thriller surnaturel et drame familial, le film fait de la coupure son langage. Bien plus qu’un film d’horreur : une expérience cathartique où le spectateur, tel un détective lacanien, doit recoudre le réel à coups de montage mental. L’Amérique malade y trouve son miroir brisé entre George Romero, Paul Thomas Anderson et Jacques Lacan.

Une très belle idée parcourt Évanouis (dont le titre original est Weapons) de Zach Cregger : celle des enfants-armes, soudain doués d’une vitalité spectrale et volant presque vers un lieu mystérieux.

Rien que ça : 17 enfants décidant à 2h17, sans se concerter, de s’évanouir de leur plein gré. Ce plan récurrent fonde le trauma du film, son énigme : ces enfants, cibles ailées, courant bras loin devant vers l’invisible, opèrent un effet de sidération.

Évanouis place la barre très haute. Et après un début étonnant de nonchalance, les quinze premières minutes nous feraient croire qu’on a changé de film. Cette première rupture annonce la virtuosité de la mise en scène, qui n’est affaire que de coupure.

Zach Cregger va chercher ce qui peut, dans sa narration, rendre le vertige inaugural des enfants ailés – et le trouve : la fragmentation, le chapitrage, la césure.

Maîtrisant absolument les tensions inhérentes à la progression d’un film d’horreur, il inscrit le manque (d’indices, de résolution, d’explication) en structure, et choisit la coupe et la narration chorale.

« Le sujet, c’est la coupure », Jacques Lacan

Ainsi, par un habile montage et des coupes allant et revenant sur chacun des personnages, Évanouis met au cœur de son suspense la faille, la subjectivité et la partialité de perception que le spectateur va avoir d’une réalité et l’obligation d’y revenir. Revoir différemment, recouper, prolonger les abîmes et les bords.

Le spectateur-monteur

En film totalement lacanien, qui a compris que le manque est la structure humaine fondamentale, Cregger place le spectateur en monteur de l’intrigue, lui donnant à revoir, recouper, recoudre une réalité qui lui échappe.

À grande allure

À partir de là, le film, lancé à grande allure, se permet tous les tons et genres (thriller, comédie, suspense surnaturel) et fait entrer dans la haute jouissance des réminiscences de l’imagerie Walking Dead, doublées des outrances cathartiques de Ça.

Mais tout est lessivé, aspiré, volé par des plans d’une amplitude extatique et d’une jubilation débonnaire.

Le cancer de la vieillesse : l’Alzheimer de l’Amérique

Sans spoiler, faut-il des enfants constitués comme armes, ou des enfants sacrifiés, pour venir soigner les traumas d’une Amérique folle de sa dégénérescence et de son cancer ?

Les enfants sont-ils des armes vivantes contre l’Alzheimer d’une Amérique déjà illisible, ou sont-ils les symboles de victimes expiatoires, pour tenter de sauver quelque chose d’un trauma irréductible ?

Évanouis n’est pas forcément le plus doué sur ses métaphores. Il préfère faire du cinéma — trancher donc par l’image, la cadence, l’intrépidité visuelle et narrative, l’horreur bouillonnante comme langage politique et catharsis intime.

Festival

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