Cœur errant : portrait d’une dépression amoureuse

Pour son deuxième long-métrage, le réalisateur Leornado Brzezicki s’attarde sur le portrait d’un amoureux déboussolé. D’un homme qui s’enfonce dans les excès et entraînant ses proches avec lui. Cœur errant est un drame qui arrive à nous faire ressentir la tourmente de son protagoniste, quitte à mettre de côté les personnages secondaires et leur importance.

Synopsis de Cœur Errant : Santiago, un père gay, est à un tournant de sa vie. Sous le choc d’une rupture amère, il est également confronté au départ imminent de sa fille Laila, avec qui il entretient une relation fusionnelle. Cette séparation brutale est le détonateur qui va pousser ce chef cuisinier couronné de succès à déambuler entre anciens amants, chemsex et plans à trois pour essayer de combler son manque affectif…

Bien que nous restons en Amérique du Sud après Un Varón et L’Eden, nous sommes avec Cœur errant dans un cas bien différent. Déjà car il ne s’agit pas d’un premier mais plutôt d’un second long-métrage. Avec à sa tête un réalisateur qui a donc fait ses armes pour ce format, après quelques courts-métrages à son actif. Sans compter que le titre s’éloigne de toute notion de violence pour aborder un thème bien plus intimiste et personnel. Point de banlieues où sévissent jeunes criminels, plongés dans un dangereux et mortel quotidien. Ici, le film de Leonardo Brzezicki préfère s’intéresser à la dépression amoureuse d’un homme et de son combat pour se sortir de cette situation. Une preuve de plus pour ceux qui seraient aveuglés par les clichés, que les œuvres de cette région du globe savent aborder des thématiques ô combien universelles !

Cœur errant est donc le portrait d’un homme perdu. D’un amoureux qui tente de combler son manque affectif en tombant dans bien des excès. Ces derniers se traduisant principalement par un fort abus d’alcool mais surtout par des rencontres sans lendemain. Des excès qui lui donnent l’illusion d’aller bien, alors qu’ils ne font que l’enfoncer dans une tourmente infernale. Une tourmente qui, en plus de le faire souffrir, aura un très lourd impact sur ses proches. Car Cœur Errant, avant de parler de dépression, parle également d’un père aimant ayant une relation fusionnelle avec sa fille. D’un fils toujours présent pour sa mère et qui a peur de devenir la copie conforme d’un paternel douteux. Et enfin, le long-métrage est aussi le récit d’un homme gay qui s’assume pleinement. Qui ne cache en aucun cas son orientation sexuelle, et ce malgré les préjugés d’un père l’ayant renié ou bien d’inconnus dans un bar.

Vous l’aurez compris, Cœur errant est une totale mise à nu d’un personnage. Leornardo Brzezicki, qui semble vouloir expier ses propres démons, nous plonge sans retenue dans la psyché de son personnage. Par le biais d’une mise en scène maîtrisée, le cinéaste parvient à nous retransmettre l’état d’esprit de son héros nommé Santiago. Tout comme lui, le spectateur peut s’extasier devant la beauté des corps qui s’offrent à lui. Ou bien éprouver une joie communicative quand il partage un moment de complicité avec sa fille Laila. Mais outre ces jolis moments, le film nous fait également ressentir les instants de mal être. Notamment quand Santiago se montre pathétique – ivre d’alcool, à débiter des paroles n’ayant aucun sens – ou qu’il doit essuyer les remontrances cinglantes de ses proches. Qui n’hésitent plus, étant également à bout, à vouloir lui ouvrir les yeux sur sa situation en passant par quelques insanités. Et tout comme lui, nous recevons cette vérité à la figure avec beaucoup de puissance. Tel est donc le but de Cœur errant : déboussoler le public autant que son personnage. Le balancer entre plusieurs états d’esprit pour lui faire perdre tout repère et ainsi nous faire vivre l’évolution de Santiago de manière viscérale. À ce constat, l’interprétation de Leonardo Sbaraglia n’y est pas étrangère, tant son incarnation du personnage est d’une incroyable justesse. D’une fragilité qui rend hommage à toute la complexité de son rôle, à l’attachement que nous lui prêtons le temps du visionnage.

Mais à trop s’attarder sur son protagoniste, le film en oublie quelque peu ses personnages secondaires. Certes, ils ont un rôle important à jouer dans l’évolution de Santiago tous sont superbement interprétés – mention spéciale à Miranda de la Serna. Malheureusement, ils ne semblent ne servir que ce dessein scénaristique, sans avoir droit à plus de place dans l’intrigue. Par exemple Luis, qui est la cause de la dépression de Santiago. Si nous comprenons très vite que cette relation amoureuse est à sens unique, la raison est quant à elle brumeuse. Pourquoi l’a-t-il quitté ? Santiago était-il « toxique » bien avant ce début de rupture ? Difficile à dire, tant le script n’explore jamais cette partie de l’histoire. Même chose avec son ex-femme Eloisa : en quoi Santiago refuse-t-il que sa fille veuille voir sa mère alors que la relation entre les deux parents ne semblent par pour autant mauvaise ? Nous pourrions supposer, il est vrai, que la peur pour Santiago de perdre son seul point de repère dans la vie – sa fille – prenne le dessus, mais là encore rien n’est sûr. Voire un chouïa incohérent. Tel est le problème de Cœur errant : à trop mettre ses personnages de côté, le film survole son récit, oubliant de combler certains trous. Certaines lacunes qui font perdre à l’ensemble sa puissance émotionnelle et l’importance même de ses personnages secondaires.

Mis à part ce défaut scénaristique, cela n’enlève en rien le fait que Cœur errant se présente à nous comme un drame passionné. Une œuvre sincère à travers laquelle le cinéaste désire s’exprimer et qui livre ainsi un film pour le moins percutant. Déchirant et, avant toute chose, humain au possible. Certes maladroit sur l’écriture, mais qui reste en mémoire bien après le visionnage. Laissant augurer une carrière prometteuse de la part de Brzezicki, qui peut déjà se vanter d’avoir quelques prix et festivals à son palmarès. Il ne fait aucun doute que sa prochaine réalisation suivra les mêmes traces. Dans tous les cas, nous serons bien évidemment au rendez-vous pour apprécier le talent d’un réalisateur qui mérite toute notre attention.

Cœur Errant – Bande annonce

Cœur Errant – Fiche technique

Titre original : Errante Corazón
Réalisation : Leonardo Brzezicki
Scénario : Leonardo Brzezicki
Interprétation : Leonardo Sbaraglia (Santiago), Miranda de la Serna (Laila), Eva Llorach (Eloísa), Iván González (Federico), Alberto Ajaka (Luis), Tuca Andrada (Silvio), Rodrigo dos Santos (Gilberto), Beatriz Rajland (Isabel)…
Photographie : Pedro Sotero
Décors : Eugenia Lestard
Costumes : Jam Monti
Montage : Marta Velasco
Musique : Nico Casal
Producteurs : Leonardo Brzezicki, Andrés Martin, Rosa Martínez Rivero et Rodrigo Texeira
Maisons de Production : Keplerfilm, Quijote Films, RT Features, Ruda Cine et Vértigo Films
Distribution (France) : Optimale Distribution
Durée : 112 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  05 avril 2023
Argentine, Brésil, Espagne, Pays-Bas, Chili – 2021

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.