Juniors : excessivement candide et discutable

Pour son premier long-métrage en solo, le cinéaste Hugo P. Thomas décide de livrer un teen movie campagnard tout en gardant la candeur et l’innocence de l’enfance. Un but fort louable. Mais en partant d’un postulat moralement discutable et maladroit, il fait de Juniors une oeuvre ô combien bancale. Voire même gênante par moment.

Synopsis de Juniors : Jordan, 14 ans, s’ennuie dans le petit village de Mornas. Sa mère Véronique, infirmière étant souvent absente, il s’occupe avec son meilleur ami Patrick en jouant à leur console affectueusement nommée Jessica. Mais lorsque Jessica rend l’âme, Jordan décide de simuler une maladie et de monter une cagnotte en ligne pour s’en racheter une. Quand ce mensonge se propage dans la cour du collège, les regards se tournent enfin vers eux. Un début de popularité qui mettra leur amitié indéfectible à rude épreuve…

En évoquant le long-métrage Willy 1er, il est fort probable que nous parlions de la carrière alors lancée des frères Boukherma. Deux réalisateurs qui s’étaient faits connaître via cette comédie dramatique de 2016, avant de poursuivre et de se faire un nom en explorant le cinéma de genre (Teddy, L’Année du Requin).  Mais cela serait faire de l’ombre aux deux autres géniteurs du projets. Car oui, il est bon de rappeler que les frères Boukherma n’étaient pas seuls sur le film. Ce dernier, résultat d’une étroite collaboration entre anciens élèves de l’École de la Cité du Cinéma, portait également la patte de Marielle Gautier et Hugo Thomas. Deux personnes qui n’ont, pour le moment, rien fait d’autre depuis, sans connaître la notoriété grandissante de leurs compères. Mais si nous entamons cette article par Willy 1er, c’est pour vous informer que les choses changent ! En effet, il est aujourd’hui question de Juniors, soit le premier long-métrage en solitaire de Hugo Thomas. Et surtout l’occasion pour lui de voler de ses propres ailes !

C’est peut-être pour cette raison que le réalisateur s’attaque avec Juniors au genre du teen movie. Car parler d’adolescents, de se mettre à leur niveau, c’est avant toute chose évoquer le passage à l’âge adulte. Traduire la liberté d’un jeune par la prise de son envol. Ainsi, nous pourrions voir en ce long-métrage une métaphore de la filmographie de son réalisateur. Une filmographie naissante qui ne demande qu’à exploser au grand jour et se faire connaître. Et autant dire l’ensemble ne manque pas d’ambition ! Comme pour les frères Boukherma, Thomas compte bien avec Juniors exploiter un genre cinématographique tout en le saupoudrant d’une touche bien frenchy. Et pour cause, le film est un teen movie en pleine campagne française. Une sorte de relecture de La folle journée de Ferris Bueller mais cette fois-ci en plein village rural. Dans laquelle deux jeunes garçons, en train de se morfondre de leur vie peu emballante – peu d’activités si ce n’est jouer à la PS4, ne pas avoir de groupe d’amis… – vont découvrir la vie en s’enfermant dans le mensonge. Et par ce biais, nous dessine un portrait de nos chères campagnes. Ces régions peu à peu abandonnées où il ne se passe plus grand-chose. Où il est difficile d’avoir accès aux services (transports, hôpitaux…) et, pour le coup, une vie. C’est en tout cas ce que semble vouloir nous raconter le cinéaste avec Juniors.

Sans compter que l’ambition du bonhomme ne s’arrête pas là, tant celui-ci fait preuve de partis pris intéressants pour donner corps à son film. Comme de lui transmettre une candeur pleinement assumée, pour épouser l’état d’esprit de ses deux protagonistes. Des adolescents encore enfants, qui s’enfoncent dans leur boniment sans en comprendre la gravité ni le mal qu’ils s’apprêtent à faire – et tout ça pour acheter une console ! Un côté candide qui fait donc ressortir la naïveté de ces personnages, et permet même de présenter des moments burlesques – le « gang des chauves », les cours d’EPS extrêmes… pour faire de Juniors une comédie se voulant délicieusement surréaliste. Une envie qui se traduit également par le choix du casting, majoritairement composé d’acteurs amateurs pour que ces derniers puissent faire retranscrire cette candeur. Sur le papier, le long-métrage de Hugo Thomas aurait pu pleinement réussir son office et se présenter comme la petite surprise que nous n’attendions pas. Malheureusement, si le château de carte semblait bien parti, il aura fallu une mauvaise brise pour que l’édifice s’écroule rapidement.

Avoir de l’ambition, c’est beau, mais encore faut-il savoir la mener à bien ! Car contrairement aux frères Boukherma qui ont déjà fait preuve de maîtrise scénaristique – promis, nous arrêtons la comparaison ! –, il manque à Hugo Thomas cette plume qui aurait fait de Juniors un film solide, tenant efficacement la route. La faute venant principalement à un tempo comique aux abonnés absents, qui ne parvient nullement à expliquer le burlesque de certaines séquences. Aux jeunes comédiens, certes naïfs dans leur interprétation comme souhaitée, mais n’arrivant pas à donner de corps à leurs personnages. Mais le plus gros défaut de Juniors reste sans aucun doute son postulat initial. Ce pourquoi les protagonistes décident de mentir à leurs proches. Pour se payer une nouvelle PS4 et justifier une mauvaise coupe de cheveux, ils vont faire croire au cancer de l’un d’entre eux afin de gagner des dons et de l’intérêt. En somme, jouer de la maladie pour toucher la corde sensible des autres. Pourquoi pas, nous diriez-vous ! Le cinéma et la littérature ont déjà traité des mensonges bien pire que celui-ci, et à de plus grands échelles. Il n’empêche que le sujet reste tout de même délicat à traiter. Et autant dire que le film se montre beaucoup trop maladroit avec lui. Car même si le mensonge se retourne violemment contre ses instigateurs, les conséquences ne sont jamais dramatisées convenablement. Juniors ne délaissant jamais sa candeur et sa naïveté, au point d’en être gênant aux vues de ce qu’il raconte, ou tente de raconter. Il suffit de voir comment réagit le personnage principal après explosion de la vérité. Ce dernier pensant très facilement que tout le monde va tirer un trait sur cette « mauvaise blague ». Allant même jusqu’à justifier cet acte par une mère absente, alors qu’elle ne mérite clairement pas ce genre de remarque – divorcée, devant subvenir à ses besoins et à celui de son fils tout en travaillant à l’hôpital parfois jusqu’à tard le soir. La naïveté qui caractérise l’adolescent en devient alors méchante au possible. De ce fait, il est vraiment difficile d’exprimer le moindre attachement à son égard, et encore moins de pardon. Ce que tente pourtant de nous faire ressentir un happy end pour le moins déplacé. Certes, celui-ci n’est pas absolu, mais reste sur une note positive, pour ne pas dire victorieuse – réconciliation entre les deux amis, compréhension entre l’enfant et sa mère au point de prendre inlassablement sa défense… Bref, comme si rien ne s’était passé, et que toute faute est facilement pardonnable, quelque soit son ampleur ! Un joli message à transmettre pour un film familial, n’est-ce pas ?

Grandement maladroit et malaisant dans son écriture, il est, pour le coup, difficile de faire l’impasse sur les erreurs de Juniors. Erreurs qui font oublier l’ambition et l’envie qui animaient de base le projet, c’est pour dire ! Le film aurait dû être une parenthèse gentillette et rafraîchissante de cet été 2023, au beau milieu des gros blockbusters hollwyoodiens. Il n’en sera malheureusement rien, si ce n’est la preuve que le projet manque clairement de maturité. Tel un adolescent ayant voulu grandir beaucoup trop vite, sans prendre en considération que rien ne se fasse aussi facilement. Peut-être que le prochain long-métrage du réalisateur sera beaucoup maîtrisé. Nous serons en tout cas présents pour l’accueillir à bras ouverts !

Juniors – Bande-annonce

Juniors – Fiche technique

Réalisation : Hugo P. Thomas
Scénario : Hugo P. Thomas et Jules Hugan
Interprétation : Ewan Bourdelles (Jordan), Noah Zhandouche (Patrick), Vanessa Paradis (Véronique), Alaïs Bertrand (Fanni), Clara Machado (Mathilde), Aurélien Moulin (William), Marie Salvetat (Mme. Lacombe), Franck Ropers (M. Pujol)…
Photographie : Vadim Alsayed
Décors : Florent Chicouard
Costumes : Florence Gautier
Montage : Joseph Comar
Musique : Lionel Fairs, Benoit Rault et François Villevieille
Producteurs : Pierre-Louis Garnon et Frédéric Jouve
Maisons de Production : Baxter Films et Les Films Velvet
Distribution (France) : The Jokers Films
Durée : 95 min.
Genres : Comédie, drame
Date de sortie :  26 juillet 2023
France – 2023

Note des lecteurs4 Notes
1.5

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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