La Nuit du 12 de Dominik Moll : un thriller social réussi

La Nuit du 12 pourrait bien être le meilleur film de Dominik Moll à ce jour. Le cinéaste atteint un niveau de maîtrise de son art, avec un beau film minimaliste mais sous tension.

Synopsis de La Nuit du 12 :  À la PJ chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le hante. Pour Yohan c’est le meurtre de Clara. Les interrogatoires se succèdent, les suspects ne manquent pas, et les doutes de Yohan ne cessent de grandir. Une seule chose est certaine, le crime a eu lieu la nuit du 12.

C’est arrivé près de chez vous

La Nuit du 12 est sans doute un des meilleurs films de Dominik Moll. Différentes caractéristiques de son œuvre qu’on retrouve ici et là semblent réunies ici dans un agencement, et surtout une épure impeccables. Si le thème qui traverse le film est celui d’une société masculine globalement violente sur les femmes, on y retrouve la même tension inquiétante que dans le récent Seules les Bêtes, ou depuis plus lointain, pour ne citer qu’eux, dans Harry, un ami qui vous veut du bien. Les décors montagneux sont également présents ici, comme dans ses autres films ; cette nature encaissée, enchâssée parmi les cols des Arves, et qu’avec Patrick Ghiringhelli, son directeur de la photographie, il capte dans toutes ses dimensions, large et étouffante à la fois, est un personnage à part entière de La Nuit du 12, comme elle était fortement présente ailleurs, empruntée aux Causses ou au Cantal.

Annoncée d’emblée en incipit comme faisant partie des enquêtes jamais élucidées, l’histoire racontée dans le film est certes un thriller, mais qui ne promet pas la révélation finale ni le twist de dernière seconde. Et pourtant, ce récit, tiré du livre 18.3, une année à la PJ de Pauline Guéna, est tout aussi palpitant, si ce n’est plus, tant la réalisation maîtrisée du cinéaste fait mouche. L’enquête s’appuie sur l’ histoire vraie d’une jeune fille immolée par un inconnu sur son chemin, de retour d’une soirée chez sa meilleure amie Nanie (Pauline Serieys), habitant à quelques pas de là. Tout comme dans un thriller classique, la vie de Clara est détricotée pour tenter de récolter des indices. Et tout comme dans tout thriller, c’est  le pire de sa vie qu’on écume en le faisant remonter à la surface. Le tout sous couvert de préjugés malsains liés à sa condition même de femme, de jolie jeune femme.

En plus d’avoir été assassinée, elle est mise à nu par la police et la société. Dans une des très belles scènes du film qui évoque presque Edward Hopper dans sa construction , un interrogatoire mené par le capitaine Yohan (Bastien Bouillon, parfait dans le rôle), Nanie, dévastée, dira en substance « je suis horrifiée de m’entendre dire ces saloperies – les hommes avec qui Clara a couché, ceux qui la dégoûtaient ou au contraire qu’elle désirait – sur mon amie, mon amie que j’aime et qui m’a aimée, et  qui me manque tant »…

La Nuit du 12 est clairement à charge contre le féminicide, et plus généralement contre la violence faite aux femmes, sans que cela soit du vitriol. Les policiers ici sont des êtres humains aux antipodes des flics virilistes comme on a pu les voir récemment dans Bac Nord de Cédric Jimenez, ou encore La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee. On les voit buvant du Perrier à un pot de  départ en retraite, bataillant contre la photocopieuse, ou brisés par le désamour de leur femme (Bouli Lanners nous impressionne une fois de plus dans un rôle très fort, et dans une des scènes clés du film). On les suit dans leur vie quotidienne de flic de la PJ, quand ils sont incapables de sortir un mot face à des parents détruits, ou quand ils doivent encaisser la violence et/ou la bêtise des suspects. Alors, le féminicide vu par leurs yeux, l’incompréhension de la part de tels professionnels aguerris mais sensibles rendent l’acte d’autant plus anormal et injuste.

Ce film repose sur un équilibre savamment dosé, entre l’ordinaire de la PJ et la violence du crime féminicide. L’humanisme de Yohan, sa douceur lunaire presque, la tendresse bourrue de son partenaire Marceau (Bouli Lanners), et la normalité affolante de ses hommes , s’opposent à la relative sauvagerie des hommes du dehors, ces suspects qui font très peu de cas des femmes avec qui ils vivent ou ne vivent pas. Cette dichotomie d’un monde loin justement d’être « normal »  est la clé de voute de la réussite de ce film : elle évite la démagogie potentielle d’un monde post #MeToo qui dépeindrait une situation idéale et bienveillante qui n’existe pas en fait dans la réalité. Beau, pertinent, interpellant, la Nuit du 12 est un grand film d’ambiance intelligemment pensé, qui offre au spectateur plus que ce qu’il en attendait, et qui confirme le retour en force du Dominik Moll de ses débuts, un retour amorcé avec Seules les Bêtes. Une très belle surprise de plus d’un été pas si morne après tout.

La nuit du 12– Bande annonce  

La nuit du 12 – Fiche technique

Réalisateur : Dominik Moll
Scénario : Dominik Moll & Gilles Marchand, sur une adaptation de « 18.3, une année à la PJ » de Pauline Guéna
Interprétation : Bastien Bouillon (Capitaine Yohan Vivès), Bouli Lanners (Marceau), Théo Cholbi (Willy), Johann Dionnet (Fred),  Mouna Soualem (Nadia), Pauline Serieys (Nanie), Lula Cotton-Frapier (Clara Royer), Charline Paul (Mme Royer), Matthieu Rozé (M. Royer), Anouk Grinberg (La juge)
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Producteurs : Caroline Benjo, Barbara Letellier, Carole Scotta Coproducteurs : Jacques-Henri Bronckart, Gwennaëlle Libert
Maisons de Production : Haut et Court , Coproduction : Versus Production, Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, RTBF, VOO, BE TV
Distribution (France) : Haut et Court
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  13 Juillet 2022
France Belgique – 2022

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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