The Navigators de Ken Loach : Et vogue la galère…

Ken Loach est au milieu de son chemin lorsqu’il réalisa The Navigators. Le film bénéficie alors de son expérience passée, autant que d’une vigueur de vue qu’il semble avoir quelque peu perdue au soir de sa carrière. The Navigators est un film engagé, sans être révolutionnaire, qui donne à regarder et à voir les ravages du libéralisme économique au travers de la privatisation de British Rail.

Synopsis Paul, Mick, Len et Gerry travaillent au dépôt de chemins de fer de Sheffield, dans le Yorkshire. Ils s’occupent de l’entretien et de la signalisation des voies. Malgré les difficultés quotidiennes, l’ambiance est bonne et tout le monde travaille main dans la main.

C’est Len, le plus âgé du groupe, qui dirige les opérations. Il a passé la plus grande partie de sa vie à travailler six jours par semaine sur les voies ferrées. Gerry, délégué syndical, s’active, quant à lui, à améliorer le quotidien des employés, mais la direction se montre pas toujours coopérante.

C’est en arrivant un matin au dépôt que tous apprennent la privatisation des chemins de fer. Le travail est désormais partagé entre sociétés privées concurrentes.

L’arrivée d’un train en gare de Loughborough

D’une manière générale, les films de Ken Loach se suivent et se ressemblent, tout en étant paradoxalement différents. Qu’il ait 35 ans, comme lors de Family Life, 83 ans comme lors de son dernier opus, Sorry we missed you, ou encore à 65 ans comme quand il tournait The Navigators, l’objet de cet article, le cinéaste britannique n’a qu’un seul et unique moteur , l’indignation la plus vive et la plus intacte face à l’oppression que subissent les plus faibles, face à la dérive de la société qu’on voit se détériorer au fil de ses métrages.

The Navigators est un de ces films au tournant de la civilisation, en l’occurrence britannique, où tout d’un coup, les scrupules s’envolent et  la valeur la plus importante devient la maximisation des profits des entreprises. Ken Loach suit une sorte de descente aux enfers d’un groupe de cheminots appartenant à plusieurs dépôts de British Rail. Sans être extraordinaire, la vie de ces « terrassiers » du rail (les « navigators » en question) était décente. Une paie, une famille, une maison, les copains, la bière et le tea-time. On sent surtout la camaraderie, et la façon assez habituelle de Loach de filmer comme si  son  métrage était un documentaire ou les tranches d’une vie réellement vécue, accentue encore cette sensation. Le travail des terrassiers était assez dangereux, les hommes travaillant sans filet sur des voies de circulation actives, mais la solidarité et une certaine expérience faisaient office de garde-fous. The Navigators est assez dramatique, mais n’est pas dénué d’humour. Une certaine joie de vivre apparaît même ici et là.

Le gouvernement britannique se met alors en tête de privatiser les chemins de fer, qu’il juge trop coûteux, et pire, de démanteler British Rail pour le donner aux mains de différentes petites sociétés privées. Les équipes soudées deviennent subitement des concurrents dans ces différentes entreprises. Le tout pour quelques shillings par jour, après avoir payé sa propre essence, ses propres vêtements de sécurité.  Loach s’emploie à montrer la spirale infernale induite par cette privatisation, et cette libéralisation du marché ultra-galopante. Ainsi, l’appât d’une soulte immédiate d’indemnités de licenciement pour ce père fraîchement divorcé qui n’arrive plus à joindre les deux bouts. Ainsi, les terribles scènes où la peur d’un licenciement arrivant trop facilement entraîne certains à des actes dangereux, contre leur nature, et même contre la loi. Car telle est la cinématique de Ken Loach , montrer toujours les impacts de décisions macro-économiques sur des entités individuelles ou familiales, montrer toujours que derrière ces prétendues avancées socio-économiques, il y a toujours des êtres humains qui en pâtissent.

A ce mi-temps de sa carrière, Ken Loach était au mieux de sa forme. Ses démonstrations n’ont rien de sentimentales , comme le seront plus tard des films comme I, Daniel Blake, ou Sorry we missed you. Elles étaient factuelles. Loach nous invite à regarder et à voir. Bien que suffisamment caractérisés, ses protagonistes ne versent jamais dans le sentimentalisme, ce qui n’empêche pas le spectateur d’être en empathie avec eux. Le cinéaste a été certainement aidé dans ce rendu très réaliste par le fait que son scénariste, Rob Dawber, était lui-même un de ces terrassiers, devenu scénariste pour témoigner (il est d’ailleurs décédé peu de temps après des suites d’un cancer dû à l’amiante inhalée jour après jour au-dessus de ces rails).

Traitant de différents sujets (l’Irlande, la famille, les travailleurs comme ces Navigators, ou les dockers dans les Dockers de Liverpool), Ken Loach a un cheval de bataille unique, qui est son indignation face à la pauvreté sous toutes ses formes, et face à la façon dont cette pauvreté écrase quasi-systématiquement ses héros. Fidèle à ses idées de gauche, sincère à défaut d’être toujours aussi pertinent que comme dans ces Navigators, qui se revoit avec beaucoup d’intérêt, Ken Loach est un maillon indispensable de la société au travers de ses engagements, et se pose en un digne successeur de l’immense cinéaste écossais Bill Douglas, figure majeure du réalisme social britannique s’il en est, du réalisme socialiste britannique, est-on même tenté de dire.

The Navigators – Bande annonce

The Navigators – Fiche technique

Titre original : The Navigators
Réalisateur : Ken Loach
Scénario : Rob Dawber
Interprétation : Dean Andrews (John), Thomas Craig (Mick), Joe Duttine (Paul), Steve Huison (Jim), Venn Tracey (Gerry), Andy Swallow (Len), Sean Glenn (Harpic), Charlie Brown (Jack),  Juliet Bates (Fiona), John Aston (Bill Walters), Graham Heptinstall (Owen)
Photographie : Barry Ackroyd, Mike Eley
Montage : Jonathan Morris
Musique : George Fenton
Producteur : Rebecca O’Brien, Co-producteurs : Michael André, Ulrich Felsberg
Maisons de production : Alta Films, Parallax Pictures, Road Movies Filmproduktion, Tornasol Films, WDR / Arte
Distribution (France) : Diaphana Films
Récompenses : Meilleur scénario- BAFTA , Meilleur réalisateur et meilleur acteur – Festival de Venise
Durée : 96 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Janvier 2002
Royaume-Uni | Allemagne | Espagne – 2001

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Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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