L’Aventura : À la recherche du réel perdu

Après leur Voyages en Italie, Jean-Phi et Sophie décident d’y retourner pour de nouvelles vacances, mais en Sardaigne cette fois, et avec leurs enfants : une fille de 12 ans, d’une précédente union de Sophie, et leur fils de 3 ans. Tout s’y déroule de la manière la plus ordinaire du monde, autrement dit de la manière la plus intéressante qui soit. Parce qu’elle ne triche pas avec cet ordinaire, parce qu’elle en reprend loyalement les formes, Letourneur réussit, encore une fois, à en manifester subtilement toute la complexité et la profondeur émouvante.

Les films de Sophie Letourneur suivent un rythme toujours à peu près semblable : un début cacophonique, des corps et des voix qui s’entremêlent, s’entrecoupent, des visages isolés par le montage, le tout saturé d’incommunicabilité, puis, généralement, non sans quelques retours ponctuels au chaos, les choses s’apaisent, s’éclaircissent, et de là émerge une certaine joie, toujours doublée en même temps d’une certaine mélancolie. Il est un peu pénible d’entrer, malgré l’humour, dans un film de Letourneur, tant les personnages semblent d’abord se manquer, ne pas se voir ni s’entendre. C’est que Letourneur filme des quotidiens, et que dans les quotidiens, il y a des hommes et des femmes quotidiens, entretenant des rapports quotidiens. Dans l’extraordinaire, on se regarde, on se parle en se regardant, on est requis par la situation, et cela donne naturellement de beaux champs/contre-champs bien ordonnés. Les champs/contre-champs de Sophie Letourneur sont souvent alambiqués, apparemment mal fichus, parce que le quotidien, c’est le lieu du laisser-aller, de la méprise et du lapsus, c’est-à-dire le lieu de la vérité et de la vie. Et ce que vient capter la réalisatrice, ce sont justement ces interstices de vérité brute affleurant de l’agitation lunaire du quotidien.

Un mot, un plan, un effet de montage, et tout est dit : la peur de vieillir de la mère, la solitude de la fille, la confirmation progressive, pour le père, que son couple est mort. Tout cela aurait pu se dire à travers de grandes tirades, jouées par d’anciens de la Comédie-Française tentant leur chance au cinéma. Ici, tout se dit comme dans la vraie vie, insensiblement, imperceptiblement, à bas bruit. Il suffit d’un long travelling de Philippe Katerine marchant dans une rue de Sardaigne, portant tout le poids invisible de sa sourde peine sur son dos légèrement voûté ; il suffit d’un agacement de l’adolescente devant le très jeune frère qui accapare toute l’attention des parents ; il suffit d’une main posée sur une cuisse froide, ou d’un conflit sur la logistique, pour révéler la profondeur de ce quotidien, ici quotidien de vacances, pas moins quotidien que l’autre au final, avec son schéma répétitif de plages, de glaces à l’eau et de canicules.

Le cinéma n’est jamais autant lui-même que dans cette façon de se saisir du tout-venant de l’existence pour mieux en exposer les inaperçus, les secrets. Le réel, c’est tout ce qu’on ne voit pas à force de le vivre. Ainsi, le cinéma prend-il en charge de reproduire, reconstituer, rejouer ce réel pour enfin le voir, et, en un sens, enfin le vivre. Dans l’Avventura d’Antonioni, son amant et sa meilleure amie recherchent une femme disparue. Chez Letourneur, ce qui a disparu, ce qui a toujours déjà disparu, c’est le réel, le moment vécu, et c’est au cinéma de le retrouver, de le restituer enfin dans toute sa richesse sensible, affective, symbolique. Il n’est de réel que revisiter par le plan et le montage, sans quoi les instants s’enchevêtrent sans s’écouter les uns les autres, telle une famille légèrement dysfonctionnelle en vacances. Le cinéma recolle les bouts, redéploie une unité et une totalité : rend la vue et la mémoire. Il n’est d’expérience que par le cinéma, car lui seul sait combien telle parole anodine, telle plaisanterie innocente transporte avec soi toute la trame cachée des événements. On n’a rien vu tant qu’on ne l’a pas revu.

Cette conviction, Letourneur en fait un procédé central de ses films, en particulier de ses deux derniers, dans lesquels on voit les personnages eux-mêmes s’employer à retracer les menus faits de leur existence. Mais on aurait tort de considérer ce procédé comme redondant. Entre l’événement vécu et l’événement raconté, il y a toute l’épaisseur de l’indicible. Et, par ailleurs, les moments de réminiscence familiale font encore pleinement partie de la vie. Ce qui est le plus émouvant sans doute, c’est, à travers ce procédé, de pouvoir apprécier ce rapport du dicible et de l’indicible, du factuel et du réel. Ces réminiscences sont assez scrupuleuses ; le détail le plus anodin y est consigné ; ce qui ne manque pas de créer un effet comique. Mais quand ces listes à la Prévert sont replacées dans l’élément vital, alors il apparaît avec une clarté inouïe à quel point rien n’est anodin, jamais.

Le personnage de Jean-Phi, le père, joué par Philippe Katerine, émet des doutes quant à l’intérêt de faire un film à partir de tous ces souvenirs, parce que, dit-il, « ça ne parle de rien ». Sa femme, jouée par Sophie Letourneur elle-même, lui répond qu’au contraire : « ça parle tout ». L’esthétique de Letourneur est comme tout entière contenue dans ce simple dialogue. C’est dans ses creux, dans ses vides apparents, que la vie est paradoxalement la plus dense. Comme pour enfoncer le clou, la cinéaste choisit de faire raconter, mais sans le montrer, le seul événement un peu aventureux du séjour, quand la famille, ayant oublié la clef de son logement, dut y entrer par effraction. La vraie aventure, semble-t-elle nous dire, n’est jamais celle que l’on raconte, car elle dévoile un sens trop lourd à assumer. On ne raconte que le prodige, car il est généralement superficiel.

On ne saisit sans doute pas suffisamment le niveau de sophistication des films de Letourneur. Tout y paraît, en effet, simple, prosaïque, d’une banalité presque humiliante, tant notre propre existence se reflète en elle un peu trop fidèlement. Mais à celui qui accepte ce dépouillement, qui vient au cinéma non pour rêver, mais pour voir, un amour renouvelé de la vie s’éveillera dans son cœur, un enchantement un peu triste, tout pénétré de la drôlerie et de la fragilité des choses.

L’Aventura : bande-annonce

L’Aventura : fiche technique

  • Titre original : L’Aventura
  • Réalisation : Sophie Letourneur
  • Scénario : Sophie Letourneur et Laetitia Goffi
  • Distribution : Philippe Katerine : Jean-Philippe ; Sophie Letourneur : Sophie ; Bérénice Vernet : Claudine ; Esteban Melero : Raoul
  • Photographie : Jonathan Ricquebourg
  • Son : Charlotte Comte, Carole Verner et Laure Arto
  • Montage : Sophie Letourneur
  • Production : Sophie Letourneur, Tristan Vaslot, Mathieu Verhaeghe et Thomas Verhaeghe
  • Société de production : Tourne Films et Atelier de Production
  • Société de distribution : Arizona Distribution
  • Budget : 700 000 euros
  • Pays de production : France
  • Langue originale : français
  • Durée : 100 minutes

 

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