Emily, De grandes espérances : les figures féminines enflammées surgissent avec le printemps au cinéma

En mars, plusieurs destins de femmes se sont déployés sur nos écrans (La Syndicaliste, Mon Crime, Women Talking, Houria… ), autant d’œuvres qui font écho à notre époque et de destinées qui s’enflamment. La réalisatrice d’Emily exprime cette résonance : « Au cours des cinq dernières années, j’ai eu envie de dépasser mon rôle d’actrice et de raconter une histoire qui m’appartienne dans son ensemble. Cette volonté a coïncidé avec le mouvement #MeToo et le fait que de nombreuses femmes ont pu faire entendre leur voix. Il y a cinq ans, je n’aurais peut-être pas eu cette possibilité*… » De Grandes espérances renoue avec la représentation du pouvoir féminin à l’écran en y opposant un dilemme moral. Deux œuvres à découvrir dans ce récap du mois de mars au cinéma, qui s’achève avec l’avènement du printemps.

Emily de Frances O’connor
Synopsis : Aussi énigmatique que provocatrice, Emily Brontë demeure l’une des autrices les plus célèbres au monde. Emily imagine le parcours initiatique de cette jeune femme rebelle et marginale, qui la mènera à écrire son chef-d’œuvre Les Hauts de Hurlevent. Une ode à l’exaltation, à la différence et à la féminité.
Date de sortie : 15 mars 2023
Avec : Emma Mackey, Fionn Whitehead, Oliver Jackson-Cohen, Alexandra Dowling, Amélia Gething

Si de nombreux films sur des écrivaines nous sont parvenus ces dernières années (ColetteMary Shelley, Jane pour ne citer qu’eux), c’est plutôt du côté de Bright Star qu’il faut aller chercher le souffle d‘Emily, le premier film de Frances O’Connor. Ce qui compte dans Emily, c’est son insoutenable besoin de liberté, de légèreté. Le récit n’est donc pas un biopic classique et poussiéreux, mais une ode poétique et sensible. Des trois sœurs Brontë ayant écrit (mises en scène en 1979 avec Les Soeurs Brontë d’André Téchiné), Frances O’Connor choisit l’autrice des Hauts de Hurlevent, la poétesse amoureuse dont les poèmes brûleront au vent d’un amour déchu . « J’étais désireuse de trouver un moyen de célébrer la personnalité d’Emily, qui soit liée à son roman, un peu à la façon d’un conte de fée*. » Emily n’est donc pas une question de fidélité biographique mais bien de sensations. Présentée comme une héroïne moderne, débarrassée d’un désir de plaire, de se conformer, le personnage est ici une figure romanesque dessinée par petites touches.

Baigné dans de grands paysages qui viennent donner un sens à son corps en mouvement, prêt au lâcher-prise, le film est un hymne plus qu’un récit linéaire. Emma MacKey interprète cette version d’Emily avec beaucoup de fougue, tout se lisant dans un souffle, une respiration, un regard à la caméra. Il ne s’agit pas d’une représentation de l’écrivaine à sa table de travail, souffrant forcément d’écrire. Ici, on écrit en soufflant les bougies et en ouvrant les fenêtres et c’est bien la vie, le vécu, les sensations, les erreurs qui sont le matériau des œuvres que nous ont laissé les héroïnes d’Emily. Des vies courtes mais célébrées comme des courses folles, des instants de partage, de révolte aussi, tout en explorant les relations de sororité et de complexité qui unissaient Charlotte, Emily et Anne. Ou encore les figures masculines du père et du frère, très opposées et contrebalancées par une histoire d’amour vécue en secret par Emily et perdue par ce secret même…

Emily restera à jamais à l’écran cette jeune fille qui voulait tout vivre, tout brûler, trouver sa voix et dont le récit mêle son roman et des éléments, peu connus et mystérieux, de sa vie.

*Les propos de Frances O’Connor sont tirés du dossier de presse du film

Emily : Bande annonce

De Grandes espérances de Sylvain Desclous
Synopsis : Madeleine, brillante et idéaliste jeune femme issue d’un milieu modeste, prépare l’oral de l’ENA dans la maison de vacances d’Antoine, en Corse. Un matin, sur une petite route déserte, le couple se trouve impliqué dans une altercation qui tourne au drame. Lorsqu’ils intègrent les hautes sphères du pouvoir, le secret qui les lie menace d’être révélé. Et tous les coups deviennent permis.
Date de sortie : 22 mars 2023
Avec : Rebecca Marder, Benjamin Lavernhe, Emmanuelle Bercot

C’est paradoxalement après un drame, par lequel elle ôte la vie, que Madeleine va reprendre le pouvoir sur la sienne. De femme soumise, du moins effacée dans sa relation (on le voit clairement dans la mise en scène des scènes de sexe notamment où Antoine est au-dessus d’elle), Madeleine va peu à peu s’extirper et prendre sa place.  Un pouvoir qu’elle conquiert aux côtés de Gabrielle, femme de pouvoir, de gouvernement et de convictions aussi. Habitée par la loi qu’elle l’aide à défendre, Madeleine inverse les rapports de force. C’est un corps plongé dans l’eau que l’on découvre, sous la surface, un corps qui prend la décision de rejoindre la plage. Une plage qui sera centrale dans la reconquête de Madeleine.

Ce portrait hanté par la mort, la morale et la soif de pouvoir, entraîne l’héroïne dans des abysses d’où les cœurs purs s’évaporent. Ce n’est pas à l’ENA qu’elle trouve un sens à son combat politique, comme jadis l’une des héroïnes de L’École du pouvoir (la superbe série de Raoul Peck), mais en défendant ce qui lui tient à cœur. Il est aussi question de sororité dans une brève scène de clôture qui laisse en suspens le destin politique et l’avenir de Madeleine…

Rebbeca Marder brille encore une fois dans ce rôle aux côtés d’une Emmanuelle Bercot dynamique à souhait !

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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