Différente : Du cinéma comme diagnostic

Katia est une jeune femme vivant dans l’ignorance de sa condition. Hypersensible au bruit et à la lumière, atteinte de phobie sociale, un peu maniaque, ayant appris à parler sept langues régionales pour le plaisir, trop franche, elle est donc autiste. Autour d’elle, règnent l’incompréhension et parfois l’agacement face à un comportement jugé « anormal ». Participant pour le journal où elle travaille à un documentaire sur l’autisme, Katia va entamer un voyage vers la connaissance et la reconnaissance de sa différence.
On ne voudrait dire que du bien de ce film de Lola Doillon, surtout quand on garde en souvenir le très beau et très juste « Et toi, t’es sur qui ? ». Mais Différente déçoit par son approche sous-naturaliste, plus soucieuse, semble-t-il, de traiter son sujet, comme on le dirait d’un reportage, que de produire une œuvre d’art.

Tout le long, Katia, le personnage de Différente, déploie ses manies pénibles et charmantes avec la systématicité d’un diagnostic. Voir la mère et le petit copain dans le déni semble presque comique tant l’évidence saute aux yeux. On serait injuste en disant que le portrait est grossier : il est plutôt fin et paraît documenté ; seulement, il ne laisse place à rien d’autre, et notamment à la vie biscornue dans son incompressible énigme. C’est qu’il ne faut pas qu’un doute s’insinue. Le spectateur doit être bien persuadé que Katia est autiste pour mieux percevoir sa détresse et les méprises que suscite son comportement, mais cette intention forcenée sacrifie l’ambiguïté des choses, leur mystère, et partant l’art lui-même.

Quand le diagnostic tombe, il agit comme une révélation religieuse, entraînant la division avant d’opérer la réconciliation. L’autiste, justifié dans son être, se présente comme le prototype d’une humanité sauvée par le diagnostic. De la psychiatrie, il reçoit son NOM, c’est-à-dire son identité. Tous inadaptés, nous sommes tous appelés à recevoir une place dans le royaume du salut médical. Comme dans la série de Tolédano et Nakache, En thérapie, le principe thérapeutique joue comme agent salvateur de toutes les divisions, au sein de la famille, au sein du couple, dans le monde du travail, etc. Or, par là même, c’est toute la complexité de la condition humaine qui est évacuée, dans sa dimension morale, politique et métaphysique. Il n’est pas certain que l’apposition d’un diagnostic et la reconnaissance de l’entourage suffisent à résoudre le drame de la condition autistique, qui n’est après tout qu’une déclinaison singulière de la condition humaine, même s’il contribue fortement à l’améliorer.

Le film est en lui-même une sorte de diagnostic : une description clinique devant servir à la reconnaissance de l’autisme, en particulier pour les mieux masqués d’entre eux. La belle intention, qui aura probablement, souhaitons-le, des développements heureux, semble entraver ici la dimension proprement artistique de cette œuvre. Tel son personnage principal qui travaille en tant que documentaliste, Lola Doillon a manifestement fait d’intensives recherches sur le sujet. Si l’on est heureux de rencontrer un profil moins caricatural que Rain Man, on y perd aussi en puissance cinématographique. La justesse du trait devrait servir la vie au lieu de la diminuer. Il est par exemple regrettable que la charge potentiellement comique du personnage de Katia soit si peu exploitée, ou que les ressources du cinéma n’aient pas été davantage investies afin de nous permettre d’approcher ce que peut être une expérience autistique du monde. À trop vouloir dérouler son programme, à trop vouloir « sensibiliser », « faire mieux connaître », Différente accuse de ce fait une texture lisse, sans aspérité, sans chaos. Comme contaminé par son sujet, le film s’avère lui-même un peu maniaque, un peu autistique.

Différente présente tout de même de solides qualités, à commencer par la direction d’acteurs. Tous sont d’une assez grande justesse, ce qui dans le paysage cinématographique français n’est pas si courant. Certaines scènes, notamment celles impliquant la mère de Katia, sont d’une vérité glaçante, poignante. Mais outre ces réussites ponctuelles, la mise en scène reste platement illustrative, et la narration tend à bégayer la même situation de malentendu entre Katia et le monde, et surtout entre Katia et son petit ami, jusqu’au dénouement final.
C’est au final un joli film un peu scolaire, qui a du moins le mérite de nous faire mieux comprendre et aimer ceux dont il explore la condition. À celui qui le sujet intéresse, je ne peux que conseiller la série-documentaire The Rehearsal, de Nathan Fielder, d’une drôlerie impayable, qui projette, sans le souligner, son spectateur dans l’esprit d’une personne autiste, interrogeant par la même occasion les thèmes de l’authenticité et du jeu social.

Bande-annonce : Différente

  • Titre original : Différente
  • Réalisation : Lola Doillon
  • Scénario : Lola Doillon
  • Distribution : Jehnny Beth, Thibaut Evrard
  • Musique : Jérémie Arcache et Leonardo Ortega
  • Décors : Carmen Beillevaire
  • Costumes : Suzanne Veiga Gomez
  • Photographie : Pierre Milon
  • Son : Cyril Moisson, Alexis Meynet et Olivier Guillaume
  • Montage : Sahra Mekki
  • Production : Dominique Guerin et Nicolas Blanc
  • Société de production : Agat Films & Cie – Ex Nihilo et Ping & Pong Productions
  • Société de distribution : Memento
  • Budget : 2,1 millions d’euros
  • Pays de production : France
  • Durée : 100 minutes
  • Dates de sortie : France : 11 juin 2025
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Festival

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