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Nos Frangins de Rachid Bouchareb : mise à mort

3.5

Avec Nos Frangins, Rachid Bouchareb revient sur les événements de la nuit du 5 ou 6 décembre 1986, en choisissant de raconter l’incompréhension, l’absence, la douleur, soit les heures de silence qui ont suivi ces deux mises à mort. L’espace du film est aussi feutré qu’étouffant, percé de larmes et de questions. Seules les images d’archives se tournent vers l’ampleur de la foule, toutes les autres scènes sont intimistes, révélatrices d’une violence d’autant plus grande qu’elle éclate en marge, presque comme une erreur.

Foule et fantômes

Nos Frangins commence par une scène de liesse, une foule, des manifestations, un esprit de corps. De nombreuses scènes d’archives viendront ponctuer le montage du film comme pour mieux l’ancrer dans la sidération telle qu’elle a été vécue. Le calme sera à chercher ailleurs, vers cet employé de la morgue qui redonne aux corps anonymes un prénom, un adieu, une existence. Après cette ouverture entre foule et fantômes, c’est vers l’intime que se tourne Rachid Bouchareb, le réalisateur. On découvre Malik Oussekine par une voix sur son répondeur, son appartement, quelques objets et, surtout, à travers les voix et l’inquiétude de son frère (magistrale Reda Kateb) et de sa sœur (Lyna Khoudri). De même du côté d’ Abdel Benyahia dont on découvre le père (Samir Guesmi, impeccablement empêché), manipulé, et le frère, libéré et rabaissé (« vous devez les remettre dans le droit chemin »). Face à eux, la figure de l’autorité (Raphaël Personnaz), toute de noire vêtue, presque une silhouette dans une nuit sans lune. On pense aux figures policières telles qu’elles étaient représentés dans les caricatures de mai 68.

Violence

L’autorité en question, c’est la police donc, esquissée tout du long comme une menace. On la voit venir, de loin, elle perce le silence de la nuit et s’impose comme un groupe qui s’oppose à un autre. Les policiers de la brigade mobile sont décrits ici comme des lions en cages, ce sera les mots de l’un d’eux en audition, que l’on garde toute la journée enfermés, avant de les jeter dans les rues. Rachid Bouchareb les rend reconnaissables, dès le début, par le bruit de leurs motos qui fendent la nuit. A l’aide d’un montage ultra découpé, il reconstitue les événements de la nuit d’Abdel. La violence n’éclate pas directement, mais son résultat, un corps mort et méconnaissable, est connu dès le début. Nos Frangins compte plutôt montrer comment ces deux morts interviennent au cœur d’un évènement sans que ses protagonistes aient cherché à en faire partie. Le film raconte l’attente des familles, leurs craintes, leur combat aussi pour connaître la vérité. Il montre aussi comme, en l’absence d’éléments tangibles ou dans un pays qui ne leur donne pas la parole, ce combat est empêché, minimisé.  Cette manière de faire un pas de côté en étant non pas au cœur de l’évènement mais dans ses conséquences en chacun des proches des victimes, rend l’injustice d’autant plus flagrante.

Dépossédés

Après leurs morts, Abdel et Malik sont comme dépossédés de leurs identités. C’est pourquoi les scènes à la morgue, douces et cruelles, contrastent tant. On entend ainsi un policier dire « ce n’est pas le bon corps », confusion entre Malik et Abdel qui, morts tous les deux de violences policières, seront cachés pour éviter les débordements. Que faire alors ? Regarder les autres, leur rendre leur identité, tenter de les comprendre. Or, ils ne sont plus là pour parler d’eux, justifier leurs choix, comme cette conversion au catholicisme que Malik entreprenait et que son frère découvre, comme une deuxième mort presque. Le réalisateur filme ces deux morts tragiques et injustes avec une extrême sobriété. D’un côté les policiers et hommes politiques qui doivent prendre des décisions, de l’autre la liesse de la rue, et, entre tout ça, l’inimitié des familles. Dans cette reconstitution très attachée aux faits, il y a énormément d’images d’archives, la mise en scène est très, voire parfois trop, discrète. Elle a cependant le mérite de montrer l’impuissance, le débordement d’une violence injuste et d’une justice qui manipule. L’IGPN en la figure du policier interprété par Raphaël Personnaz est montré comme un pantin dont on tire les ficelles, et qui se trouve toujours non loin du siège éjectable. Les peines annoncées à la fin du film montrent bien le pouvoir de nuisance de cette soi-disant justice. Le rapprochement final que fait le réalisateur avec la gestion policière de la crise des Gilets Jaunes laisse entrevoir là où il voulait en venir et quelle place le souvenir de ces deux mises à mort doit prendre encore aujourd’hui dans nos mémoires collectives.

Nos Frangins : Bande annonce

Nos Frangins : Fiche technique

Synopsis : La nuit du 5 au 6 décembre 1986, Malik Oussekine est mort à la suite d’une intervention de la police, alors que Paris était secoué par des manifestations estudiantines contre une nouvelle réforme de l’éducation. Le ministère de l’intérieur est d’autant plus enclin à étouffer cette affaire, qu’un autre français d’origine algérienne a été tué la même nuit par un officier de police.

Réalisation : Rachid Bouchareb
Scénario : Rachid Bouchareb, Kaoutder Adimi
Interprètes : Reda Kateb, Lyna Khoudri, Raphaël Personnaz, Samir Guesmi, Laïs Salameh, Adam Amara, Wabinlé Nabié
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Guerric Catala
Durée : 1h32
Date de sortie : 7 décembre 2022
Genre : Drame
Distributeur : Le Pacte

Reporter/Responsable sortie cinéma LeMagduCiné