« Gurvan » : la guerre des mondes

Avec Gurvan, Mathieu Mariolle et Livia Pastore s’approprient l’œuvre du journaliste et écrivain français Paul-Jean Hérault. Opéra spatial doublé d’une réflexion sur l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler Bienvenue à Gattaca, cette bande dessinée narre une guerre aussi obstinée qu’aveugle, entre des peuples plus proches qu’ils ne le croient.

« On forme tous une armée de frères et sœurs, créés au gré d’une loterie calculée par une intelligence artificielle. » Cette assertion traduit à elle seule le premier fondement de Gurvan. Des êtres artificiels ont colonisé les entrailles d’une planète hostile ; ils habitent une base souterraine qui les voit naître et s’entraîner à seule fin de livrer une guerre sans merci contre un ennemi haï mais inconnu. C’est là-bas, dans une veine très huxleyienne, que Gurvan, enfanté afin de prendre les commandes d’un engin spatial, expérimente le contrôle des trajectoires tout en ânonnant que « la science est infaillible ». Comme pour se convaincre que ses échecs répétés ne signifient rien dans un environnement où les compétences des uns et des autres ont été scrupuleusement mathématisées.

Récit anti-militariste, Gurvan raconte l’opposition viscérale et aveugle entre des combattants qui se ressemblent bien plus qu’attendu. Si l’évocation du potentiel génétique et de ses manipulations rappelle grandement Bienvenue à Gattaca, c’est surtout l’horreur guerrière qui transparaît. La Seconde guerre mondiale a vu des descendants d’Allemands expatriés aux États-Unis combattre leurs frères restés en Europe. Mathieu Mariolle et Livia Pastore échafaudent ici, en s’appuyant sur l’histoire de Paul-Jean Hérault, une guerre aux accents proches, entre les représentants d’une même civilisation scindée en deux en raison de l’instinct de prédation humain. Le pilote Gurvan contrevient aux procédures, que tous suivent doctement, et fait une prisonnière qui va lui révéler l’impensable, tant sur leur parenté relative que sur les mondes habitables.

Les soldats, réduits à cette seule condition, espèrent tenir sept ans, à la suite de quoi ils pourront être réformés et finir leur vie sur la colonie de leur choix. Mais qu’y a-t-il vraiment à attendre d’un monde où des tests d’aptitude menés durant l’enfance peuvent aboutir à des euthanasies précoces ? Dans ses dimensions utilitaristes, Gurvan s’avère ainsi souvent glaçant. Les saisons sont simulées, les individus génétiquement pondérés, la guerre constitue un horizon indépassable. Elle conditionne la qualité intrinsèque des hommes, leur statut de citoyen honorable, un peu à l’image de ce que Paul Verhoeven avait imaginé dans Starship Troopers. Mathieu Mariolle et Livia Pastore puisent par ailleurs dans les sentiments complexes et ambivalents de leur héros de quoi questionner les sociétés – le patrimoine, la culture, la cohabitation avec la nature… – et la compassion ou l’humanité.

La dernière partie de Gurvan fait place à l’existentialisme et l’affranchissement. Sans en révéler les tenants, on peut noter que la structure – l’être constitué – l’emporte sur la super-structure – qui l’enveloppe. L’opéra spatial se teinte alors d’espoir ; il accorde aux hommes une valeur supérieure à celle de vulgaires producteurs-consommateurs au service d’un ordre socio-économique en contreplaqué. Et si l’originalité lui fait quelque peu défaut sur le plan graphique, cet album se rachète de ce fait largement au regard de sa densité et des multiples thématiques qu’il déploie.

Gurvan, Mathieu Mariolle et Livia Pastore
Les Humanoïdes associés, janvier 2023, 112 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.