« La Forêt immergée » : tous souris

Les éditions Delcourt accueillent le second tome de la trilogie Scurry. Mac Smith y met en vignettes un monde post-apocalyptique perçu à travers le point de vue de souris cherchant à préserver vaille que vaille leur colonie.

Second tome d’une trilogie, « La Forêt immergée » se structure autour de deux arcs narratifs appelés à se rejoindre. Réfugiée dans un nichoir, Pict est attaquée par des faucons et corbeaux, avant de faire le rencontre de Snag, dans un étrange refuge. « C’est le seul endroit dans le coin qui n’est pas inondé ou truffé de loups. » Parallèlement, Wix rencontre Atlas, un élan qui se propose de l’emmener vers l’endroit où est supposée se trouver Pict. Mais tous deux se trouvent pris en chasse par Erebus et sa meute de loups, prêts à planter leurs griffes et leurs crocs dans leur chair dès que l’occasion s’en présentera. Dans la colonie, qui se trouvait au cœur du premier épisode, Resher, Kessel et Orim continuent d’afficher leurs dissensions : le premier souhaite rejoindre au plus vite la ville, quand le dernier lui rappelle l’accord dont ils avaient convenu.

Dans un style toujours aussi proche du film d’animation, le scénariste et dessinateur Mac Smith accentue les menaces pesant sur les souris. Au manque de nourriture viennent ainsi se greffer, de manière démultipliée, les espaces inhospitaliers et les prédateurs. « La Forêt immergée » se distingue d’ailleurs par sa choralité, puisqu’il convoque quantité de nouveaux protagonistes, dont une tortue nommée Skoga, une trio de sœurs renardes appelées les Sorcières, Nyll, chef particulièrement fourbe d’un groupe de corbeaux, ou encore Minka, à la tête de souris sauvages de la forêt. À la fois sensible et spectaculaire, mais manquant un peu d’allant, ce second tome de Scurry tisse la toile d’un complot à peine éventé et applique aux animaux ayant survécu à l’apocalypse l’adage selon lequel l’homme est un loup pour l’homme.

Les rapports de domination, intra- et interespèces, occupent une place de choix dans l’album. On peut ainsi apercevoir des castors obéissant à un roi apparemment sénile, des corbeaux ayant formulé une double allégeance ou des loups se dévorer entre eux au moindre écart de conduite. Le monde agonisant constitue manifestement une pente glissante pour les uns et un tremplin inespéré pour les autres. En cela, Scurry se rapproche beaucoup d’un récit post-apocalyptique tel que The Walking Dead. On attend maintenant la conclusion d’une trilogie qui, mine de rien, aura brassé une multitude de thèmes (certes parfois de manière superficielle) tout en conservant une science du rythme et du divertissement.

Scurry : La Forêt immergée, Mac Smith
Delcourt, avril 2022, 120 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.