Serpico, la mafia à l’uniforme

Bien après l’analyse du système judiciaire (12 Hommes en colère) et juste avant sa critique viscérale du monde médiatique (Network : main basse sur la télévision), Sidney Lumet met en lumière la grande fratrie qu’est la police.

Un grand décorum fait d’hommes bien rasés, à la coiffure droite, implacables, portant l’uniforme avec dignité et autorité. Un uniforme qui normalement invoque le respect et la confiance. Un univers où faire partie de la police fait la fierté de tous les membres de la famille, notamment chez les Serpico. Pourtant ce n’est que la surface de l’iceberg, une administration où Serpico est loin de son milieu naturel, intègre et excellent flic, loin de cet environnement masculiniste sclérosé par la corruption, le racisme, l’homophobie et les petits pots-de-vin sous la table, où tout ce petit monde préfère manger à l’œil plutôt que de bien manger chez le restaurateur du coin, ou tabasser un coupable plutôt que d’aller jusqu’au bout de l’affaire.

Dans un New York grisâtre et prolétaire, industriel et drogué, aux ruelles sales et aux mains de la pègre, la police fait la loi, sans réellement faire opposition à la folie humaine. Non pas par le respect des règles ni par la protection des citoyens mais par le biais du chantage et de la complicité avec la mafia, où les bons comptes font les bons amis. Car c’est l’une des premières choses qui choque dans cette œuvre : le désintérêt total des membres de la police pour les citoyens, pour la notion de justice ou d’ordre public, en les voyant tirer à vue sans sommation, quitte à tuer des innocents. La plupart sont là, car ils ne peuvent pas faire grand chose d’autre, ou parce que c’est un signe de réussite et de sécurité.

Avec sa dégaine de « hippie » et sa langue bien pendue, il fait « tâche » dans ce tableau vicié. Au coté de tous ces hommes bien peignés, aux costards-cravates impeccables, où préfet et maire pensent à leur futures élections, difficile de voir la possibilité d’une quelconque évolution professionnelle (il souhaite devenir inspecteur) où Serpico puisse s’identifier à son corps de métier plutôt que de mener la lutte. Au travers de ce personnage libre et dont la confiance dans le système est inébranlable, Sidney Lumet pointe du doigt deux choses qui symbolisent une police à laquelle l’Amérique ne peut plus se référer. Son corporatisme et son omerta.

Bien évidemment, et même si le film se veut à charge, tout en essayant de nuancer son regard et ne pas tomber dans le manichéisme vindicatif, le problème selon Lumet est beaucoup plus systémique, dessiné par un cercle vicieux, où chacun se protège pour survivre ou pour bien figurer en soirée mondaine, que cela soit via les hommes qui sont sur le terrain, des sortes de petits contrebandiers mais aussi les hauts gradés, les têtes de gondole qui pensent à leur médaille et à l’image qu’ils laissent de la corporation au peuple votant.

Derrière ce corporatisme où rien ne doit sortir ni laisser de trace, c’est l’omerta du milieu qui fait défaillance. C’est alors la naissance d’une solidarité qui voit le jour dans ce secteur, mais une solidarité dans le « crime organisé » où la police fonctionne comme un véritable cartel qui récolte son argent à des points de rencontre précis, pour faire taire la misère et laisser vivre les chaos. Presque une quinzaine d’années après, Paul Verhoeven, de son côté, s’attellera à diagnostiquer la militarisation et le surarmement des forces de police alors que Sidney Lumet, avec Serpico, attaqua le système de plein pied, et démontra que les personnes qui portent l’uniforme le déshonorent malheureusement tout autant que ceux qui tirent dessus.

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