« Spectregraph » : huis clos spectral

Le tandem James Tynion IV et Christian Ward revient en force avec Spectregraph, une œuvre fascinante publiée aux éditions Delcourt, qui poursuivent la traduction du catalogue DSTLRY après Somna et Gone. Le récit emprunte à l’horreur psychologique, au fantastique et au thriller.

L’histoire débute dans un étrange manoir, perché sur la côte californienne, au nord de Los Angeles. Dès les premières pages, l’ombre plane sur ce lieu énigmatique et troublant, construit par un magnat de l’industrie obsédé par l’occulte et la promesse de vie éternelle. Après sa mort, la demeure suscite la convoitise des plus riches, avides de percer les mystères restés enfermés dans ses murs. 

Janie, mère célibataire se remettant difficilement d’une rupture amoureuse, est l’agente immobilière en charge de ce manoir. Elle accompagne Vesper, envoyée par un groupe inconnu (et inquiétant !), pour évaluer les secrets de l’étrange résidence. Très vite, le piège se referme sur elles ; les deux femmes se retrouvent captives d’une prison surnaturelle dont elles devront découvrir les secrets pour espérer survivre.

James Tynion IV, scénariste déjà reconnu pour ses précédents succès tels que The Nice House on the Lake et Department of Truth, reproduit à merveille les prouesses déjà réalisées dans ses récits d’horreur psychologique. Spectregraph se présente comme un puzzle narratif sophistiqué, déconstruit, où flashbacks et révélations partielles se succèdent avec maîtrise. Le suspense est finement charpenté et les éléments épars distillés çà et là nous maintiennent dans un état de tension fébrile, tout en sondant l’immortalité et l’abandon du corps au profit d’une éternité spectrale.

Un écueil se profile toutefois. James Tynion IV a tendance à effleurer ses thématiques sans les approfondir complètement. Si l’obsession et les dérives sectaires transparaissent clairement, il leur manque l’étoffe qui aurait permis de densifier le récit. Ce dernier maintient volontairement une certaine opacité, qui certes entretient le mystère mais contribue aussi à laisser le lecteur sur sa faim. Plus réussi est le portrait d’un couple désuni par une idée obsédante, et l’évocation de cette science qui n’a pas conscience de la valeur des choses simples.

Côté graphique, Christian Ward réalise un travail remarquable. Il construit une atmosphère surnaturelle idoine. Dans Spectregraph, les corps se fragmentent pour laisser apparaître leur structure interne, les murs sont porteurs des errances passées et des âmes en peine peuvent réapparaître à tout moment. 

La comparaison avec le film 13 Fantômes de Steve Beck (2001) semble évidente, avec des personnages enfermés dans un lieu mécanique où évoluent des spectres inquiétants. Cependant, James Tynion IV nous gratifie d’une intrigue bien plus subtile, davantage ancrée dans les psychologies tourmentées des protagonistes et leurs choix existentiels. Ainsi, tour à tour, la parentalité, l’amour perdu, l’obsession, l’immortalité, le renoncement irrigueront l’histoire.

Malgré quelques réserves sur la profondeur de son propos, Spectregraph est un album réussi, et souvent passionnant. Une incursion singulière dans les abysses de l’étrange, qui confirme une fois de plus le talent de ses auteurs à susciter l’angoisse et à nous tenir en haleine. 

Spectregraph, James Tynion IV et Christian Ward
Delcourt, mars 2025, 168 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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