A Star is (re)born : comprendre la complexité de la notion de remake

Une question : pourquoi refaire ce qui a déjà été fait ? Nous sommes en 2018, année de la sortie d’une quatrième version d’A Star is born avec cette fois-ci Bradley Cooper à la réalisation. Le film a déjà deux remakes à son actif, celui de 1954 réalisé par George Cukor et celui réalisé par Frank Pierson en 1976. L’original, lui, remonte à 1937 avec le film de William A. Wellman.  Trois versions existent donc déjà. Pour être rigoureux, ne devrait-on pas plutôt parler de “re-re-remake” ? Si l’appellation manque d’esthétisme, l’idée est pourtant bien celle-ci. C’est là que la question se pose : quel intérêt à porter à l’écran cette histoire une quatrième fois ? A Star is born nous place devant nombre de questionnements liés au flou que la notion même de remake véhicule.

Qu’est-ce que c’est, un remake ?

Avant tout, une définition. Le remake désigne une nouvelle version d’une oeuvre, et dans le cinéma spécifiquement, la nouvelle version d’un film déjà sorti, comme ça a récemment été le cas avec A Star is born (2018) dont la première version est sortie en 1937. Déjà, le choix du « nouvelle » interpelle. « Nouvelle » seulement dans le temps, nouvelle par son contenu ? A l’heure actuelle, il existe au total quatre versions de ce film : on parle donc non pas d’un mais de plusieurs remakes. 

Seulement, cette définition fait déjà naître nombre de questions, peut-être plus encore dans cet exemple précis, au vu du nombre de remakes que l’on recense pour A Star is born. Suffit-il de parler de nouvelle version pour définir le remake ? Est-ce un critère pertinent, suffisant, valable autant en pratique qu’en théorie ? Le prétendu remake n’est-il pas à la fois autre chose et plus que la version sur laquelle il s’appuie, l’histoire qu’il reprend, les thèmes qu’il ré-aborde ? Autant de “re-” que nous nous devons d’interroger, et qui pourraient bien masquer une toute autre vérité.

 

Une trame commune

Les trois remakes d’A Star is born ont pour base une même histoire qui a ensuite été déclinée autant de fois qu’il y a eu de films. Chacun des quatre films place en son coeur une histoire d’amour entre une artiste qui aspire à devenir célèbre et une star en déclin qu’elle rencontre et qui deviendra son mentor. Un même décor : celui d’un star system impitoyable qui illustre les deux versants de sa réalité : il propulse au devant de la scène aussi bien qu’il broie. Chacun des deux personnages se situe sur l’un des deux versants de la dure loi de la célébrité : elle est aussi difficile à conquérir qu’à conserver.

Ce qu’il y a aussi de commun à ces quatre versions, ce sont les duos légendaires auxquels elle aura donné naissance. Avec à l’origine Janet Gaynor et Fredric March en 1937 et en bout de chaîne Lady Gaga et Bradley Cooper dernièrement en 2018, en passant par Judy Garland et James Mason en 1954 puis Barbra Streisand et Kris Kristofferson en 1976, chacun de ces couples aura marqué, si ce n’est l’histoire du cinéma, au moins leur époque. Un star system réaliste, deux protagonistes réunis par l’amour et l’ambition ainsi que la musique, la recette est donnée.

 

« Re », vraiment ?

Mais, et cette réflexion ne se cantonne pas à l’univers du cinéma, pouvons-nous seulement refaire comme nous le dit le remake, revivre, recommencer ? Autant de mots que nous utilisons quotidiennement et que nous comprenons tous ; mais autant de “re-” qui masquent le caractère inédit de chaque instant et l’événement que constitue chaque film. L’horizon d’attente est-il le même selon que le film soit à l’avance présenté comme un remake ou qu’il s’agisse apparemment d’un inédit ? Autant de chances, apparemment, de manquer et d’apprécier les spécificités dudit remake.

Un mot pour une multitude d’usages. Le rapport entre le remake et le film de départ est variable : en effet, le niveau de correspondance entre les deux oeuvres diffère nécessairement d’un remake à l’autre, l’accent n’étant pas mis sur les mêmes éléments, les libertés prises n’étant pas les mêmes. Au gré des versions du film, l’histoire évolue : si la première version nous dépeint un Hollywood difficile d’accès, un star system à la fois musical et cinématographique, nous constatons dès le premier remake que le film s’oriente vers l’univers de la musique, et ainsi vers le genre du musical movie que respecteront ensuite les versions suivantes, sans pour autant faire fi de l’histoire du scénario initial.

Les changements sont aussi visibles à l’échelle du scénario. Un même scénario a nourri chacune des quatre versions, mais les remakes ne se réduisent pas à la ré-adaptation du scénario primaire. Le remake a aussi à voir avec la sphère juridique, donnée que nous mentionnons mais sur laquelle nous ne nous étendrons pas.

Si, dans le film, l’artiste sur le déclin finit par atteindre un tel niveau de désespoir qu’il décide de se donner la mort, il ne le fera pas toujours de la même manière. Alors, ne s’agit-il pas de tout sauf d’un “re-” ? Toute deuxième fois est une première fois que l’on ne cesse de manquer comme telle, par inattention ou par confort, peu importe. Si le remake rassure en nous promettant de retrouver un univers et une histoire familiers, il nous trompe en ce qu’il contient pour sûr une dose d’inédit. Le remake, pour exister, se fonde sur une zone d’ombre qui n’est pas toujours facile à appréhender, celle d’un habile mélange entre fidélité et originalité.

 

Mais refaire différemment, est-ce possible ?

Comment peut-on refaire, mais différemment ? Si cela sonne comme une contradiction dans les termes, c’est pourtant ce que l’on entend lorsque l’on parle de remake. Remake, refaire. re-make, re-faire, faire à nouveau, mais ne pas faire à l’identique. Pourquoi préférer accentuer le “re-” que l’aspect novateur, inédit du nouveau produit ? Sans cacher les inspirations qui ont présidé à la création du film, pourquoi en cacher, voire en gâcher, la singularité derrière une étiquette qui en plus ne lui convient pas tout à fait ? Dans un souci d’aisance, nous passons notre temps à mettre des étiquettes sur les choses, pour pouvoir les nommer et leur faire intégrer un espace que nous avons tous en partage. Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que toute chose, et le remake n’échappe pas à la règle, déborde l’étiquette réductrice qu’on lui appose. Tâchons de ne pas l’oublier.

Plusieurs éléments autres que le film en lui-même en modifient la réception, et donc modifient forcément l’objet en lui-même. J’enfonce une porte ouverte, mais il est bon de le rappeler : tout film existe aussi en tant qu’il sera vu. Il semble par exemple indispensable de souligner la différence de public pour cet éventail de versions dont quatre-vingt-un ans séparent la première version de la dernière. Ne l’oublions pas : les spectateurs qui se sont hâtés d’aller voir Lady Gaga dans la version réalisée par Bradley Cooper ignoraient pour beaucoup qu’il s’agissait d’un remake. Ou tout au moins n’avaient-ils pas vu au moins l’une des versions précédentes. Et ce n’est pas grave ! Mais cela prouve que le public n’est pas le même, alors peut-on parler de “remake” à un public n’ayant pas vu le “made” de départ ? Cela semble difficile.

 

Ce que fait pour sûr la notion de remake, c’est qu’elle donne un horizon au film qu’elle qualifie. Un horizon plus ou moins flou, mais un horizon quand même. Le remake permet aussi un certain confort et une certaine honnêteté quant à la version primaire dont il est l’adaptation ; elle éclaircit ses rapports et prémunit de tout abus. Car à l’origine de tout procédé d’écriture — cela s’étend bien évidemment au-delà du cinéma seul — se trouve une inspiration. Certaines sont plus marquées que d’autres, il convient de prendre les précautions nécessaires comme c’est le cas d’A Star is born. Il ne faut pas cependant que ce mot de “remake” éclipse les particularités de toute oeuvre filmique.

 

A Star is born (1937) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : William A. Wellman
Scénario : William A. Wellman, Robert Carson, Dorothy Parker, Alan Campbell
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame
Durée : 111 minutes
Sortie : 1937
Avec Janet Gaynor, Fredric March

 

A Star is born (1954) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : George Cukor
Scénario : Moss Hart
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Film musical
Durée : 181 minutes (première sortie) / 169 minutes (version cinéma)
Sortie : 1954
Avec Judy Garland, James Mason

 

A Star is born (1976) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : Frank Pierson
Scénario : Frank Pierson, John Gregory Dunne, Joan Didion
D’après une histoire de William A. Wellman
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame, film musical
Durée : 140 minutes
Sortie : 1976
Avec Barbra Streisand, Kris Kristofferson

 

A Star is born (2018) : bande-annonce

Fiche technique

Titre original : A Star is born
Réalisation : Bradley Cooper
Scénario : Bradley Cooper, Eric Roth, Will Fetters
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : Drame, musical, romance
Durée : 136 minutes
Sortie : 2018
Avec Bradley Cooper, Lady Gaga, Sam Eliott

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