Love life, la profession de foi de Koji Fukada

Bien qu’en anglais, le titre est très parlant. Ce que nous annonce Fukada, c’est sa foi en la vie et l’amour, même si Love life nous montre que la vie n’est pas qu’une succession de bons moments à côtoyer celles et ceux qu’on aime.

Le film est centré sur Taeko (Fumino Kimura, impeccable), charmante jeune femme de 34 ans mariée depuis peu avec Jirô Ozawa (Kento Nagayama, un peu neutre). Avec eux, vit Keita (Tetta Shimada, parfait de naturel), un garçon de 6 ans. On comprend rapidement qu’il n’est pas le fils de Jirô, bien qu’il l’appelle papa. Cette famille vit dans un appartement relativement petit mais bien arrangé (à l’occidentale, notamment pour la table où la famille prend ses repas) et lumineux, dans un grand ensemble où les communs (escalier et couloirs) sont en extérieur. Il semble que cela contribue à un certain état d’esprit, car on observe Taeko échanger quelques mots avec une voisine d’en face. C’est même assez étonnant dans un film japonais, car Taeko crie pour se faire entendre. Autre détail surprenant, cette femme demande à Taeko si son mari est chez elle, comme s’il avait l’habitude de venir voir la jeune femme. En fait, il s’agit de la mère de Jirô et elle se demande si le père n’est pas venu voir son fils. D’ailleurs, autre détail qui a son importance, l’appartement appartient aux parents de Jirô.

La première partie du film

Quasiment parfaite, elle montre la vie de la famille Ozawa. On découvre en particulier la belle complicité entre Taeko et le petit Keita qui affiche déjà une étonnante personnalité. Ainsi, il fait remarquer à sa mère que, régulièrement, elle se montre un peu distraite, ce qu’il a remarqué sur un détail qui s’est déjà renouvelé trois fois depuis le début de l’année. Avec un certain amusement, elle s’obstine à nier. Par contre, lui se souvient des noms des collègues de Jirô invités au mariage, sauf Yamazaki malade ce jour-là. Et puis, Keita vient de remporter une compétition d’Othello, un jeu de société combinatoire abstrait qui se joue sur un échiquier classique avec des jetons bicolores (une face noire, l’autre blanche), ce qui rend les parties compréhensibles pour tout spectateur connaissant les règles du jeu. Keita s’entraine sur ordinateur et joue régulièrement avec sa mère. Cela donne lieu à une scène très amusante, car tous deux communiquent par signes, le sous-titrage nous permettant de comprendre pourquoi Keita préférerait ne pas jouer avec Jirô. On comprendra plus tard comment et pourquoi ils ont pris cette habitude d’utiliser un langage à destination des sourds et muets. Dans la famille, quelque chose se prépare plus ou moins discrètement : l’anniversaire du père de Jirô. Ce jour-là, avec sa femme, ils arrivent à l’appartement, invités pour le déjeuner. Mais on sent rapidement le malaise. En effet, le père de Jirô en veut beaucoup à Taeko, au point qu’il se montre incapable de lui faire face, même en s’asseyant à table. À vrai dire, on sait déjà pourquoi, grâce à ce qu’on a vu et entendu dans quelques scènes précédentes. Sauf que c’était toujours par des échanges entre collègues de Jirô et par des phrases du type « il paraît que… » ou « tu savais que… ? » qui pouvaient très bien être prises pour des ragots. En fait, Taeko commence à peine à faire la conquête de son beau-père quand l’imprévisible se produit. Cela entraine une rupture totale de ton dans le film qui, jusque-là, est bien en rapport avec l’affiche : coloré, lumineux, enjoué, avec une caméra discrète qui met bien en valeur les lieux et les déplacements des personnages, passant avec une grande aisance de l’un à l’autre. Tout aussi remarquable sur cette première demi-heure environ, le scénario (signé Koji Fukada) apporte très naturellement les informations permettant de comprendre les enjeux posés.

Deuxième partie

La suite va nous confirmer que derrière cette ambiance agréable, des zones d’ombres subsistent et peuvent apporter de graves nuisances à un équilibre fragile. Taeko pensait pouvoir profiter d’une vie de famille épanouissante, aussi bien pour elle que pour Keita et Jirô. En fait, elle pensait pouvoir oublier le passé. Mais, au vu des circonstances, elle se montre bien obligée d’admettre que Jirô n’est pas le père de Keita. Or, ce père, Park (Atom Sunada) réapparaît et ce n’est évidemment pas par hasard. Que cet homme fasse bien pâle figure auprès de Jirô n’a qu’une importance toute relative, car sa position de père parle pour lui. Sans compter tout ce qu’il a vécu avec Taeko. Ainsi, par la force des choses et parce que les circonstances l’y incitent, Taeko se rapproche à nouveau de lui. En fait, Taeko ne supporte pas de le sentir en position de faiblesse et elle cherche à comprendre pourquoi il l’a quittée (allant jusqu’au divorce). Et c’est pour des raisons assez similaires que, de son côté, Jirô se rapproche de Yamazaki, sa collègue qu’il devait épouser. On comprend d’ailleurs que le gentil Jirô et la douce Taeko ne sont pas si clairs que cela, car tous deux sont capables de mentir, au moins par omission (et je ne parle même pas de leur rapprochement aboutissant au mariage que l’on sait, laissé à notre imagination).

Entre ombre et lumière

Bien entendu, les jeux de l’amour et du hasard qui gouvernent nos vies se retrouvent ici. Ceci dit, les errements de Jirô et Taeko ne surprennent pas tant que ça, surtout dans un film de Koji Fukada qui, au début de sa carrière, fut présenté comme une sorte de Rohmer version japonaise (illustration de la fascination réciproque entre les cultures japonaise et française). Le meilleur est donc à mon avis dans la première partie, même si Fukada s’arrange ensuite pour apporter beaucoup d’émotion. Le cinéaste nous faire sentir qu’il faut du temps et probablement des erreurs pour accepter le destin et retrouver le goût de la vie suggéré par le titre et mis en évidence par la chanson au titre éponyme, interprétée par Akiko Yano. Vrai regret quand même, l’origine et la personnalité du père de Keita auraient mérité un développement plus approfondi. Au crédit du réalisateur, ajoutons sa capacité à nous montrer son pays par petites touches, aussi bien physiquement (quelques intérieurs, mais aussi des extérieurs, diurnes et nocturnes), que psychologiquement (dans la cellule familiale ainsi qu’au travail). Enfin, le Japon compte lui aussi des sans-abri et des services d’action sociale.

Bande-annonce : Love Life

Fiche technique : Love life

Réalisateur : Koji Fukada
Scénariste : Koji Fukada
Sortie française : le 14 juin 2023 – 2h04
Coproduction : Nagoya Broadcasting Network – Chipangu – Comme des Cinémas
Musique originale : Olivier Goinard
Distribution : Art House Films
Avec :
Fumimo Kimura : Taeko
Kento Nagayama : Jirô
Tetta Shimada : Keita
Atom Sunada : Park
Hirona Yamazaki : Yamazaki

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.