Madame de Sévigné : autopsie d’un rapport mère-fille

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Madame de Sévigné est le second long métrage de fiction d’Isabelle Brocard. Elle y explore un lien mère-fille très connue, tout en abordant avec délicatesse et force la naissance d’une écrivaine à l’écran. Habité de nature, le film est à la fois ancré dans son époque et d’une modernité souvent pertinente. Karin Viard et Ana Girardot y sont époustouflantes de justesse et de folie.

Dans son premier film, Ma Compagne de nuit, Isabelle Brocard tissait un lien unique entre deux inconnues, qui aurait pu s’apparenter à une relation mère-fille. Une jeune femme pleine de vie y accompagnait une autre, plus âgée mais pas encore vieille, vers une mort certaine (et en partie choisie car sans hospitalisation malgré un cancer). Avec Madame de Sévigné, elle raconte les célèbres lettres de la marquise de Sévigné à travers sa relation avec sa fille, Françoise. Une relation aussi fusionnelle que destructrice dont elle impute la faute à deux femmes qui n’avaient pas les mêmes aspirations, dans une époque qui n’offrait aucune liberté aux femmes (tout juste de l’indépendance aux plus aristocrates d’entre elles). Pourtant, la liberté, c’est l’obsession de Madame de Sévigné pour sa propre vie mais aussi et surtout pour celle de sa fille, quitte à en faire une obsession. Elle la refuse au roi, la forçant à un mariage (pour échapper au couvent) qui la rendra tributaire d’un mari endetté. Or, Françoise ne se rêve pas spécialement libre ou du moins, elle ne sait que faire de son hypothétique indépendance : sitôt quitté le périmètre de sa mère, elle se met au service de son mari et cherche sans cesse l’aide de sa mère, qu’elle voudrait pourtant rejeter. Une relation complexe transcrite à l’écran par des scènes de plus en plus tendues entre la mère et la fille. Le corps, le visage et la manière de s’exprimer de Françoise (et donc à travers elle le jeu d’Ana Girardot) se transforme au fil des plans, de manière assez radicale. On voit aussi le corps et l’esprit de Madame de Sévigné se replier sur lui-même. Paradoxalement, elle continue d’être connectée au monde par l’écriture.

Mère et fille se défient sans cesse : la mère en racontant mieux que la fille des anecdotes dans les diners où elle voudrait briller, la fille en dévoilant aux inconnus les lettres de sa mère pour montrer à quel point elle lui porte de l’affection ou plutôt une « excessive tendresse », sous-titre du livre d’Isabelle Brocard adapté de son film et qui aurait fait un titre magnifique pour cette histoire. Si Madame de Sévigné occupe le devant de la scène et offre son titre, c’est parce que c’est elle qui transcende cette relation, plutôt sa vie, en une œuvre devenue littérature : « je n’ai jamais voulu être à charge contre Madame de Sévigné parce que je trouve qu’à un moment, elle réussit à se sauver en s’abandonnant de manière quasi viscérale à l’écriture. Elle lâche prise et devient véritablement un écrivain. » Le film raconte avant tout la naissance d’un écrivain. À l’écran, peu à peu à la voix off de Karin Viard lisant ses lettres et aux plans de sa main écrivant succèdent les lettres qui s’affichent en gros plan jusqu’à envahir l’image : « c’était l’un des enjeux de Madame de Sévigné : faire de la littérature un personnage ».

Madame de Sévigné écrit partout, tout le temps, sa prose n’étant pas adressée qu’à sa fille. Elle ne cesse de pratiquer cette activité, même une fois blessée aux mains. C’est d’ailleurs dans une autre relation fusionnelle qu’elle entre pour continuer à produire des lettres. Il serait très difficile ici de séparer la femme de l’artiste-écrivaine, toute son écriture étant liée aux obsessions de sa vie : l’indépendance et sa fille. Quand sa fille lui échappe, son fils lui propose une nouvelle fille à façonner, à travers les traits de Cyrielle Mairesse (vue dans Les Chatouilles), et évoque ainsi la condition féminine. D’une grande maturité, ce personnage pourtant qualifié de « petite personne », s’exprime avec clarté et lucidité sur sa condition, loin des babillages déconnectés des salons. Elle sait qu’elle ne doit sa vie qu’à elle-même et son champ d’influence qu’à sa propre personne. Pourtant, elle ne fera finalement qu’attiser la jalousie entre mère et fille. Cette manière de raconter la société en toile de fond (le rapport au désir, le paraître, la puissance des hommes, la marge de manœuvre limitée des femmes, l’argent roi) rend l’œuvre d’Isabelle Brocard moderne et jamais confinée par son côté film en costumes. Elle offre une place prépondérante à la nature, aux sensations, sans s’enfermer à l’intérieur. Elle quitte le foyer, où les femmes étaient contraintes, pour magnifier les lieux d’où Madame de Sévigné écrivait. « […] ce sont plutôt à des décors et à des paysages que je pense au début de l’écriture. Je visualise tout de suite les lieux où va se dérouler mon histoire : le château de Courances, pas très loin de chez moi, où nous avons tourné les scènes du Marais à Paris, celles en Bretagne et en Bourgogne ; le château de Grignan, un château départemental très singulier où mère et fille ont vécu, et les bords de Loire […] C’est la grande modernité de l’écrivain qu’est Madame de Sévigné : elle est, avant Rousseau, un écrivain de l’extérieur. »

La mère évoque autant le manque de sa fille que les arbres, son parc, la Bretagne. Tout un monde qui foisonne auquel elle consacre ses mots et dans lequel elle met ses pas, ceux qui ne la rapprochent pas de sa fille comme elle le regrette (3 semaines de voyage les séparent). Pourtant, mère et fille ne peuvent se détacher l’une de l’autre, liées à jamais par ce serment fait par la mère à sa fille :  « Je veux que vous ayez la place que vous méritez, je vous veux heureuse, indépendante, et maîtresse de votre destinée. » Des mots forts, mais qui se payent au prix d’une vie à les rendre réels dans un monde qui ne le permet pas. La scène qui ouvre le film, baignée de soleil, paraît d’ailleurs presque irréelle et viendra longtemps hanter Madame de Sévigné jusqu’à en faire une écrivaine, une femme que seuls les mots peuvent sauver.

*Toutes les citations sont issus de l’entretien avec Isabelle Brocard à retrouver dans le dossier de presse du film.

Madame de Sévigné : Bande annonce

Madame de Sévigné : Fiche technique

Synopsis : Milieu du XVIIème siècle, la marquise de Sévigné veut faire de sa fille une femme brillante et indépendante, à son image. Mais plus elle tente d’avoir une emprise sur le destin de la jeune femme, plus celle-ci se rebelle. Mère et fille expérimentent alors les tourments d’une relation fusionnelle et dévastatrice. De ce ravage, va naître une œuvre majeure de la littérature française.

Réalisation : Isabelle BROCARD
Scénario : Isabelle BROCARD et Yves THOMAS
Photographie: Georges LECHAPTOIS
Montage : Camille DELPRAT et Géraldine MANGENOT
Interprètes : Karin VIARD, Ana GIRARDOT, Cédric KAHN, Noémie LVOVSKY, Robin RENUCCI, Cyrille MAIRESSE, Antoine PRUD’HOMME DE LA BOUSSINIERE, Alain LIBOLT, Laurent GREVILL
Production : THE FILM, AD VITAM, ORANGE STUDIO, AUVERGNE RHÔNE-ALPES CINÉMA, FRANCE 3 CINÉMA
Distribution : AD VITAM – ORANGE STUDIO
Date de sortie : 28 février 2024
Genre : Drame

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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