La Syndicaliste de Jean-Paul Salomé : la voix des victimes

3.5

La Syndicaliste revient, à partir du livre de Caroline Michel-Aguirre, sur l’histoire incroyable mais vraie de Maureen Kearney (interprétée à l’écran par Isabelle Huppert), syndicaliste chez Areva, dont la parole est remise en cause après une agression subie à son domicile. Une agression à laquelle personne ne croit et qui l’entraîne dans un véritable cauchemar filmé par Jean-Paul Salomé comme un thriller, sans verser dans le spectaculaire outrancier.

Reflet dans un œil d’homme

La Syndicaliste est avant tout un film de points de vue. Celui de Jean-Paul Salomé est clair et il le dit dès le début du film lorsqu’un carton signale qu’il s’agit d’une histoire « inspirée de faits réels ». La précision est d’importance car l’histoire de Maureen Kearney fait encore couler beaucoup d’encre. Une question de regard(s) se pose clairement à son encontre et ce sont ces regards que le film ne cesse d’interroger, de faire se succéder. Dès la première scène où Maureen apparaît, combative, face à des femmes dont le droit au travail est bafoué et à un homme qui pense pouvoir la renvoyer à son statut, mais auquel elle offre une répartie sans faille. Maureen est d’abord une femme dans un monde d’hommes, la tête haute, combative, proche de la future ex-directrice d’Areva, Anne Lauvergeon (superbe Marina Foïs), autre figure féminine de pouvoir, une force qui dérange. Deux forces que l’on tente de faire taire, de mettre à l’écart. La volonté de Jean-Paul Salomé dans ce portrait est clairement de lorgner du côté de La Fille de Brest, plus que de son précédent film, à l’humour assumé, La Daronne : « J’avais déjà eu envie de faire un film sur une lanceuse d’alerte, autour d’Irène Frachon et du scandale du Mediator, mais ça ne s’était pas fait. Les pressions qu’avait subies Maureen Kearney, « la » syndicaliste d’Areva, l’agression violente dont elle avait été victime étaient puissamment dramatiques. On était allé très loin pour la contraindre à arrêter ses investigations*… »

Isabelle Huppert apparaît donc dans un premier temps comme la Erin Brokovich française bien qu’elle ait troqué sa chevelure rousse pour le blond de Maureen Kearney, dont la garde robe, le style (pensons aux lunettes) inspire clairement l’allure du personnage dans le film. C’est ce qui permet de faire oublier un peu que c’est Isabelle Huppert qui incarne cette « vraie personne » avec tout le poids symbolique que cela engendre forcément. On pense très souvent au rôle qu’elle avait incarné dans Elle, déjà très chargé en terme de regard sur une victime de viol. La force de l’interprétation d’Isabelle Huppert, au-delà de l’apparence physique, est de donner à ce personnage toute la distance intellectuelle et non-sentimentaliste dont l’actrice est capable : « Il y avait une espèce de fantaisie du personnage, amusante à rendre à l’image. C’était quelqu’un qui par son look se fabriquait une armure, et cela plaisait beaucoup à Isabelle. Une armure qui tombait par instants, selon les circonstances*… » Tout l’enjeu est d’aller voir au-delà de l’armure, en passant par la ronde des regards (plutôt malveillants) qui tournent autour de Maureen.

Parole et silence 

C’est ainsi que le film bascule dans une interrogation constante de la parole de la victime, puisque très vite après son agression Maureen ne va pas être entendue dans sa vérité. Tout est alors une réinterprétation des images à priori déjà vue ou du moins imaginées par le spectateur (la mise en scène de l’agression n’est jamais réellement montrée, en tout cas pas de manière directe et linéaire). On pense notamment à la première auscultation gynécologique de Maureen (il y en aura pas moins de trois en une semaine !!), quand après s’être rhabillée, elle prend le temps de se remaquiller, sous l’œil médusé du médecin (celui-là même qui la reverra quelques jours plus tard) : « Cela figurera dans ses rapports médicaux : elle n’a pas réagi « comme une femme violée »… » Voilà tout le propos du film, montrer comment une victime devient coupable parce qu’elle n’est pas ce que la société attend d’elle. Maureen prend d’abord trop de place, puis est trop fragile, enfin considérée comme folle… Si bien que dans la mise en scène de son premier procès en tant qu’affabulatrice, elle peine à s’exprimer, voire même semble se trahir sans le vouloir. Des scènes de procès d’ailleurs rendues fidèlement « au mot près », à l’image du récent Saint Omer d’Alice Diop. Libre à la vérité d’émerger de ces reconstitutions, de ces mots, de ces regards. Pourquoi une parole qui n’est pas entendue ne finirait-elle pas par se briser ?

Le travail de mise en scène de Jean-Paul Salomé relève par moment du thriller. On a ainsi droit à l’attendue scène dans un parking souterrain, aux lumières qui clignotent. Ce qui compte pourtant, c’est l’agression subie par Maureen, qui est au centre de tout. D’abord par les mots, puisque le film commence par l’appel de la femme de ménage qui trouve Maureen ligotée dans son sous-sol. Le reste n’est que flashs issus de la mémoire de Maureen, ou reconstitutions. Il y a aussi la confrontation entre l’esprit de Maureen et d’autres récits, du moins un récit. Une victime seule n’a pas d’écho, ce n’est qu’ensemble que les victimes le deviennent, une seconde violence qui leur est faite après celle de l’agression. Le film fait le choix dès le début d’être du côté de Maureen, de la croire, tout en mettant en scène le doute permanent. Il y a un avant l’agression, fait de joutes verbales, de confrontations et de duels d’acteurs souvent savoureux.

Puis il y a l’après, la solitude, le silence, le corps rendu à la vie domestique, sans combat collectif, juste une blessure personnelle. Pour cela, Jean-Paul Salomé s’attèle dès les premières minutes du film à la mise en scène de l’intimité de Maureen :  « Il me manquait une dimension intime. C’est ce que j’ai expliqué à Maureen Kearney, quand je l’ai rencontrée, accompagnée de son mari et de sa fille. Je lui ai dit que ce serait ma vision d’un personnage, qu’il nous faudrait, avec Fadette Drouard, imaginer des scènes de famille d’après ce que l’on percevait des rapports avec son mari et avec sa fille. Il fallait nous laisser inventer*. » Dans les relations entre Grégory Gadebois, qui interprète le mari de Maureen, et Isabelle Huppert, tout se joue dans des postures, des regards, des silences : « On est après la bataille et leurs rapports passent par une présence, des regards, ou même des évitements*. » Le duo fonctionne avec une magie propre au cinéma, de l’improbable nait le miracle d’une alchimie inattendue. Pourtant, son regard de mari, bien que d’un incroyable soutien, participe aussi du questionnement de la vérité, il est un autre regard : « L’intérêt de ce sujet, parmi d’autres, c’est le scepticisme : laisser l’ambiguïté fabriquée par le regard des autres sur le personnage* », déclare Isabelle Huppert. Le rythme s’engage entre thriller et solitude, et les deux heures ne souffrent aucun temps mort.

Au final, La Syndicaliste est un film singulier, posé et combatif à la fois sur un sujet fort. Si le choix d’Isabelle Huppert pour incarner, avec l’idée tenace de la ressemblance, ce personnage réel, peut interroger, il paraît bientôt naturellement le meilleur tant la comédienne apporte une force et une stature bienvenues à un personnage qui s’extirpe sans cesse de son statut de victime, tout en portant une voix, des voix et en remettant au centre le combat tout simple, au départ, de sauvegarder des emplois. Le film se singularise par son ton, la manière dont il va raconter cette histoire de femme bâillonnée dans sa vérité, détruite mais qui se relève : « Je crois qu’il y a dans le film quelque chose de chabrolien, une certaine sécheresse mais dans le bon sens, rien de sentimental, peut-être une espèce d’ironie empreinte de morale*. » Il n’y a pas meilleurs mots que ceux d’Isabelle Huppert elle-même pour le dire. Cette apparente « sécheresse » du ton déstabilise autant qu’elle force le spectateur à interroger sans cesse son propre regard sur cette femme dont La Syndicaliste est le portrait, mais aussi sur toutes les paroles dont le statut n’est jamais autant remis en cause qu’aujourd’hui, où la justice se fraye difficilement un chemin à la hauteur de l’enjeu humaniste.

*Toutes les citations sont tirées du dossier de presse du film, interview de Jean-Paul Salomé et propos d’Isabelle Huppert.

La Syndicaliste : Bande annonce

La Syndicaliste : Fiche technique

Synopsis : Un matin, Maureen Kearney est violemment agressée chez Elle. Elle travaillait sur un dossier sensible dans le secteur nucléaire français et subissait de violentes pressions politiques. Les enquêteurs ne retrouvent aucune trace des agresseurs… est-elle victime ou coupable de dénonciation mensongère ?

Réalisateur : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé, Fadette Drouard d’après l’oeuvre de Caroline Michel-Aguirre
Interprètes : Isabelle Huppert, Grégory Gadebois, Marina Foïs, Yvan Attal, François Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps, Aloïse Sauvage, Gilles Cohen
Photographie : Julien Hirsch
Montage : Valérie Deseine
Sociétés de production: Le Petit Bureau,, Heimatfilm
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h01
Genre : Drame
Date de sortie : 1er mars 2023

France – 2022

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.