Tirailleurs de Mathieu Vadepied : lutter contre l’oubli

3

Tirailleurs est le deuxième film de Mathieu Vadepied, après La Vie en grand en 2014. Le réalisateur décide d’aller du côté de l’intime avec ce récit sur les tirailleurs sénégalais de la guerre 14. L’histoire d’un père et de son fils dont la vie et la relation basculent après que l’enfant est kidnappé et le père enrôlé « volontaire ». Ce dernier a alors un seul objectif : sortir son fils vivant du front, quitte à en payer le prix fort.

Le soldat (in)connu

L’histoire des tirailleurs reste encore méconnue, entraperçue dans le film Nos patriotes mais peu racontée. Mathieu Vadepied écrit tout du long son film comme un rempart contre l’oubli. A l’image du récent et pudique Nos frangins de Rachid Bouchareb, Tirailleurs est avant tout un film de mémoire, d’hommage. Ce sont donc des destins, des proches qui sont filmés. Les actes héroïques paraissent ici presque fous. Seule compte la volonté de survivre que déploie Bakary et qui fait le récit du film. Les combats sont filmés et réduits à leur strict minimum : ce qui est montré, c’est l’absence de connaissance tactique, de perspective. Les soldats de fortune sont jetés sur le front avec une promesse d’éternité et de gloire, mais ils sont surtout laissés là, sans préparation, sans certitude. Ils n’ont pas, pour la plupart, décidé d’être là. On voit des jeunes hommes se faire littéralement kidnapper dans leur pays d’origine, sans aucune garantie de rentrer un jour. C’est d’abord cet étourdissement, cette peur aussi que filme Mathieu Vadepied.

Fils de la guerre

Très vite cependant, le réalisateur raconte l’empressement à fuir de Bakary et le basculement de sa relation avec son fils, Thierno. Le jeune homme va peu à peu désirer combattre, se lier à un autre soldat (un chef blanc, ce qui fera dire à un personnage « les blancs lui ont lavé le cerveau ») qui lui promet vaguement du galon. Les deux vont se laisser en quelque sorte aveugler par un désir de servir pour lui et de reconnaissance pour son ami, rencontré dans un café où « toute hiérarchie disparaît ». Chaque fois, c’est une histoire de lien au père pour ces fils de la guerre, l’un qui cherche la reconnaissance qu’il n’aura, croit-il, que dans la mort, l’autre qui cherche autant à protéger qu’à s’émanciper. Mathieu Vadepied filme ainsi Thierno devenir le supérieur de son père, Bakary, et chercher à faire du zèle pour asseoir son autorité. Pourtant, les deux hommes demeurent intimement liés et c’est bien leur histoire qui compte. Ces deux-là, Bakary surtout, font figure de modèle, de soldat inconnu, ils sont des symboles. Peut-être sont-ils un peu trop enfermés dans ces rôles pour vraiment s’émanciper. Tirailleurs peine à décoller, à prendre de l’ampleur malgré la justesse d’Omar Sy et Alassane Diong.

Hommage

Tirailleurs tire son épingle du jeu par la finesse de la relation entre le père et son fils, qui se passe souvent de mots et s’arrange de regards, même dans la confrontation. L’obstination du personnage principal devient un à côté de la guerre, comme pour en contrer la folie, la mécanique implacable. Pourtant, Bakary entre dans un autre engrenage et en paye le prix. Le film fait aussi le pari de la poésie, avec un très beau texte contre l’oubli lu par Omar Sy en exergue et pour clôturer le film, toujours avec beaucoup de sobriété. Le film évite les trop gros effets et c’est tant mieux, la guerre ici est mondiale, mais elle est aussi et surtout intime. C’est ainsi et seulement ainsi pour Mathieu Vadepied que le message devient universel, l’hommage vibrant :  « On voulait s’adresser également à ceux qui ont peur et qui sont pris dans les filets des extrémismes politiques, qui ne connaissent pas forcément la réalité de cette histoire des tirailleurs. On voulait s’adresser à leur émotion, à cette dimension universelle traitée à travers le récit d’un père et de son fils afin de faire ressentir ce qu’ont pu vivre ces hommes » (propos issus du dossier de presse du film). Cependant, il n’est pas sûr que le pari soit toujours tenu, le film peinant à saisir tous les enjeux et la nécessité de lutter contre l’oubli, en déroulant un scénario un peu prévisible et trop collé à son duo. Sans jamais prendre de véritable recul sur le contexte historique. Tout se passe comme si ces deux destins étaient isolés, bien que rattachés à l’Histoire par le dernier plan et ce renard entêtant qui habite les pensées et les cauchemars de Bakary.

Tirailleurs : Bande annonce

Tirailleurs : Fiche technique

Synopsis : 1917. Bakary Diallo s’enrôle dans l’armée française pour rejoindre Thierno, son fils de 17 ans, qui a été recruté de force. Envoyés sur le front, père et fils vont devoir affronter la guerre ensemble. Galvanisé par la fougue de son officier qui veut le conduire au cœur de la bataille, Thierno va s’affranchir et apprendre à devenir un homme tandis que Bakary va tout faire pour l’arracher aux combats et le ramener sain et sauf.

Réalisation : Mathieu Vadepied
Scénario : Mathieu Vadepied et Olivier Demangel
Interprètes : Alassane Diong, Omar Sy, Jonas Bloquet, Bamar Kane, Alassane Sy
Photographie : Luis Armango Arteaga
Montage : Xavier Sirven
Production : Korokoro, UNITE, Sy Possible Africa, France 3 Cinéma, Mille Soleils,
Distributeur : Gaumont Distribution
Date de sortie : 4 janvier 2023
Genre : Drame
Durée : 1h40

France – 2022

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.