Le violent : déchirante solitude de Bogart

Sidonis Calysta publie une magnifique édition DVD/Blu-ray d’un chef-d’œuvre de 1950 signé Nicholas Ray : Le violent (In a Lonely Place). Dans un film noir désenchanté proposant de multiples niveaux de lecture, Humphrey Bogart et Gloria Grahame brillent dans le rôle d’amants dont l’amour sincère est rongé par la suspicion. De généreux et captivants suppléments achèvent de nous convaincre que voilà une sortie à ne pas manquer.

Pour comprendre le génie de Nicholas Ray, il faut rappeler que In a Lonely Place (le titre français Le Violent est tellement inepte qu’il vaut mieux l’ignorer…) est à peine le cinquième film du cinéaste – le quatrième si l’on ne tient pas compte de Roseanne McCoy (1949), film dont Ray reprit la direction après deux mois de tournage. Un constat qui ne manque pas de surprendre au vu du caractère désenchanté et amer de ce chef-d’œuvre, qui lui donne de faux airs de film de la « maturité ».

Adaptation largement remaniée d’un roman de Dorothy B. Hugues publié en 1947, In a Lonely Place a pour héros Dixon Steele (Humphrey Bogart), un scénariste de Hollywood dont la carrière bat de l’aile à cause de son penchant pour la bouteille et de ses tendances violentes. Le film débute d’ailleurs par une situation en voiture en apparence banale qui manque de déraper, parfaite introduction au protagoniste et amorce à laquelle une scène-clé de rage violente répondra plus tard. Pour ne rien arranger, Steele est soupçonné du meurtre d’une jeune fille qui a passé une partie de la soirée chez lui. Une voisine, Laurel Gray (Gloria Grahame) lui fournit un alibi en or en affirmant à la police avoir observé Steele seul dans son appartement après le départ de la victime. Une sincère histoire d’amour naît alors entre l’artiste sur le retour et le témoin providentiel… Ce qui démarrait comme un pur film noir (le nom du héros est presque programmatique !), se transforme alors en une fiction plus complexe, à la fois thriller (tout le monde soupçonnera Steele jusqu’au bout, y compris le spectateur), mélodrame et critique de Hollywood.

L’œuvre est financée par la société de production de Bogart, Santana. C’est la star de Casablanca qui, après avoir collaboré avec lui un an plus tôt sur Les ruelles du malheur (1949), voulait confier le projet à Nicholas Ray. Dans son âge d’or, Hollywood était peuplé d’une brochette de grandes personnalités tourmentées, metteurs en scène comme comédiens, dont la collaboration fit souvent naître la magie. In a Lonely Place n’est donc pas un cas isolé, mais il s’agit ici d’un véritable alignement des planètes. Comme il est amplement expliqué dans les suppléments du DVD/Blu-ray (lire plus bas), l’œuvre reflète énormément de la personnalité des deux hommes, et cela lui confère une vraie profondeur. Marqué par un puissant sentiment de culpabilité, Ray tourna le film dans un contexte relationnel très difficile, puisque son mariage avec Gloria Grahame se disloquait au même moment (le couple se sépara en fin de tournage, avant de divorcer en 1952). D’où, sans doute, la mélancolie qui se dégage du film, l’importance de la solitude et de la trahison et, surtout, cette déchirante scène finale que le metteur en scène réécrivit lui-même et qui fit couler beaucoup d’encre. Quant à Bogart, de l’avis général, aucun rôle n’a mieux reflété la personnalité réelle du comédien que celui-ci. Comme souvent, il apparaît à l’écran comme un véritable aimant, à la fois viril et vulnérable. Sa proximité personnelle avec le rôle explique certainement cette tendresse inouïe qu’on lui découvre, subtilement – merveilleux regard lorsque, avec Laurel, ils écoutent une chanteuse noire dans un restaurant… Il incarne parfaitement ce type à fleur de peau qui peut passer de l’affection à la fureur sans crier gare, et dont la carapace se fissure au contact de Laurel.

Nous évoquions un alignement des planètes. Celui-ci ne concerne pas seulement le réalisateur et son acteur principal. Dans le rôle de la femme dont l’amour s’arrête là où naissent le soupçon et la peur, Gloria Grahame fait forte impression et sa prestation ne pâlit guère à côté de celle de « Bogie ». Le script d’Andrew Solt (même si Ray pratiqua de nombreuses réécritures) est, quant à lui, brillant, ménageant de nombreux dialogues mémorables. Enfin, la bande originale du compositeur George Antheil est elle aussi une grande réussite.

I was born when she kissed me. I died when she left me. I lived a few weeks while she loved me.

Suppléments

Cette nouvelle édition du chef-d’œuvre de Nicholas Ray est agrémentée de plusieurs suppléments qui justifient presque à eux seuls l’achat. Tout d’abord, le toujours bien renseigné Bertrand Tavernier est convoqué pour une présentation roborative (près de 30 min). Passionnée et passionnante, l’analyse du cinéaste français traite de plusieurs aspects essentiels sur le et autour du film. Il souligne avant tout à quel point la personnalité d’homme rongé par la culpabilité (à sa mort, l’on apprit qu’il avait « donné » d’anciens collègues soupçonnés d’accointances communistes au début de la Guerre froide) et les tendances autodestructrices de Ray se retrouvent dans le film. Une symbiose entre l’homme et son œuvre encore accentuée par la relation tumultueuse entre Ray et son épouse Gloria Grahame, une femme que le réalisateur affirma n’avoir jamais aimée. C’est Ray qui poussa Bogart à accepter d’engager Grahame, alors que d’autres actrices lui étaient préférées (Lauren Bacall, que la Warner refusa de « louer » après que Bogart a monté sa propre société de production, ainsi que Ginger Rogers), arguant qu’il voulait ainsi tenter de sauver son mariage. Artistiquement, ce fut un coup de génie car Grahame livre dans le film une de ses meilleures prestations, mais personnellement le couple ne survécut pas jusqu’au bout du tournage. La pertinence et l’intérêt des propos de Tavernier sont indiscutables. Un seul conseil, toutefois : ne regardez pas ce supplément avant de voir le film car il contient bon nombre de spoilers.

Autre habitué des suppléments DVD/Blu-ray chez Sidonis Calysta, l’historien du cinéma Patrick Brion revient lui aussi sur la symbiose entre Ray, Bogart et les sujets abordés dans ce film où le doute empoisonne tant l’amitié que l’amour, et où les démons du héros le condamnent à la solitude. Après avoir évoqué les qualités d’actrice de Gloria Grahame, Brion nous explique que, pour ne pas révéler ses problèmes de couple et ainsi effrayer les producteurs, Nicholas Ray dormait dans le studio à la fin du tournage ! Enfin, dans un supplément plus court mais tout aussi captivant, le critique de cinéma François Guérif conte sa rencontre avec l’auteure du roman adapté, Dorothy B. Hugues, qui se rappelait de l’extrême courtoisie de Bogart et qui adorait le film même si celui-ci est très éloigné du livre. Enfin, Guérif insiste judicieusement sur le fait que In a Lonely Place est un excellent film sur le monde d’Hollywood, sans jamais céder au glamour. Pas de stars ni de paillettes, aucune scène sur un plateau de tournage, juste le travail ingrat du scénariste qui évolue dans un univers sans pitié où l’on s’envoie des mots assassins entre collègues (Steele s’en prend ainsi à un scénariste en le traitant de vulgaire « vendeur de popcorn »). Non content d’être un film noir et un mélodrame brillants, l’œuvre évoque aussi la fragilité de la célébrité, la manière dont on devient un paria dans ce monde superficiel lorsqu’on ne rentre pas dans le moule. Trois suppléments passionnants et très bien confectionnés qui rendent justice à un film qui, décidément, mérite amplement les éloges qu’on lui fait.

Suppléments de l’édition Blu-ray :

  • Présentation de Bertrand Tavernier
  • Présentation de Patrick Brion
  • Présentation de Bertrand Tavernier
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Festival

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