« Batman Mythology : Bruce Wayne » : sous le masque…

La série Batman Mythology, publiée aux éditions Urban Comics, se penche aujourd’hui sur l’homme qui se cache derrière le super-héros. Bruce Wayne y est présenté dans tous ses aspects : pluriel, humain, obstiné et vulnérable.

À la simple évocation de son nom, une constellation d’images nous vient à l’esprit. Bruce Wayne est un orphelin élevé par un majordome, ayant assisté au meurtre de ses parents et demeurant meurtri à jamais. À moins qu’il ne soit un milliardaire oisif, coutumier de belles voitures et de jeunes femmes sculpturales ? Mais ne serait-il pas plutôt ce magnat de l’industrie représenté par Lucius Fox, proche de Batman et des forces de l’ordre ? On l’imagine reclus dans son immense manoir, mais il s’érige en mécène aux quatre coins de Gotham. On le pense nombriliste et superficiel, alors qu’il s’implique dès qu’il le peut dans la communauté. Finalement, l’homme fait l’objet d’autant de fantasmes que son alter ego masqué dans « Ce Batman que nul ne connaît » (Frank Robbins et Dick Giordano, 1973). Pour démêler le vrai du faux, mais surtout pour mettre à nu toutes les ambiguïtés du personnage, au-delà même de sa célèbre dualité milliardaire/justicier, un opus de la série Batman Mythology semblait tout indiqué. Nous voilà servis.

Bruce Wayne, c’est d’abord une blessure séminale, inexpiable, et les responsabilités qui en découlent. Dans « Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or » (Roy Thomas et Marshall Rogers, 1986), alors qu’il vient de perdre ses parents dans la fameuse Allée du Crime, il s’épanche : « Je jure devant les âmes de mes défunts parents de venger leur mort en passant le reste de mon existence à lutter contre tous les criminels… » Pour prendre la pleine mesure de la mission qui lui incombe désormais, il faut écouter l’inspecteur Harvey Harris, son idole de jeunesse, dans « Quand Batman s’appelait Robin » (Ed Hamilton et Dick Sprang, 1955) : « Traquer les criminels n’a rien d’un jeu… C’est une vie de solitude, d’efforts acharnés… et de danger ! » Cette existence morcelée, duale, qui ne laisse place à aucun répit, Bruce Wayne la vit dans sa chair. On le voit ainsi exténué, au bord de l’épuisement, dans « Après la nuit vient le jour » (Doug Moench et Gene Colan, 1985). Le milliardaire doit en effet tout gérer de front : ses sorties nocturnes en tant que justicier, les entreprises Wayne, ses relations privées avec Vicki, les travaux dans son manoir, l’éducation de Jason…

Gotham City résonne profondément et inexorablement en Bruce Wayne. Ce dernier se prédestine d’abord à une carrière dans la police (« Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or »), avant de goûter aux facilités offertes par le costume et la clandestinité (« Quand Batman s’appelait Robin »). Surtout, le pendant civil du Chevalier noir apparaît constamment en… chevalier blanc : dans « De bons petits diables » (Alan Grant et Norm Breyfogle, 1990), il prend en charge les frais scolaires d’enfants désargentés ; dans « 24 heures sur 24 » (Devin K. Grayson et Roger Robinson, 2002), il fait un don inespéré à la police ou offre un véritable festin aux aînés ; enfin, dernier mais non des moindres, dans « Le Témoin » (Chuck Dixon et Jim Aparo, 1999), il fait l’apologie de sa ville devant une Commission spéciale. Son discours est sincère, objectif, et déchirant. « Je comparerais Gotham à une enclume. Elle peut nous briser ou nous forger. » Il expose la métropole dans ses aspects les plus lumineux mais aussi les plus sombres : « Peut-être que mon amour pour Gotham est un démon avec lequel je me débats. » On apprend par ailleurs au cours du récit que le milliardaire a massivement investi dans des zones autrefois dévastées afin de reloger des propriétaires plongés dans le dénuement suite à un séisme et plusieurs épidémies.

Cet épisode de Batman Mythology est aussi l’occasion de portraitiser un Bruce Wayne romantique, tant vis-à-vis de Julie Madison que de Vicki Vale. Y sont également tour à tour dévoilées la relation spéciale qui unit Alfred et le jeune milliardaire (« Des souris et des hommes », d’Alan Grant et Scott McDaniel), la volonté de dépassement de soi de l’orphelin (« Je déteste quand il fait ça », de Joshua Williamson et Wes Craig) ou encore son empathie à l’égard des jeunes de Gotham, voyous ou non (« De bons petits diables », d’Alan Grant et Norm Breyfogle). Deux citations traduisent bien la tonalité de ce dernier récit. Évoquant le gang des Demonz, Batman dit aux petites frappes qui se trouvent en cheville avec lui : « Ces blousons noirs n’ont pas d’amis, seulement des relations dont ils se servent… et qu’ils jettent après usage. » Plus tard, c’est un directeur d’école qui résume la situation en ces termes : « Les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent… et pendant ce temps, la ville mâche et recrache des gosses comme autant de chewing-gums usagés. »

Il paraît loin le temps où l’histoire de Bruce Wayne était expédiée en un préambule de deux pages ouvrant chaque épisode du Chevalier noir. Ce volume de Batman Mythology dévoile toutes les ambiguïtés du personnage, mais aussi son évolution à travers les époques, les auteurs et les dessinateurs. Léger ou grave, choral ou mono-centré, en civil ou en justicier, chaque récit apporte des éléments nouveaux sur un chef d’entreprise au passé douloureux et à la dualité éprouvante. De quoi assouvir la curiosité de tous les aficionados de l’univers DC.

Batman Mythology : Bruce Wayne, ouvrage collectif
Urban Comics, mai 2021, 296 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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